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Jersey City : une leçon et un avertissement (James Cannon, 1938)

James P. Cannon (1890-1974) est un des membres fondateurs du Parti communiste des États-Unis (CPUSA), dont il est expulsé en 1928 en raison de son trotskysme. Dans ce contexte, il fonde la Ligue communiste d’Amérique qui devient, quelques années plus tard, le Parti socialiste des travailleurs (SWP). Le texte «  Jersey City  : une leçon et un avertissement  » paraît le 9 juillet 1938 dans le Socialist Appeal, le journal officiel du SWP.

Dans ce texte, Cannon aborde le règne du maire Frank Hague (1876-1956), surnommé «  le dictateur de Jersey City  ». Plus précisément, Cannon traite d’une série de rassemblements syndicaux qui ont eu lieu en 1937-1938 pour défendre le droit d’association des travailleurs. C’est l’occasion pour le penseur révolutionnaire d’aborder la fascisation des États-Unis, mais aussi la réponse inadéquate du mouvement ouvrier. En effet, face à la violente répression de Hague, les militants du CPUSA et les sociaux-démocrates répondent par une campagne légaliste axée sur la liberté d’expression. Cannon déplore que les militants négligent le caractère de classe de la situation. Pour lui, il est clair que l’offensive de Hague est en vérité une attaque du capital contre l’organisation de la classe ouvrière.

Dans ces circonstances, privilégier la voie légaliste pour affronter la situation, c’est quémander une mansuétude qui ne viendra pas. Au contraire, pour faire face à l’autoritarisme et au fascisme, qui sont des expressions de classe, les travailleurs doivent s’organiser et s’imposer par un rapport de force.

Texte traduit et présenté par Archives Révolutionnaires

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Jersey City est aujourd’hui le banc d’essai d’une lutte appelée, dans un avenir proche, à prendre une ampleur nationale et à dominer la vie politique du pays. Les représentants les plus lucides des deux principales forces antagonistes appelées à s’affronter dans la lutte nationale qui s’annonce – les maîtres capitalistes de l’Amérique et les masses ouvrières mécontentes – étudient attentivement l’évolution de la situation à Jersey City et en tirent des conclusions pour l’avenir.

Nous pouvons supposer qu’une section du capital en est déjà arrivée à des conclusions favorables à la méthode Hague pour contrecarrer l’agitation des ouvriers. Il est important que les travailleurs sachent ce que signifient les assauts brutaux du maire Hague et de ses complices. Ils doivent savoir quel est le problème pour arriver à formuler la réponse adéquate. Ce problème a une importance fondamentale, et beaucoup sera dit à son sujet. Je voudrais présenter ici l’ébauche d’un point de vue prolétarien.

«  L’haguisme  » n’est pas simplement l’aberration individuelle d’un politicien illettré et provincial, comme les libéraux, les sociaux-démocrates et les stalinistes[i] cherchent à le présenter. Les événements de Jersey City signifient une mobilisation délibérée de la réaction, soutenue par de grands intérêts industriels et financiers, en vue d’un sérieux test préliminaire de la capacité des masses ouvrières et laborieuses à résister à une répression fasciste. Ce n’est pas un hasard si le combat de Hague était dirigé dès le début contre la campagne du CIO (Congress of Industrial Organizations). «  L’haguisme  » est une campagne rusée contre le mouvement ouvrier, et non une atteinte d’apparence irrationnelle au droit formel de la liberté d’expression.

En même temps, l’agressivité de la réaction de Hague ne peut être sérieusement combattue que par une résistance organisée des travailleurs. Toute autre approche de la question est erronée et ne peut conduire qu’à la défaite dans la lutte contre « l’haguisme » au New Jersey et à sa propagation vers d’autres centres. Il ne fait aucun doute que les tentatives de suppression du CIO à la Nouvelle-Orléans s’inspirent et sont encouragées par la réussite du maire Hague à Jersey City.

Les bureaucrates du CIO nuisent à la lutte

La campagne du maire Hague a reçu son plus grand soutien de la conduite poltronne du CIO du New Jersey. Les membres du CIO ont renoncé d’eux-mêmes au combat et l’ont refilé à des organismes libéraux ou staliniens de défense des droits civiques. Ces derniers avilissent la lutte et la transforment en batailles juridiques sans issue. Au même moment, les brutes de Hague maniaient leurs massues et leurs matraques dans les rues de Jersey City, là où la question se décide réellement.

Les comédiens de Washington, auxquels fut assignée la tâche de restituer la liberté d’expression dans le fief du maire Hague, n’ont pu trouver le chemin qui menait au «  Journal Square  » et ne disposaient d’aucune force ouvrière pour les protéger s’ils y parvenaient[ii]. La publicité entourant l’intervention de Norman Thomas a éclipsé un fait d’une importance capitale  : il n’y avait pas de force ouvrière organisée prête à défendre la rencontre. Et pourtant, une garde ouvrière d’autodéfense est exactement le facteur manquant afin de mener la lutte. Seule une garde ouvrière d’autodéfense solidifiée par le soutien et la sympathie d’organisations ouvrières de masse saura écraser le fascisme américain dans sa phase initiale, puisqu’il s’agit bien de ce qu’est «  l’haguisme  ».

Les intérêts commerciaux soutiennent Hague

Les dernières semaines ont démontré que «  l’haguisme  » est capable d’organiser la totalité de l’appareil d’état de l’administration municipale, sa police et ses brutes officielles autant que non officielles, les organisations de vétérans, et toutes les forces de la réaction de concert avec une certaine partie de la population. Il est d’ailleurs clair que le «  commerce  », qui est le véritable bénéficiaire de cette campagne contre les travailleurs, est solidement derrière lui. Ce n’est pas un hasard si la devise officielle de Jersey City est  : «  Tout pour le commerce  ».

Dans ces circonstances, il est naïf de penser que quelques militants provenant de l’extérieur – quelques dizaines ou même quelques centaines de personnes venant de New York – puissent véritablement ébranler la réaction de Hague sur son propre terrain et la renverser. Au contraire, la triste débandade de l’opéra-comique des héros congressionnels de Washington démontre que nous nous trouvons dans une situation bien plus sérieuse que les actions irrationnelles et isolées d’un führer local. Que l’on ait négligé d’inviter ne serait-ce que les organisations locales du CIO afin d’offrir au moins une résistance sérieuse, au moins afin de protéger les orateurs et les rassemblements, réduit toute intervention de l’extérieur au rang d’une incursion dénuée de sens dans les affaires locales, et la condamne à l’échec.

Les coups publicitaires ont servi Hague

En se basant sur nos expériences des dernières semaines, nous pouvons avancer avec certitude que ce genre de coup publicitaire n’a fait que renforcer auprès de la population le préjugé selon lequel ils étaient menacés d’une «  invasion  » de l’extérieur, opinion que Hague a bien su exploiter. Les orateurs ainsi que les groupes de l’extérieur peuvent jouer un rôle auxiliaire et stimulant dans une lutte sérieuse, pourvu que leurs interventions se basent sur un soutien ouvrier local solide et que le poids de la lutte soit porté par les travailleurs eux-mêmes et leurs groupes d’autodéfense. Ce n’est qu’à partir d’un mouvement né des rangs des syndicats de Jersey City qu’une contestation sérieuse de Hague et de ses brutes peut être menée. Voilà la leçon de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Autriche. Le fascisme ne fuit pas les scandales et ne fera pas les beaux yeux. Il doit être écrasé.

Il n’est pas suffisant de s’écrier que Hague viole la Constitution et la Déclaration des droits. Ces documents ne sont sacrés que pour les dupes de la propagande capitaliste et non pas pour les maîtres eux-mêmes. Les travailleurs n’ont que les droits qu’ils sont capables et prêts à défendre de toutes leurs forces. Le reste, en ce qui concerne les droits démocratiques, n’est qu’un mensonge. Hague, authentique fasciste américain, répond à toutes les palabres par la force brutale. Pour leur part, les magnats de l’industrie et de la finance, alarmés par la combativité du mouvement ouvrier au cours des dernières années, ne peuvent que constater avec satisfaction que tous les arguments avancés devant les tribunaux, ainsi que tous les pieux sermons et éditoriaux sur la Constitution, pèsent peu face aux poings et aux matraques des brutes de Hague. La force est l’argument de l’avant-garde du fascisme américain. Malheur aux ouvriers d’Amérique s’ils n’apprennent pas à temps à parler le même langage  !

Une lutte d’envergure nationale

La lutte contre «  l’haguisme  » est d’une envergure nationale extraordinaire, puisqu’elle pose sérieusement le problème du combat contre le fascisme américain. Elle impose aux militants révolutionnaires la tâche générale d’une agitation à grande échelle pour la formation de gardes ouvrières d’autodéfense comme la seule voie pour combattre le fascisme. À cela doit s’ajouter une dénonciation approfondie de toutes les illusions selon lesquelles les combinaisons de fronts populaires, les jérémiades libérales et les luttes judiciaires pourraient sérieusement entraver l’avancée du fascisme américain. Il est nécessaire d’expliquer aux travailleurs, en s’appuyant sur l’expérience européenne, que s’ils ne combattent pas le fascisme avec leurs propres gardes ouvrières d’autodéfense, le fascisme écrasera le mouvement ouvrier.

À Jersey City, tout comme au New Jersey généralement, la tâche principale qui s’impose à ceux qui comprennent le problème et souhaitent le confronter est de maintenir l’agitation selon cette ligne, et d’introduire des résolutions à cet effet parmi toutes les organisations de travailleurs, AFL et CIO, auxquelles ils ont accès. Les ouvriers révolutionnaires, qui sont les seuls leaders possibles pour une lutte finale contre le fascisme, devront prendre part à la plus courageuse et énergique démonstration contre Hague.

La lutte ne peut être déléguée

Il s’agirait d’une sottise aventuriste que de penser qu’on peut utiliser uniquement les faibles effectifs de l’avant-garde plutôt que de s’appuyer sur les masses ouvrières pour mener le combat. Il serait encore pire pour les organisations ouvrières de déléguer leur lutte pour leurs droits aux avocats, aux politiciens grandiloquents, aux « experts des droits civils » et au reste des fraternités de moulins à paroles, puisqu’il s’agit actuellement d’une lutte pour l’existence du mouvement ouvrier organisé lui-même. Il s’agit de la lutte des prolétaires. Seuls les travailleurs, organisés et entraînés pour la lutte physique, peuvent tenir tête à la réaction fasciste et la vaincre, tant au New Jersey qu’au niveau national.

La démocratie bourgeoise, qui est déjà obsolète dans la majorité de l’Europe, connaît son crépuscule en Amérique, emportée par le déclin du capitalisme américain. La destinée de l’Amérique, autant que du reste du monde, se décidera lors de la lutte à venir entre le fascisme et la révolution prolétarienne. Les événements du New Jersey indiquent le début des affrontements de cette lutte grandiose.


[i] C’est-à-dire les membres du CPUSA.

[ii] Cannon réfère à la présence de politiciens sociaux-démocrates de Washington, venus offrir des discours sur la liberté d’expression et la Constitution américaine en «  appui  » aux travailleurs de Jersey City.

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