TOUT LE MONDE PARLE DE LA PLUIE ET DU BEAU TEMPS. PAS NOUS – Ulrike Meinhof

La Rote Armee Fraktion (RAF) – ou Fraction Armée Rouge – (1968-1998) fut le principal groupe de lutte armée communiste en Allemagne de l’Ouest, qui s’est rendu célèbre par ses attaques massives et répétées contre l’état ouest-allemand et ses politiques impérialistes, contre les bases américaines sur le territoire allemand ainsi que contre les corporations médiatiques réactionnaires. Bien qu’en quelques années la presque totalité des membres originaux.elles de la RAF aient été arrêté.es, emprisonné.es et/ou tué.es, le phénomène RAF s’est poursuivit durant 30 ans alors que des vagues successives de radicaux.ales reprenaient le flambeau. La RAF deviendra ainsi un symbole des années controversées qui virent apparaître de nombreux groupes de lutte armée, dont les Brigades Rouges, le Black Panther Party, les Cellules Communistes Combattantes, Action Directe ou encore Direct Action.

Bande dessinée sur l'arrestation de Holger Meins et des témoins à décharge Ulrike Edschmidt et Philip (Werner) Sauber dans Agit 883, no. 66, sept. 1970.
Bande dessinée sur l’arrestation de Holger Meins et des témoins à charge Ulrike Edschmidt et Philip (Werner) Sauber dans la revue de l’underground berlinois Agit 883 (no. 66, sept. 1970).

La Guerre froide, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, divise le monde en deux camps. D’un côté, les « démocraties occidentales » et de l’autre, les « dictatures communistes ». Il en est de même avec l’Allemagne qui, vaincue, se voit elle aussi séparée en deux. D’un côté, l’Ouest et sa République Fédérale d’Allemagne (RFA). De l’autre, l’Est et sa République Démocratie d’Allemagne (RDA). La République Fédérale, contrairement à son voisin « communiste », bénéficie d’une reconstruction rapide grâce à l’aide des États-Unis dans le cadre du plan Marshall. Loin de n’être qu’une œuvre de charité, le plan Marshall se base sur des considérations géopolitiques : en acceptant la reconstruction rapide de l’économie et de l’industrie après la guerre, ainsi que l’intégration dans le bloc des Alliés, l’Allemagne de l’Ouest accepte aussi  de devenir une pièce maîtresse de la stratégie anticommuniste des États-Unis, qui cherchent par tous les moyens possibles à limiter l’influence de l’URSS. Pour contrer l’avancée du communisme, des bases militaires des puissances de l’Ouest sont donc installées partout sur le territoire de la RFA. Les affres du nazisme maintenant purgées, la RFA se dote aussi d’une constitution qui fait d’elle une démocratie libérale, avec tous les droits et devoirs du citoyen et de l’état que cela implique. De plus, l’immense entrée d’argent américain contribue à l’essor de l’économie ouest-allemande, à la montée en flèche des investissements et à la création du Modell Deutschland, version allemande du rêve américain : exit la culture combative ouvrière d’avant-guerre, maintenant, sous le soleil du capitalisme, chacun est libre de travailler pour consommer, les familles nucléaires protestantes sont unies, les chefs de famille gardent la haute-main et les criminels sont en prison. Bref, il semblerait qu’en 1950, en RFA, avant-poste mondial de la lutte de « la démocratie contre la dictature », tout aille pour le mieux.

Dans les faits, l’Allemagne de l’Ouest reste une société autoritaire et inégalitaire, marquée par un conservatisme social et gouvernée par un parti résolument à droite (sous la chancellerie de Konrad Adenauer notamment, de 1949 à 1963), qui singe les politiques impérialistes américaines. Si l’Allemagne cherche à rompre avec son passé nazi, c’est surtout par une stratégie d’invisibilisation de cette période pour éviter d’entacher la réputation de la grande bourgeoisie allemande qui en a profitée. Le nouvel ordre démocratique ne manque pas au passage d’interdire, au début des années 1950, le Parti Communiste d’Allemagne (KPD) pourtant devenu le représentant parlementaire d’une gauche frileuse et peu combative, sous des accusations de haute-trahison idéologique. De telles mesures, supposées empêcher la résurgence du nazisme, permettent surtout de réprimer les agitateurs politiques et de faire de la RFA un régime autoritaire. Et si la situation semble au beau fixe pour l’aristocratie ouvrière allemande, celle des travailleur.euses immigrant.es (qui subissent profilage et discrimination) et des femmes des classes populaires (reléguées aux travaux subalternes), est beaucoup moins reluisante. Ce sont ces zones d’ombre de la démocratie allemande qui seront exposées durant les années de contestations qui ont marqué la RFA des années 1950 aux années 1970, de la lutte contre le nucléaire jusqu’à l’émergence des groupes armés, comme la Rote Armee Fraktion.

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C’est au début des années 1960, par la diffusion via les médias de masse des témoignages du « second procès d’Auschwitz » (1963-65) que la jeunesse allemande,  élevée dans l’ignorance de la réalité du régime nazi, commence à voir ses professeurs, parents, proches et gouvernants sous un nouveau jour sordide. Pour nombre de jeunes Allemand.es, la nouvelle façade démocratique que se donnent les gouvernants n’est qu’un masque qui cache leurs liens avec un système meurtrier auquel ils ont participé ou dont ils ont au moins profité. C’est ce que se mettra éventuellement à penser Ulrike Meinhof, chroniqueuse puis rédactrice en chef de la revue politique et contre-culturelle Konkret, elle qui s’est politisée dans le mouvement anti-nucléaire (mouvement pacifiste contre le réarmement ayant mobilisé des milliers d’Allemand.es à la fin des années 1950). Chroniqueuse de talent, Meinhof devient rapidement une figure phare de la revue : ses articles, très critiques de la société allemande, attaquent et remettent en cause les politiques gouvernementales (l’hégémonie de la droite chrétienne, le musellement de l’opposition politique, le projet de loi spéciale, le réarmement de l’Allemagne, les relations internationales dans le cadre de la guerre froide…) et les dures conditions de vie femmes et des classes populaires (notons à ce sujet l’article Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous). La gauche dénonce aussi la complaisance avec laquelle le passé nazi de l’Allemagne est traité. Le philosophe Theodor W. Adorno, influençant la gauche allemande malgré son exil, pose le problème dans son texte de 1963 Que signifie : repenser le passé ?, où il analyse la continuité entre le régime nazi et la démocratie libérale en Allemagne de l’Ouest. Ainsi, il « estime que la survie du nazisme dans la démocratie présente plus de dangers potentiels que la survie des tendances fascistes dirigées contre la démocratie ». Autrement dit, les valeurs et les structures nazies qui continuaient d’exister dans l’état ouest-allemand étaient beaucoup plus menaçantes que la résurgence de groupuscules néo-nazis. Le ministre ultraconservateur Franz Josef Strauss est le symbole de cette continuité, lui qui avait été une figure éminente sous Hitler et qui avait réussi à conserver son poste durant les années 1950. Dans ce contexte social, Konkret devient vite le forum des idées alternatives et anti-gouvernementales et Meinhof, sa chroniqueuse vedette.

Konkret Nr.9, 1963

Rapidement émerge donc un large mouvement contestataire, qui prend racine dans le mouvement étudiant alors dirigé par la Fédération des Étudiants Socialistes Allemands (SDS selon son sigle allemand). Influencé par la pensée de Wilhelm Reich, de Jean-Paul Sartre et des penseurs de l’École de Francfort (tel Herbert Marcuse) et porté par l’air du temps révolté, cette gauche extraparlementaire s’intéressera bientôt aux luttes anti-coloniales et anti-impérialistes (Cuba, Congo, Vietnam…) et se mettra, en paroles et en actes, à contester le caractère autoritaire, conservateur et religieux de l’Allemagne. À Berlin-Ouest, zone moins pressurisée par l’autoritarisme ambiant, se développent des communes où les jeunes progressistes, anarchistes ou communistes, expérimentent de nouveaux modes de vies qui mêlent contre-culture et radicalisme politique – on y critique la famille, l’école et l’usine ; on y démarre des projets de coopératives, des écoles alternatives ou encore des collectifs de travail autogérés. Meinhof, de plus en plus critique des politiques ouest-allemandes, suit et commente dans ses chroniques ce mouvement auquel elle participe par ailleurs.

En décembre 1964, le SDS organise une manifestation contre la venue à Berlin du premier ministre congolais Moïse Tshombe, considéré comme le responsable de la mort de l’ex-premier ministre socialiste Patrice Lumumba (assassiné en 1961). Puis, en 1966, débute une campagne de dénonciation de l’intervention américaine au Vietnam, qui débouche sur une grande manifestation qui sera durement réprimée. En juin 1967, une manifestation contre la visite du chah d’Iran, chef d’une dictature à la solde des États-Unis, tourne au drame lorsqu’un étudiant, Benno Ohnesorg, est abattu par un policier. C’était la première fois que le jeune homme allait manifester. Devant la violence de la répression étatique, qui interdit alors toute manifestation et menace d’interdire les organisations extraparlementaires, de nombreux.ses jeunes (ouvrier.ères ou lycéen.nes) rejoignent le mouvement de révolte étudiant (d’abord surtout universitaire). La mobilisation est sans précédent.

Trois jours après la mort de Benno Ohnesorg, des étudiants manifestaient à Munich
Des milliers d’étudiant.es manifestent à Munich, trois jours après l’assassinat de Benno Ohnesorg (juin 1967).

En parallèle du mouvement étudiant qui prend de l’ampleur et se généralise, se développent, au sein des communes, des réseaux radicaux qui sont prêts à en découdre avec la société bourgeoise qui pue de plus en plus le fascisme qu’elle dit avoir renié : c’est le cas notamment du groupe anarchisant appelé ironiquement Le Comité Central des Rebelles Vagabonds du Hash, qui se propose d’organiser les petits criminels et le lumpenprolétariat et dont les embuscades contre les corps policiers posent rapidement la question de la violence politique.

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Les Panthères Militantes est un groupe non-mixte féminin (et féministe) créé entre autres par Astrid Proll, qui rejoindra éventuellement la RAF.

Ce bouillonnement politique voit aussi l’émergence du féminisme dans le milieu des communes et du SDS, qui contraste avec les habitudes de la gauche d’alors, où liberté sexuelle signifie plutôt objectification et domination masculine ; en réponse, les femmes organisent des communes non-mixtes et des groupes radicaux composés uniquement de femmes. Lors d’un congrès de la SDS en 1968, écœurées par le masculinisme régnant, des militantes lancent des tomates aux orateurs qui refusent de traiter la question des femmes, un acte qu’Ulrike Meinhof saluera dans son article Les femmes de la SDS agissent en leur propre nom (1968) où elle traite par le fait même des oppressions qui touchent les femmes : « Elles seraient mortes d’étouffement si elles n’avaient pas pu passer à l’action. En fait, des millions de femmes étouffent chaque jour à cause de ce qu’elles doivent avaler et de ce contre quoi elles luttent… ». Meinhof, qui suit avec attention les mobilisations de la décennie devient rapidement une personnalité critique populaire à la télévision, où elle dénonce l’oppression des femmes, les bas salaires et les positions subalternes qui leur sont réservées ; elle produit de plus des documentaires sur les travailleurs étrangers, les ouvrier.ères ou la situation des jeunes dans les foyers d’accueil.

Au printemps 1968, un an après l’assassinat de Benno Ohnesorg, un autre militant, Rudi Dutschke, leader du SDS, est assassiné par un militant de droite influencé par la propagande anti-gauchiste des médias comme Springer Press. Des manifestations monstres ont lieu, qui s’attaquent surtout à la presse Springer, rendue responsable, en vertu de sa propagande haineuse, de cet assassinat. En réponse à ces manifestations, le gouvernement de la RFA déclare l’état d’urgence, supprimant de fait les libertés citoyennes. La répression de plus en plus dure, appuyée par une censure pure et simple et qui mène à l’arrestation de centaines de militant.es ainsi qu’à l’interdiction des meetings politiques, rend la jeunesse de plus en plus consciente du caractère impérialiste, répressif et violent d’un état qui se prétend un paradis démocratique.

« Ceux qui sont au pouvoir et condamnent les lanceurs de pierres et les incendiaires, mais restent muets face aux campagnes haineuses de la maison Springer, aux bombes déversées sur le Vietnam, à la terreur en Perse, à la torture en Afrique du Sud […] ceux-là sont d’hypocrites défenseurs de la non-violence. Ils appliquent la règle du deux poids, deux mesures. Ils veulent exactement ce que nous – qui étions ces jours-ci dans la rue avec ou sans pierres dans nos poches – refusons : ils veulent faire de la politique une fatalité, ils veulent des masses spoliées de leurs droits civiques, une opposition impuissante et passive, une démocratie de bac à sable, et quand la situation se corse, ils veulent l’état d’urgence ».

Ulrike Meinhof, De la contestation à la résistance (1968)

Jour­na­lis­tin Mein­hof in West­ber­lin 1970
Ulrike Meinhof à Berlin-Ouest en 1970, lors d’une manifestation.

Cette situation amène un point de rupture pour les plus radicaux.ales, qui n’ont plus de possibilité d’action politique légale. La question de la violence politique, discutée ça et là selon les aléas du mouvement, devient maintenant cruciale : on discute de l’opportunité de la guérilla urbaine dans les métropoles. Il faut passer de la contestation impuissante à la résistance active – et certain.es prennent les choses en main. C’est notamment le cas de Horst Söhnlein, Thorwald Proll, Andreas Baader et Gudrun Ensslin, qui seront bientôt arrêtés et accusés d’avoir incendié deux magasins grande-surface, causant des milliers de dollars de dommages. Ceux-ci déclareront avoir provoqué ces incendies pour protester contre l’indifférence vis-à-vis du génocide au Vietnam. Ulrike Meinhof prend leur défense dans ses chroniques. Le bal est lancé : entre l’automne 1968 et l’hiver 1970, on dénombre à Berlin quatre incendies criminels et quatre tentatives d’attentat à l’explosif, qui visaient pour la plupart des bâtiments de police, des tribunaux ou encore des appartements de représentants de la justice. Les auteur.es des incendies de 1968 sont condamné.es, mais après quelques mois de détention, bénéficient d’une liberté provisoire dont ils feront « bon usage »…

Andreas Baader et Gurdrun Ensslin
Andreas Baader et Gudrun Ensslin lors de leur procès pour l’incendie criminel d’un magasin grande-surface en 1968.

En effet, dès leur sortie de prison, Gudrun Ensslin, Andreas Baader et Thorwald Proll, bientôt rejoints par Astrid Proll, mettent en place un projet qui a pour but d’aider les jeunes placés dans les foyers d’éducation (des enfants de la classe ouvrière, délinquant.es, orphelin.es ou négligé.es sont placé.es par l’état dans ces institutions) à s’auto-organiser politiquement ; les conditions extrêmement dures de leur situation les poussant à la révolte. Ulrike Meinhof, de plus en plus critique du caractère fétiche et vide des chroniqueur.euses et de leur impuissance réelle, s’était mise en parallèle à travailler auprès des jeunes filles en centre de détention, avec qui elle produira un docu-fiction appelé Mutinerie. Elle prend contact avec Ensslin, Baader et Proll alors que leurs projets semblent converger.

Si à l’automne 1969, les quatre incendiaires « doivent » retourner en prison, il n’en sera rien pour la majorité d’entre eux… Ceux-ci se rendent clandestinement à Berlin (plutôt qu’en prison) où ils et elles s’impliquent dans les luttes sociales, bientôt rejoint.es par l’avocat progressiste Horst Mahler, Ulrike Meinhof et plusieurs militant.es comme Petra Schelm et Ingrid Schubert, qui joindront éventuellement les rang de la RAF. Les luttes populaires à Berlin visent surtout à créer ici et maintenant de nouvelles formes de vies ; avec les jeunes du quartier ils et elles militent pour la création de centres culturels, d’écoles et de centres de santé. Par l’éducation politique et l’action directe (comme l’occupation de bâtiments), ils et elles contribuent à créer des communes d’habitation, des jardins d’enfants anti-autoritaires, des coopératives d’achats et des collectifs de travail.

Les nouvelles formes de vies communautaires et égalitaires qui se développent au sein des mouvements de révoltes populaires contrastent fortement avec le caractère mortifère et autoritaire de l’état ouest-allemand, qui cherche à tout prix à mater la contestation qui s’établit sur tous les fronts. Au tournant des années 1970, le mouvement étudiant, qui avait été à l’avant-plan des luttes anti-impérialistes et anti-autoritaires, enregistre un recul – la dure répression qui sévit en décourage plusieurs, pendant que les militant.es plus réformistes sont capté.es par l’appareil gouvernemental dorénavant dirigé par une coalition de tendance social-démocrate. Mais les choses ne changent pas au pays de la démocratie bourgeoise impérialiste : ce sont toujours les mêmes politiques et les mêmes principes qui dictent la marche de l’état – et les machines des usines n’ont pas cessé de tourner.

Proll, Söhnlein, Baader et Ensslin au procès - incendie
Thorwald Proll, Horst Söhnlein, Andreas Baader et Gudrun Ensslin lors de leur procès en 1968.

La plupart des militant.es anarchistes et communistes actifs au sein de l’extrême-gauche de l’époque, déjà poussé.es vers l’illégalité par la répression, continueront leurs activités et beaucoup décideront de s’engager, avec leurs camarades, dans une véritable lutte armée contre l’état ouest-allemand. Meinhof, qui a déjà depuis un moment rompu avec la gauche caviar des chroniqueurs critiques, choisira elle aussi cette voie.

« Ce sont ces hommes et ces femmes d’horizons divers, liés par leur participation commune au mouvement étudiant et par leur évolution sur « la scène berlinoise » qui vont se constituer en groupe de guérilla, en Fraction Armée Rouge. Ils se sont connus avant d’être illégaux et ont choisi ensemble cette voie, comme le dit Astrid Proll. »

Extrait de RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale

Ainsi, le 14 mai 1970, un commando de libération réussit à faire évader Andreas Baader de prison, qui avait été arrêté des mois avant pour ses activités politiques. Prétextant devoir effectuer des recherches concernant la rédaction d’un livre intitulé Sur l’organisation de la jeunesse marginale, Baader est amené, flanqué de policiers, à l’Institut  des Sciences Sociales de Dahlem, fermé au public. Seule Ulrike Meinhof, censée l’aider dans son travail, est autorisée à y entrer. Un commando de deux femmes et un homme, armé.es, s’introduit alors dans l’Institut et libère Baader sous la menace des fusils. C’est l’acte de naissance de la Rote Armee Fraktion : huit jours plus tard, le 22 mai 1970, l’action est revendiquée dans Agit 883, un journal de l’underground berlinois, pendant qu’à la télévision, on commence à parler d’un « groupe de dangereux terroristes » qu’on surnomme la « bande à Baader ».

En 1970, la Rote Armee Fraktion compte une vingtaine de membres et un cercle de sympathisants relativement important.  Leurs premières actions consistent à poser les bases logistiques devant soutenir les militant.es passé.es dans la clandestinité, ce qui implique vols de banque, constitution d’un réseau de caches à domicile et à l’international et préparation de faux papiers et de fausses plaques. Mais la police ouest-allemande, déjà sur les dents, ne manque pas de traquer de près les clandestin.es : dès les premières actions de l’automne 1970, Ingrid Schubert, Irène Georgens, Horst Mahler, Brigitte Asdonck et Monika Berberich, appartenant toutes et tous aux réseaux de la RAF, sont arrêté.es dans un appartement surveillé par la police. Ces arrestations seront suivies par d’autres à la fin de l’année 1970.

 

Le groupe publie deux textes à la fin de l’année 1971 : Sur la conception de la guérilla urbaine (disponible en anglais) et Sur la lutte armée en Europe occidentale. Si au début 1972, le groupe n’a à son actif que trois hold-up, quelques vols de voitures et des vols de documents administratifs, l’hystérie politique face aux « terroristes » est tellement généralisée que même les libéraux, opposés à la lutte armée sous toute ses formes, s’insurgent contre l’état policier et réclament qu’on laisse aux membres de la RAF « une chance de revenir en arrière ».

La Fraction Armée Rouge fonctionne sous forme de cellules indépendantes les unes des autres. Les actions sont toutes revendiquées par des commandos aux noms différents, mais liés à la RAF. Ainsi, le 11 mai 1972, trois bombes explosent au quartier général américain de Francfort, tuant un officier américain et blessant quatorze personnes. Le lendemain, c’est la direction de la police d’Augsbourg et le parking des bureaux de la police criminelle à Munich qui sont touchés. Le 15 mai 1972, c’est un juge chargé d’instruire le dossier de plusieurs membres de la RAF qui est victime d’un attentat, qui blesse grièvement sa femme. Le 19 mai 1972, deux bombes explosent à la maison d’édition Springer, blessant trente-quatre travailleurs, une action qui causera beaucoup de remous, même chez les sympathisants du groupe. Springer n’aurait pas pris au sérieux les alertes à la bombe ; la RAF s’excusera publiquement que des personnes innocentes aient été touchées. Enfin le 24 mai 1972, trois militaires sont tués au quartier général américain de Heidelberg dans un attentat à la bombe qui provoque aussi la destruction d’un ordinateur assurant une partie de la logistique des actions menées par l’armée américaine au Vietnam. Dès lors que des militaires sont touchés et que les opérations au Vietnam sont ciblées, les autorités se mettent à considérer la RAF non plus comme un groupe armé national mais comme une véritable organisation terroriste internationale. Pour l’état allemand tout comme pour les États-Unis et le reste de l’Europe, il devient urgent de supprimer cette menace.

Malgré les débats qu’occasionnent les actions de la RAF au sein de la gauche et au sein de la population, des sondages entre 1971 et 1972 révèlent que 5 à 25 % de la population est sympathique à la RAF, et qu’un dixième des répondants cacheraient un membre du groupe à la police si la situation se présentait. Pour contrer ces tendances, au journal télévisuel, les annonceurs menacent les téléspectateurs : de graves représailles juridiques et morales s’abattront sur quiconque cache des membres de la RAF – qui restent pourtant introuvables. L’organisation jouit aussi d’une certaine image romantique et d’un engouement journalistique, certains médias comparants leurs vols de banques aux actions de Bonnie et Clyde ou encore à la fameuse « bande à Bonnot » active en France au début du siècle (d’où le surnom de « bande à Baader »). Mais les journaux à sensation commencent bientôt à présenter une image monstrueuse des militant.es, suivant en cela l’objectif de la classe politique qui mène une large campagne de peur dont le but avoué est « d’isoler la RAF de tout ce qu’il peut y avoir comme opinions radicales dans cet état ». Pour retrouver les fugitif.ves, l’état déploie la plus grande force policière et les technologies les plus avancées dont il dispose. À l’été 1972, la première vague de militant.es de la RAF est arrêtée. Les militant.es seront emprisonné.es à la prison de Stammheim où ils et elles seront torturé.es (privation sensorielle, isolement, gavage) tels de véritables prisonniers de guerre, jusqu’à la mort de quatre militant.es (dont Baader, Meinhof et Ensslin) par « suicide » – en fait des assassinats politiques – au milieu des années 1970. Pendant tout le temps des procès, un grand mouvement de support pour les prisonnier.es politiques tentera de faire pression pour que l’État leur accorde un procès équitable et des conditions de vie acceptables, mais sans succès.

Si l’emprisonnement et la mort des fondateurs et fondatrices de la RAF peut porter l’état à penser qu’il a vaincu la RAF, il n’en est rien : des commandos se revendiquant de la Fraction Armée Rouge continueront de lutter jusqu’en 1998. La lutte armée en Allemagne de l’Ouest durant les années 1980 et 1990 formant une « autre histoire », nous la laissons de côté ici – quoique nous tenions à souligner la durabilité de la lutte armée dans « l’état démocratique » d’Allemagne de l’Ouest. Car la question se pose : pourquoi durant plus de 30 ans des centaines de jeunes furent-ils prêts à souffrir et à mourir pour « la révolution », dans une Allemagne que ses dirigeants présentaient pourtant comme un paradis sur terre ?

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Image tirée du documentaire d’Ulrike Meinhof, Mutinerie (1970).

La Fraction Armée Rouge reste dans l’esprit de plusieurs la version monstrueuse d’une contestation légitime qui aurait mal tourné. Ses membres sont dépeints comme de dangereux fous. Sa figure la plus connue,  Ulrike Meinhof, est devenue le symbole par excellence de cette « spirale infernale » qu’aurait été la RAF. La journaliste adulée, la chroniqueuse vedette, celle qui donnait des entrevues à la télévision et dont le visage était connu, a commis, aux yeux de la société bourgeoise, la plus grande des trahisons : elle ne s’est plus contentée de parler. Punie pour avoir quitté le monde confortable du journalisme, pour avoir aligné ses actes avec ce qu’elle en était venue à penser, Meinhof a été dépeinte comme une folle ou une bourgeoise entraînée, par erreur, dans le monde des hors-la-loi. En représailles sociales de ses actions, les scénarios de la série Mutinerie qu’elle avait produit seront censurés durant vingt ans.

Un sort médiatique semblable sera réservé aux femmes militantes de la RAF, qui comptaient pour la moitié des effectifs du groupe et y ont toujours joué un rôle d’avant-plan. Les médias se délecteront à dépeindre ces militantes (dont certaines avaient quitté leur vie familiale pour rejoindre le groupe) comme des monstres, devenues terroristes en raisons d’un manque pathologique « d’instinct maternel ». Pourtant, fortes de leurs expériences militantes dans les mouvements contestataires, les femmes de la RAF sont celles qui, au sein du mouvement étudiant, avaient instauré des crèches anti-autoritaires et lutté politiquement pour la prise en charge collective des enfants. D’autres avaient grandi dans les centres de détention jeunesse qu’Ulrike Meinhof dénonçait et tiraient de cette expérience une compréhension de la société de classes et masculiniste de Allemagne de l’Ouest. Meinhof, avant de faire partie de la RAF, avait dénoncé avec véhémence les oppressions sociales, sexuelles et économiques que subissaient les jeunes filles et les femmes d’Allemagne de l’Ouest.

Les militantes de la RAF n’ont jamais caché que les revendications de la Fraction Armée Rouge ne comportaient pas de volet spécifiquement féministe, parce qu’elles croyaient qu’un vrai féminisme était celui qui faisait des femmes les égales des hommes, dans lequel les femmes s’occupaient comme les hommes des « grands problèmes sociaux ». Les femmes de la RAF voulaient prendre en charge ces « grands problèmes », conscientes que les femmes, faisant partie de la société, subissent bien sûr elles aussi les contrecoups de toutes les politiques dites globales, alors que celles-ci sont prises en charge systématiquement par les hommes. Les femmes de la RAF ont tenté de s’occuper des problèmes sociaux symboliquement considérés comme relevant de l’expertise des hommes (impérialisme, militarisation, exploitation économique…). Elles ont tenté de changer en profondeur les rôles que les femmes pouvaient assumer et les situations qu’elles pouvaient prendre en charge, plutôt que d’insister sur les problèmes strictement féminins. En vertu de cette approche, la lutte armée menée par les militantes de la RAF restera malheureusement ignorée par une grande partie des organisations féministes. C’est ce que des militantes féministes françaises, dans un livre consacré au travail d’Ulrike Meinhof, souligneront avec véhémence :

« De quel droit les grandes maisons d’édition de femmes passent-elles sous silence les femmes les plus importantes de notre lutte ? Quelles femmes en mouvement s’imaginent encore n’avoir rien de commun avec Gudrun Ensslin, Ulrike Meinhof, Irmgard Möller, Susann Albrecht, etc. ? Laquelle d’entre nous peut se retrancher derrière l’idée que ce serait là un excès […] que ça n’aurait rien à voir avec la lutte des femmes ? Quand les femmes en mouvement comprendront-elles que la lutte pour la libération des femmes ne doit pas être coupée de la lutte contre toute oppression sociale ? […] Nous devons enfin choisir : nous ne pouvons plus ignorer les actes politiques de nos sœurs. La question de la violence reste à discuter entre nous, même au risque de six mois de prison ferme. Nos sœurs ne sont pas mortes, elles sont vivantes, et doivent le rester en nous et par nous. »

Les leçons à tirer de l’expérience de la Fraction Armée Rouge sont nombreuses. D’abord, la réflexion que celle-ci a mené sur le lien intrinsèque entre fascisme et « démocratie » doit continuer d’informer nos analyses sociales, car nos « démocraties » contemporaines sont plus que jamais autoritaires. Le lien organique entre mouvement de révolte, répression, censure et clandestinité est aussi à réfléchir. Enfin, un féminisme de la puissance, par lequel les femmes ne s’occupent plus seulement des question féminines mais prennent en charge l’entièreté des problèmes sociaux (théoriquement et pratiquement) peut nous aider à repenser le féminisme actuel.

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Pour en savoir plus sur la première vague de militant.es qui se réclament de la RAF, on pourra consulter (en anglais) le premier tome de The Red Army Faction : A documentary history. En français on lira avec plaisir les chroniques d’Ulrike Meinhof, lorsqu’elle était chroniqueuse à Konkret, dans le tout récent livre paru aux éditions du  Remue-Ménage intitulé Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous. On consultera aussi avec profit l’excellent livre La Fraction Armée Rouge. Guérilla urbaine en Europe occidentale de Anne Steiner et Loïc Debray dont des extraits sont disponibles sur infokiosques. Enfin, on peut lire des extraits des textes des prisonniers politiques de la RAF dans une édition préfacée par Jean Genet.

Le documentaire de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande. Allemagne 1965-1977, de la bataille des images à la lutte armée, en s’appuyant uniquement sur des images d’archives, permet une approche sensible de cette période mouvementée.

Livres RAF

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