RÉVOLUTION QUÉBÉCOISE – septembre 1964

La revue Révolution Québécoise, fondée en septembre 1964, apparaît dans une période de tensions politiques et sociales au Québec, à laquelle participe la militarisation du mouvement indépendantiste, principalement dans le cadre du Front de Libération du Québec (FLQ).

Le FLQ est fondé en 1963 par trois militants du RIN (Réseau pour l’Indépendance Nationale) : Raymond Villeneuve, Gabriel Hudon et Georges Shoeters. Avant sa fondation du FLQ, des cellules clandestines (par exemple le Réseau de Résistance) se forment au sein du RIN et de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (ASIQ). Les militants de ces cellules se forment politiquement et pratiquent l’action directe (graffitis, badigeonnages de statues, vols de drapeaux, petits sabotages…). Plusieurs de ces militants rejoindront le FLQ lors de sa création. Le premier réseau du FLQ est vite arrêté à l’été 1963, mais l’organisation se reforme immédiatement et de nouvelles cellules autonomes apparaissent. Le réseau politique du FLQ est encore démantelé en 1964, ainsi que la branche militaire de l’organisation, l’Armée de Libération du Québec (ALQ). Le réseau se réorganise une troisième fois et l’Armée Révolutionnaire du Québec (ARQ) est formée, dont l’aventurisme et le militarisme marqué mèneront à d’autres arrestations. En 1964, le réseau FLQ mène donc depuis un an et avec un relatif succès des actions de propagande armée (principalement des attaques à la bombe) et tente de construire un réseau armé clandestin par le biais de braquages de banques et de vols dans des casernes militaires.

Reine Victoria 1963
Statue de la reine Victoria dynamitée par le FLQ en juillet 1963 dans la ville de Québec.

C’est dans ce contexte que Pierre Vallières et Charles Gagnon lancent leur revue, Révolution Québécoise, qui se situe idéologiquement dans la lignée de l’indépendantisme révolutionnaire. À l’époque, Vallières est le directeur de la revue alors même qu’il est le secrétaire du syndicat des journalistes de Montréal et l’un des dirigeants de la grève en cours à La Presse. Quant à Gagnon, secrétaire à la rédaction, il est chargé de cours en littérature à l’Université de Montréal. Les deux hommes, qui seront surtout connus pour leurs actions au sein du FLQ, n’ont pas encore rejoint l’organisation « terroriste ».

Comme la majorité du mouvement indépendantiste radical à cette époque, la revue présente la situation d’oppression des Québécois.es comme étant une oppression coloniale : elle identifie la situation des Québécois.es à celle des peuples opprimés du Tiers-Monde et pose la nécessité d’une lutte de décolonisation. Cette idée n’est pas nouvelle au sein du nationalisme québécois. Le premier à analyser les Canadien.nes-français.es comme « nation prolétarienne » et « classe ethnique » est Raoul Roy, fondateur de la Revue Socialiste (en 1959). C’est sur des principes idéologiques semblables que se fondent le RIN, la revue Révolution Québécoise ainsi que le FLQ. Si la situation d’oppression économique et culturelle des Canadien.nes-français.es existe bel et bien à cette époque, il semble excessif (voir faux) d’identifier la situation des Québécois.es à celle des Algérien.es ou des Cubain.es… De même, la situation d’oppression des Canadien.nes-français.es à cette époque ne les exonère pas de leur statut de colonisateur.trice, du fait de leur présence sur des terres autochtones non-cédées. La question du colonialisme envers les Autochtones ne sera pourtant que très peu abordée durant toute la séquence « séparatiste révolutionnaire » au Québec durant les années 1960-1970. Malgré les faiblesses et les angles morts de cette théorie, cette idée de Raoul Roy constituera pendant longtemps la matrice idéologique du mouvement séparatiste québécois, en particulier de ses franges révolutionnaires.

Si on peut a posteriori critiquer certains aspects fondamentaux et erronés dans l’analyse des militants indépendantistes, l’intérêt de la revue Révolution Québécoise tient surtout au fait qu’elle est un des lieux d’élaboration de la pensée politique et théorique de l’indépendantisme révolutionnaire au Québec. Vallières et Gagnon s’identifieront d’ailleurs au FLQ peu après la dissolution de la revue et deviendront ses principaux théoriciens. Cet intérêt historique se double d’un intérêt stratégique sur les liens qu’un mouvement large peut entretenir avec ses élites intellectuelles et ses éléments combatifs voir militaires.

« [Révolution Québécoise est] une revue importante en ce qu’elle marque le passage dans le camp de la « révolution » – et éventuellement du FLQ – de deux leaders idéologiques de la gauche nationale, Pierre Vallières et Charles Gagnon. »

Louis Fournier, F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin, p. 91

Le trait distinctif de la revue Révolution Québécoise, c’est que son discours est beaucoup plus marxiste que la majorité des organes et organisations indépendantistes de l’époque (et beaucoup plus que le RIN notamment). À l’instar de Raoul Roy, le principal objectif des organisations indépendantistes de l’époque, même socialistes, est l’indépendance. C’est en priorité ce pour quoi luttent des organisations comme le FLQ. Chez les organes ouvertement socialistes, comme Parti Pris, la lutte pour l’indépendance passe aussi avant la lutte pour le socialisme. En effet, le groupe Parti Pris, contemporain de Révolution Québécoise, préconise une stratégie en deux étapes pour atteindre « l’État socialiste québécois » : premièrement, l’indépendance, deuxièmement, la lutte pour le socialisme. Dans son Manifeste de 1964, l’équipe de Parti Pris affirme que le projet d’indépendance est déjà en marche, mené par  la bourgeoisie canadienne-française. Il y a peu de raisons de penser que ce projet ne sera pas à terme couronné de succès. En ce sens, les indépendantistes, mêmes socialistes, sont les allié.es tactiques de la bourgeoisie canadienne-française. Ce qu’il faut, dans ces circonstances, c’est construire un parti révolutionnaire et prolétarien pour continuer, même après l’indépendance bourgeoise, la lutte sur le plan social. Révolution Québécoise estime au contraire que ces deux objectifs sont consubstantiels. Pour l’équipe de Révolution Québécoise, une indépendance sans le socialisme serait à combattre. Pour eux, les deux objectifs sont indissociables si les Québécois.es aspirent à un vrai changement, une réelle « libération nationale ». Ils mettent aussi en lien la situation de « colonialisme » vécue par les Québécois.es et la domination économique américaine, ce qui amène logiquement pour eux une réponse séparatiste ET socialiste aux problèmes des Québécois.es.

Fournier - FLQ
La monographie de Louis Fournier constitue la présentation factuelle la plus complète de l’histoire du FLQ. L’ouvrage comporte toutefois des lacunes importantes, comme l’absence d’analyse politique et la minimisation du rôle des femmes dans les réseaux du FLQ.

Révolution Québécoise publie huit numéros de septembre 1964 à avril 1965.  Pendant ses quelques mois d’existence, le groupe participe aussi à l’organisation politique, dont l’organisation de la manifestation du 1er mai 1965 au sein du Comité de Coordination des Mouvements de Gauche. Ce rapport organique aux mouvements populaires reste un des traits les plus pertinents de l’expérience de Révolution Québécoise comme des expériences « révolutionnaires » de cette époque au Québec.

En 1965, Révolution Québécoise cesse d’être publiée. Le groupe décide de se dissoudre et une majorité d’ex-membres de la revue rejoignent l’équipe de Parti Pris puis participent à la formation du Mouvement de Libération Populaire (MLP), tandis que Vallières et Gagnon prennent discrètement contact avec le réseau de La Cognée, organe officiel du FLQ depuis 1963.

À l’époque, l’équipe de La Cognée est dans une période de dissensions internes et de défections. Vallières fait paraître au sein du journal une critique du FLQ : il juge que le réseau de « groupuscules » est trop peu et trop mal organisé et qu’il fait souvent preuve de spontanéisme et d’amateurisme. Les actions de propagande armée du FLQ, selon Vallières, devraient s’inscrire dans une stratégie dont les buts dépassent la simple propagande : une stratégie pour « renverser l’ordre établi et [instaurer] un gouvernement québécois pour le peuple du Québec ». On voit poindre l’objectif centralisateur et d’efficience qui marquera la séquence felquiste lors de laquelle Vallières dirigera le réseau (période par ailleurs faste en « réussites tactiques » pour le FLQ, sur laquelle nous reviendrons dans un article subséquent). Éventuellement, Vallières et Gagnon formeront, à l’écart du premier réseau de La Cognée, le futur réseau Vallières-Gagnon, qui reprendra les activités du FLQ et donnera au réseau une orientation beaucoup plus marxiste.

Nous présentons ici deux articles du premier numéro de Révolution Québécoise (septembre 1964) : la Présentation et Le nationalisme et la classe ouvrière, deux articles qui mettent en valeur l’analyse intriquée du socialisme et de l’indépendantisme qui sera au cœur du projet de la revue ainsi qu’au fondement des idées de Vallières et de Gagnon. Un des points intéressants de l’article Le nationalisme et la classe ouvrière est qu’il soutient que la colère légitime du peuple se tourne vers le populisme de droite s’il n’y a pas de réponse révolutionnaire proposée pour répondre aux problèmes sociaux. Une telle situation se présente au début des années 1960, alors qu’une partie de la classe ouvrière adhère au projet populiste et réactionnaire du Crédit social. Pour poursuivre la lecture, on consultera notre section de documents numérisés dans laquelle on trouve des numéros complets de Révolution Québécoise.

Sur toute l’histoire du FLQ, on consultera avec profit F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin de Louis Fournier (1982), excellent pour ses informations factuelles mais souvent lacunaire au niveau de l’analyse politique.

Enfin, pour une plus ample documentation sur la pensée de Pierre Vallières, on pourra lire ses deux premiers ouvrages majeurs : Nègres blancs d’Amérique (1967, livre indépendantiste et révolutionnaire) et L’urgence de choisir (1971, dans lequel Vallières choisit le réformisme). On lira aussi Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon, texte qu’il écrivit en prison en 1968, analysant le « colonialisme » subi par les Québécois et proposant un socialisme révolutionnaire pour répondre à cette situation (l’ouvrage reprend les principales contributions théoriques de Gagnon avant qu’il ne devienne un dirigeant marxiste-léniniste dans l’organisation En lutte !).

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