NOS PERSPECTIVES POLITIQUES – Archives Révolutionnaires

Le collectif Archives Révolutionnaires a produit, en décembre 2019, un texte intitulé Qui sommes-nous ? afin de présenter nos activités, notre cadre épistémologique et nos objectifs. Dans un même souci de transparence, nous désirons maintenant faire part des lignes directrices de notre pensée politique, qui (en)cadrent et déterminent nos activités. Notre projet n’est pas seulement un archivage des mémoires révolutionnaires, mais aussi un lieu de production d’outils pour les luttes actuelles : il nous semble donc important de partager ce qui nous anime afin de rencontrer sur des bases plus claires les personnes avec qui nous désirons nous organiser.

Pour comprendre les systèmes de domination, au premier rang desquels le colonialisme de peuplement, le capitalisme et l’impérialisme, ainsi que la domination masculine et le racisme structurel, nous utilisons la pensée de Karl Marx comme celles des marxismes décoloniaux et féministes. Les travaux et les engagements politiques de Frantz Fanon puis de ses successeur.es, autant que ceux d’Alexandra Kollontaï, de Simone de Beauvoir, d’Angela Davis, du Combahee River Collective ou de bell hooks, nous sont tous d’une aide précieuse. Notre entendement du colonialisme de peuplement est informé tant par Patrick Wolfe et Lorenzo Veracini que par les penseuses et penseurs autochtones : Harold Cardinal, Vine Deloria Jr, Roxanne Dunbar-Ortiz, Winona LaDuke ou Glen Sean Coulthard. Une critique conséquente de l’impérialisme ne saurait se faire sans l’accompagnement des militant.es du Sud global, de Hô Chi Minh à Thomas Sankara, en passant par Krim Belkacem, Fidel Castro ou Anuradha Ghandy, sans compter les théoricien.nes tel.les C.L.R. James ou Walter Rodney. Cette tradition protéiforme est pour nous fondamentale, comme l’attention sans cesse renouvelée aux discours et aux pratiques de celles et ceux qui subissent, théorisent et s’organisent contre les dominations actuelles.

Notre défiance face à l’État, aux nations et aux nationalismes nous rend attentives et attentifs à leurs structures et leurs dispositifs. Dans une perspective influencée par Nikos Poulantzas, nous reconnaissons que l’État est central dans l’organisation autoritaire du monde, en rapport quasi consubstantiel avec l’économie capitaliste, tout en gardant certains intérêts propres. De même, nous pensons devoir rejeter les nations et les nationalismes modernes, puisque nous les comprenons comme des constructions – dans le sens de Benedict Anderson – généralement rétrogrades ; nous n’en pensons pas moins qu’une certaine prudence reste de mise à ce sujet, car il est possible que différents nationalismes canalisent encore des élans populaires anti-impérialistes. La question du nationalisme est d’autant plus complexe en Amérique du Nord, où les nationalismes coloniaux sont assurément à rejeter, mais où certains « nationalismes » des Autochtones et des afro-descendant.es servent à l’affirmation culturelle ainsi que d’outils de lutte contre l’État colonial. Nous appuyons les mouvements de résurgence et les combats d’affirmation socioculturelle des groupes minorisés, légitimes de déterminer eux-mêmes les paradigmes de leurs luttes.

Notre réflexion accorde aussi une grande place aux questions culturelles et idéologiques, que nous considérons comme des pièces maîtresses dans les machines de domination ainsi que dans les processus de libération. C’est pourquoi nous nous référons à Louis Althusser, à Stuart Hall ou à Pierre Bourdieu afin de penser l’hégémonie culturelle et idéologique en régime capitaliste, puis son dépassement. Notre réflexion s’enrichit sans cesse des apports des cultural studies. L’importance centrale de la question de la reproduction en fonction de l’idéologie dominante et hégémonique anime tant notre travail au sein d’Archives Révolutionnaires que notre militantisme. Notre projet, par la (re)mise en valeur des histoires de lutte et par la création de récits militants, se donne comme tâche consciente de briser – un tant soit peu – cette hégémonie qui permet la reproduction des systèmes de domination pour que nos imaginaires de lutte ne restent pas atrophiés.

De réflexions critiques en analyses, nous désirons de plus participer aux luttes en cours et voir triompher une certaine organisation autogestionnaire du monde, aussi dite communiste libertaire. Nos sociétés devraient être gérées à tous les niveaux par et pour les communautés humaines. Nous nous intéressons en particulier aux luttes autonomes de l’État et des institutions dominantes, qu’elles soient plus axées sur des questions économiques, de genre, de race ou encore sur les enjeux LGBTQ+. Les formes de domination entretenant un rapport dynamique et interdépendant entre elles, il nous apparaît impossible d’isoler les luttes les unes des autres : nous pensons que l’ensemble des luttes sont liées à divers degrés, sans nier leurs particularités ni leur valeur propre. Toutes sont égales en dignité, même si nous sommes conscient.es que certaines sont plus déterminantes pour ébranler le système capitaliste comme pour notre libération collective.

Soldats (Rene Mederos, 1971).

À l’heure actuelle, notre intérêt se porte, entre d’autres, sur les mouvements insurgés d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, du Chili, du Soudan, du Myanmar, comme sur les luttes antiracistes aux États-Unis ou en France. Nous supportons tous les mouvements de décolonisation, et d’abord ceux que mènent les peuples autochtones ici même, notamment dans le cadre du mouvement Land Back 1492. Les mouvements féministes actuels nous inspirent particulièrement à l’heure de la réaction masculiniste généralisée. Nous souhaitons entre toutes ces luttes une coordination afin que nos différentes forces puissent se compléter efficacement dans un combat aux horizons collectifs. Sans nier l’autonomie relative de chaque lutte, nous reconnaissons que c’est en liant celles-ci que nous pourrons changer l’ordre inique du monde. Une telle alliance des luttes gagnerait selon nous à s’inspirer de la Rainbow Coalition lancée par Fred Hampton et le Black Panther Party (BPP) en 1969.

Ces luttes que nous voulons voir se lier, du Chiapas au Rojava en passant par le Nitassinan, Nantes, Alger ou Manille, ne nous détournent pas de notre localisation ni d’un certain horizon autogestionnaire. Ainsi, nous sommes conscient.es de notre situation en Amérique du Nord, issue du colonialisme de peuplement et perpétuée par le capitalisme extractiviste. Nous sommes conscient.es que c’est d’ici que nous devons lutter et nous inscrire dans la toile mondiale des révoltes et insurrections. Nous privilégions donc les luttes de solidarité avec les peuples autochtones, les luttes dans nos quartiers populaires (qui recoupent les combats des travailleur.euses, féministes et contre le racisme), ainsi qu’un travail toujours renouvelé de réflexion, issu du mouvement réel et devant venir l’informer à nouveaux frais.

Durant les quatre dernières années, notre collectif a organisé des conférences et des ateliers avec des groupes militants pour répondre à certains besoins ou diffuser nos recherches. Nous menons des actions de solidarité tout en offrant notre aide « spécialisée » quant aux archives et à l’histoire. En plus de nos articles en ligne, nous réalisons des brochures historiques afin de diffuser les récits révolutionnaires : dans un geste d’exploration des « futurs antérieurs » et par un usage renouvelé du passé, nous tentons d’insuffler ces savoirs dans les luttes actuelles. Nos efforts d’archivistes et de militant.es sont pour nous organiquement liés : revisiter l’histoire n’est qu’un moyen de penser le présent et l’avenir. Nous désirons entretenir un rapport direct avec les autres groupes populaires et révolutionnaires, afin de réactiver des pratiques comme celles du BPP, des Young Lords, de l’American Indian Movement et, plus près de nous, du Comité d’action populaire de Saint-Jérôme ou des Comités d’action politique (CAP) de Maisonneuve et Saint-Jacques. Nous étudions ces groupes pour réveiller leur spectre.

L’horizon que nous désirons construire dans les luttes et que nous souhaitons voir se déployer pleinement dans l’avenir est celui de l’autogestion pour l’ensemble des groupes, des communautés et des peuples du monde : c’est l’unique moyen d’abolir durablement le colonialisme, le capitalisme, le patriarcat et tous les systèmes de domination qu’ils génèrent. Les exemples historiques et présents ne manquent pas pour nous inspirer : des Bourses du travail aux conseils ouvriers, de la Commune de Paris à celle de Shanghai en passant par les révolutionnaires espagnols de 1936-1939 et le Black Power, des sociétés « maroons » aux zapatistes ou aux Inuits dissidents de Puvirnituk et d’Ivujivik, il y a de nombreux modèles à étudier. Nous souhaitons voir une telle auto-organisation se généraliser pour toutes et tous afin que la production de toutes choses soit socialisée et que l’ensemble des groupes humains soit en mesure de choisir pour eux la meilleure voie à suivre ; pour que l’existence aliénée fasse place aux libres activités. C’est aussi ce qui a été défendu par Malcolm X et l’Autonomie italienne dans les années 1970, ce que prônent le sous-commandant Marcos et Rigoberta Menchú, ce que défendent divers intervenant.es dans la New Left Review, Endnotes et Contretemps, ou encore ce que tente d’articuler la théoricienne Isabelle Garo. Dans le même sens, nous souhaitons qu’un processus révolutionnaire conscient et conséquent nous mène communément vers un tel monde autogéré, libre et durable.

En somme, la pensée politique qui anime les membres de notre collectif se fonde sur une analyse marxiste et décoloniale du monde de domination qui est le nôtre. Nous portons une attention soutenue aux groupes subissant la domination et luttant contre elle. Nous croyons en l’importance de combattre sur le terrain de l’idéologie ainsi que de l’histoire, d’où notre projet d’Archives Révolutionnaires, pour contrer les récits dominants et dynamiser les mouvements actuels. Enfin, nous participons nous-mêmes aux luttes situées que nous inscrivons dans un horizon internationaliste et un objectif autogestionnaire. Ceci n’est qu’une esquisse du cadre politique dans lequel notre travail d’archivistes révolutionnaires et de militant.es s’inscrit. Nous espérons que ces perspectives aideront à lier les luttes en cours et à venir, et que notre travail d’information continuera de nourrir les imaginaires collectifs.

En couverture : Isla 70 (Raúl Martínez, 1970)

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