Depuis plusieurs millénaires, le peuple Déné occupe un territoire – le Denendeh – qui s’étend largement dans le nord-ouest du Canada actuel. Cette région subit progressivement les pressions de l’État colonial canadien et de l’industrie minière à partir de la fin du XIXe siècle, menant à l’appauvrissement et à la marginalisation politique des Dénés. En conséquence, ces derniers s’organisent pour lutter contre le régime canadien, affirmer leur souveraineté et reprendre le contrôle sur leurs institutions. En juillet 1975, environ 300 délégué·es autochtones adoptent à l’unanimité la « Déclaration de la Nation dénée » qui expose leur vision de l’autodétermination pour les Premières Nations, dans une perspective à la fois décoloniale et socialiste. Le collectif Archives Révolutionnaires présente ci-dessous la première traduction intégrale en français de ce texte fondamental pour l’histoire des luttes autochtones au Canada. Ce texte peut encore nous inspirer aujourd’hui, à la fois pour lutter contre l’État colonial et capitaliste, et pour réfléchir à l’instauration de relations égalitaires entre les différents peuples présents sur les territoires d’Amérique.
Introduction historique
La situation, actuelle et historique, a de tout temps été désavantageuse pour la nation Déné. Les industries et les gouvernements ont dit une chose au peuple pour ensuite faire le contraire. La vérité doit éclater au grand jour.
Prenons, par exemple, les traités. Les peuples autochtones ont signé les traités de bonne foi, en ne croyant signer rien d’autre que des traités de paix et d’amitié. Lorsque nous avons eu des doutes et que nous avons refusé de signer, le Gouvernement n’a pas hésité à contrefaire des signatures. Depuis ce temps, le Gouvernement a déclaré que les traités étaient des cessions de territoires, et s’est obstiné à prétendre que nous avions cédé nos terres pour 5$ par année par personne.
Notre terre a été envahie, d’abord lentement, puis aujourd’hui rapidement, par les aventuriers, les marchands, les promoteurs et les agents du Gouvernement. Ce sont les soldats d’un système européen. Ils sont venus pour exploiter la terre et ses ressources au bénéfice de la minorité qui contrôle les industries et les grandes entreprises. La nature de la culture industrielle qui s’empare progressivement du Nord est telle que quelques-uns en tireront profit, tandis que la vaste majorité du peuple, qu’il soit blanc ou autochtone, sera dépossédée de son pouvoir.
À l’origine, nous n’avons pas vu d’inconvénient à laisser les premiers explorateurs et les premiers marchands venir dans le Nord. Les marchandises qu’ils apportaient avec eux servaient de compensation pour leur présence, mais d’autres sont venus, et puis encore d’autres. Leurs interférences avec nos coutumes ancestrales se sont fait sentir davantage. Nous ne pouvons les laisser continuer parce que, très bientôt, il sera devenu impossible de vivre du territoire comme nous l’avons toujours fait.
Nous n’avons d’autre choix que de prendre le contrôle du développement du Nord. Nous devons détenir les pleins pouvoirs sur ce développement. Nous voulons contrôler non seulement quand il aura lieu, mais aussi sa nature et à qui il profitera.
Depuis l’arrivée de l’homme blanc, et du développement industriel, les Dénés ont été encouragés à rejoindre son système de marché et de compétition. Pourtant, cette nation a résisté à la pression extérieure. Nous n’avons pas adopté ce système étranger qui monte les personnes les unes contre les autres. Nous avons gardé nos manières de partager la richesse et les ressources. Nous prenons encore soin des jeunes, des aînés et des plus faibles. Nous souhaitons conserver cette société d’égalité et de partage.
Nous sommes une nation, un peuple doté d’une longue histoire et d’une riche culture, une culture qui a survécu à l’invasion de notre territoire. Bien que ce soit un fait établi chez nous – parce que nous sommes le peuple de la nation Déné –, nous le réaffirmons pour ceux qui ne le savent pas ou qui refuseraient notre existence en tant que nation.
Nous l’affirmons parce que plusieurs de nos jeunes, éduqués dans un système étranger, vivent dans la confusion et l’ignorance. Ils ne savent plus comment contribuer à la nation Déné. Plusieurs de ceux et celles qui sont enrôlés par le Gouvernement ou l’industrie se laissent convaincre par leurs façons de faire, et oublient d’où ils viennent. Ces gens ont besoin d’une direction claire.
Nous avons perdu le contrôle de nos terres. Le système légal, le régime fédéral et le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, les structures éducatives et le capitalisme industriel : toutes ces instances sont étrangères et servent à nous opprimer dans leur forme actuelle. Le vrai pouvoir est entre les mains de quelques compagnies qui collaborent avec les gouvernements fédéral et territorial.
Les mêmes compagnies opèrent ailleurs dans ce qu’on appelle le tiers monde. Elles s’installent comme chez elles et exploitent les ressources non renouvelables de ces pays pour en tirer profit et extraire ces ressources au bénéfice de pays déjà riches et développés. Certaines personnes des pays pauvres trouvent du travail avec ces compagnies, mais ils sont alors emprisonnés par le système industriel et la société de consommation qui le supporte. Ils perdent alors leur souveraineté et doivent se débrouiller en tant qu’individus – devenir meilleurs que les autres – plutôt que de travailler au bénéfice des masses et de la collectivité.
Il y a plusieurs leçons à tirer du tiers monde pour le peuple Déné. En tant que colonies des puissances impériales, leur développement a été un échec. Ces pays ont tenté de s’extirper de cette situation par les indépendances. Cependant, même après la décolonisation, le pouvoir des corporations soi-disant multinationales a entravé leur développement. Ces compagnies, qui se prétendent « multinationales », ont en fait leurs sièges bien campés dans des nations développées qui restreignent toute indépendance économique. C’est seulement au prix de grands sacrifices qu’une nation peut s’extirper de ce contrôle extérieur.
Notre situation au Nord est la même que celle des peuples du tiers monde récemment assujettis. En tant qu’indigènes dans une société blanche, nous faisons partie du quart monde. Nous sommes devenus Canadiens par décret, et non par un choix libre.
Bien sûr, notre premier choix serait de redevenir un peuple souverain. Nous sommes cependant réalistes et nous connaissons la puissance de l’homme blanc. En même temps, nous, les Autochtones, sommes encore la majorité du Nord. C’est une situation unique en Amérique du Nord, et nous devons en tirer avantage.
Notre désir de survie en tant que peuple nous pousse à réclamer notre droit à un maximum d’indépendance au sein du Canada. Nous devons développer notre propre économie et obtenir l’indépendance politique pour la nation Déné au sein de la constitution canadienne. Nous voulons la pleine gouvernance sur notre territoire et nos ressources.
Par conséquent, nos revendications territoriales doivent inclure non seulement la terre, mais également les mammifères, les poissons, les oiseaux qui vivent dessus, comme les lacs, les rivières, et les minéraux du sous-sol. Plus important encore, il nous faut notre propre système de gouvernance, par lequel nous pourrons développer ces ressources pour notre bénéfice collectif.
Nos droits ancestraux ne veulent rien dire s’ils n’incluent pas les droits exclusifs de chasser, de pêcher et de trapper sur le territoire. Et ces droits, en retour, n’ont aucun sens si le peuple Déné n’a pas le pouvoir de restreindre et d’empêcher la destruction des écosystèmes par le développement industriel.
Là où du développement – c’est-à-dire des mines – a déjà eu lieu, ou pour les prochains développements que nous serions prêts à tolérer, nous nous réservons le droit de percevoir directement des redevances. Ces redevances seraient tirées des revenus des compagnies et ne coûteraient rien au peuple canadien. Nous utiliserons ensuite ces redevances pour financer le développement économique de nos communautés afin de bâtir des sources de richesses plus pérennes que les ressources non renouvelables.
Nous devons mettre en place un plan pour bâtir une économie communautaire. Le schéma actuel de développement colonial nous pousse à rejoindre le salariat en tant qu’employés de compagnies sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle. Nous voulons renforcer notre économie traditionnelle fondée sur le territoire, et créer des entreprises communautaires viables sous le contrôle du peuple Déné. De cette façon, nos jeunes vont pouvoir demeurer dans nos communautés plutôt que de devoir s’exiler et risquer de perdre leur identité pour trouver un emploi.
Nous devons voir à l’éducation de nos jeunes dans les communautés où les Dénés sont majoritaires. Les écoles locales doivent être contrôlées entièrement par nous. Dans des situations comme à Yellowknife, où nous ne sommes pas majoritaires, nous voulons à tout le moins un droit de regard – ou nos propres écoles.
Là où des gouvernements étrangers garderont une forme de contrôle à cause des traités, nous voulons la pleine reconnaissance de nos droits en tant que nation, en particulier à l’échelle locale. Par exemple, les communautés autochtones doivent avoir les pleins pouvoirs pour légiférer sur l’alcool.
Dans les communautés, ces pouvoirs doivent revenir, pour l’instant, au Conseil de Bande, puis, dans le futur, au Conseil de la Nation Déné.
Le Conseil Territorial doit agir de manière à ne jamais entraver les droits autochtones. La même chose devrait se poursuivre si une majorité blanche réussissait à obtenir un jour le statut de province.
Sans renoncer d’aucune manière à nos droits en tant que premiers habitants du territoire, nous reconnaissons que les personnes non autochtones qui choisissent d’habiter le Nord et de respecter nos droits méritent elles aussi plus de pouvoir concernant la gestion du territoire que les gens du Sud qui sont seulement de passage. Nos organisations autochtones doivent refléter ces nouvelles ambitions et correspondre à l’idéal que nous nous sommes fixé.
La mise en place de ce nouveau système ne sera pas une chose facile. Nous avons beaucoup de travail à abattre à l’interne et à l’externe avant d’y parvenir. Nous aurons besoin de l’effort de toutes les communautés. Un effort commun est nécessaire pour réaliser chaque étape sur la route de l’autonomie de la nation Déné. L’unité est absolument nécessaire pour y parvenir.
Nous devons unir notre peuple à tous les niveaux : unir les communautés, unir les familles, unir les autochtones gouvernés par des traités, les sans-statuts et les Métis, unir jeunes et aînés, traditionalistes et non traditionalistes, unir les régions, les différents peuples, les hommes et les femmes… Nous devons combattre autant les ennemis intérieurs que la menace extérieure.
Il nous faut une gouvernance forte, appuyée par les communautés. C’est le devoir de nos chefs d’ouvrir la voie du développement et de donner le cap. Ces chefs doivent cependant rester ouverts à l’énergie créative du peuple et rester en dialogue avec lui. Notre leadership doit agir en toute transparence et demeurer imputable.
Bien qu’un front uni soit nécessaire pour faire avancer les résolutions prises en assemblée générale et débattues dans les communautés, nous ne nous attendons pas à une uniformité de la pensée, bien au contraire. Il est plus important que jamais de dévoiler les injustices quand elles se présentent dans nos communautés. Plus les gens témoigneront de leurs sentiments et de leurs désirs au leadership, plus celui-ci sera en mesure d’éviter les erreurs et d’implanter ce qui est prioritaire pour le peuple.
Grâce à un leadership fort, nous devons avoir des idéaux et des buts clairs pour notre peuple. Les besoins du peuple doivent être reflétés dans les actions et les objectifs du leadership. Les communautés doivent être impliquées à chaque étape de ce développement. Aucune action ou objectif ne doit échapper au regard du peuple ni manquer aux idéaux de la nation. Ces buts et ces idéaux devraient être révisés par le peuple si la situation venait à changer.
À l’extérieur, nous devons devenir à nouveau un peuple qui fait sa propre histoire. Nous devons devenir des acteurs, et non pas seulement des pions des compagnies et des gouvernements. L’autoroute, les projets de pipelines et de barrages, et même l’urbanisme de nos communautés – tout cela est planifié par d’autres peuples et nous n’avons pu, dans le meilleur des cas, que réagir. Nous devons devenir des acteurs, des planificateurs, en contrôle du développement dans nos communautés et sur notre terre. Nous devons élaborer nos propres plans de développements dont pourront bénéficier nos communautés et l’ensemble de notre peuple.
Devenir les acteurs de notre propre histoire veut dire forger notre futur pour bâtir la nouvelle société autochtone du Nord, qui gardera le meilleur de notre passé et de nos traditions tout en nous permettant de nous développer en tant que peuple. Nous voulons construire une société égalitaire pour l’ensemble du peuple Déné, une société libérée de l’exploitation entre les êtres humains. Nous ne sommes pas opposés au changement, mais il doit se produire selon nos conditions et sous notre contrôle. Assumer ce droit est une tâche ardue, et nous ne pouvons nous permettre d’échouer.
Nous voulons construire une société égalitaire pour l’ensemble du peuple Déné, une société libérée de l’exploitation entre les êtres humains. Nous ne sommes pas opposés au changement, mais il doit se produire selon nos conditions et sous notre contrôle.
Nous savons que des forces très puissantes s’alignent contre nous. C’est pourquoi nous n’avons pas hésité à appeler à l’aide dans notre combat. Nous demandons l’arrêt de tous les projets de développement, comme les pipelines, avant qu’une entente acceptable ne soit signée. Nous demandons la permission, dans nos négociations avec les gouvernements à propos du territoire, de mettre de l’avant nos demandes comme mentionné dans cette déclaration. Nous exigeons que notre droit à l’autodétermination en tant que peuple au sein du Canada soit respecté.
La vaste majorité des peuples du Canada sont comme nous. Ils sont sans pouvoir face aux grandes compagnies et aux gouvernements. Avec l’affirmation de nos droits, ces peuples seront appelés à choisir entre l’unité ou les décisions de promoteurs sans imputabilité et sans principes. En appuyant notre combat, ces peuples peuvent, eux aussi, se libérer.
Nous, les Dénés, devons travailler en commun pour qu’une nouvelle entente territoriale soit possible. Ce serait un premier grand succès, mais ce serait aussi le point de départ de la réalisation de nos objectifs. Nous avons besoin d’un territoire et des leviers politiques pour choisir ce qui advient de ce territoire. Par-dessus tout, il nous faut l’indépendance au sein du Canada.
La vaste majorité des peuples du Canada sont comme nous. Ils sont sans pouvoir face aux grandes compagnies et aux gouvernements. Avec l’affirmation de nos droits, ces peuples seront appelés à choisir entre l’unité ou les décisions de promoteurs sans imputabilité et sans principes. En appuyant notre combat, ces peuples peuvent, eux aussi, se libérer.
Exemples de déclarations spécifiques
Déclaration sur le développement
Ce que d’autres appellent développement n’est pas nécessairement du développement pour les peuples autochtones. Seul le peuple Déné peut savoir ce que signifie le développement pour la nation Déné. Par exemple, certains prétendent que le pipeline Mackenzie Valley est du “développement”, mais c’est faux pour le peuple déné. Le pipeline peut non seulement détruire notre terre, mais il menace notre mode de vie en tant que nation. Le vrai développement est celui qui renforce notre nation et nos modes de vie.
Le peuple de Tanzanie a été envahi, comme le peuple Déné, par un gouvernement colonial blanc. Aujourd’hui, ce peuple a obtenu l’indépendance et ce qu’il a à dire à propos du développement nous intéresse : « Tout projet qui ne permet pas au peuple de s’impliquer davantage dans l’autodétermination collective et individuelle n’est pas du développement, même si un tel projet amène des revenus ou des bénéfices sanitaires ». En d’autres mots, nous ne pouvons nommer “développement” ce qui ne contribue pas à nous libérer. Le véritable développement doit nous donner plus d’indépendance et de contrôle sur notre avenir.
Le développement véritable signifie la croissance au sein des communautés autochtones, une croissance pas seulement économique, mais culturelle, sociale, politique et spirituelle, une croissance dont la somme est plus grande que ses parties.
Le développement véritable est bâti sur le passé. Il permet de renforcer les pratiques traditionnelles en s’appuyant sur la communauté et sur les savoirs qui y sont liés.
Le développement véritable doit respecter la manière autochtone de faire les choses (qui n’est pas celle des compagnies ou du gouvernement).
Le développement véritable unit et permet à la communauté de se solidifier tant collectivement que dans les rapports entre individus.
Le développement véritable est un développement par la communauté, pas par des étrangers. Cela veut dire un développement par la communauté dans son ensemble, pas seulement par des individus de la communauté.
Le développement véritable veut dire refuser de participer, même comme employés, aux projets étrangers sur lesquels nous n’avons pas le contrôle collectif. Si ces projets devaient avoir lieu tout de même, nous exigerions des redevances et des protections légales et territoriales face à l’afflux de travailleurs blancs.
Le développement véritable veut dire maîtriser localement les savoir-faire, pour que nous puissions ensuite développer nos propres projets.
Le développement véritable veut dire aller chercher l’expertise quand cela est nécessaire, sans pour autant renoncer au contrôle sur les projets.
Le développement véritable veut dire la coopération à l’échelle régionale des communautés du District de Mackenzie (l’unité c’est le pouvoir).
Le développement véritable veut dire choisir nos priorités et planifier à long terme.
Le développement véritable veut dire conserver notre société de partage et d’égalité.
Le développement véritable doit devenir un exemple pour tout le Canada.
Déclaration sur le rôle des organisations autochtones
Voici les buts principaux de nos organisations :
- Rétablir la souveraineté d’une confédération Déné indépendante.
- Affirmer l’identité commune de notre peuple.
- Bâtir une structure économique adéquate pour chaque communauté Déné, afin qu’elles puissent préserver leur indépendance.
- Devenir l’outil pour servir le peuple Déné au sein des Conseils de bande, des Loges Métis, et d’autres groupes dénés dans ses efforts pour le développement social, culturel, éducatif, spirituel et économique. Parler d’une seule voix face aux enjeux politiques qui touchent le peuple Déné, et travailler en collaboration avec les autres organisations autochtones.
- Combattre le racisme
- En combattant l’ignorance et la méconnaissance du peuple Déné au sein de la société blanche
- En combattant les inégalités économiques au sein de nos communautés et en dehors
- En combattant la domination culturelle et politique du peuple Dené par l’affirmation de notre indépendance et de notre culture.
- Être à la hauteur de nos idéaux dans nos actions et notre structure.
- Contribuer à créer un dialogue constant entre le peuple Déné et son leadership, afin que tous et toutes puissent apporter leurs savoirs et leur expertise.
- Créer des liens avec d’autres mouvements, les appuyer et collaborer avec eux dans leur lutte pour l’indépendance.
- Bâtir une société égalitaire pour les Dénés, c’est-à-dire une société libre de tout rapport d’exploitation entre ses membres.
Voici comment nous comptons y parvenir :
- En signant, de façon prioritaire, une entente territoriale juste et équitable.
- En abolissant le contrôle colonial. Cela veut dire contraindre les gouvernements à reconnaître l’autorité des structures politiques choisies par notre peuple, qu’il s’agisse des Conseils de bande ou des Loges Métis, du Indian Brotherhood ou de l’Association Métis. Cela veut également dire nous associer uniquement aux projets de développement sur lesquels nous avons le contrôle. Finalement, cela veut dire se sevrer progressivement des subventions gouvernementales, parce que cet argent est une manière de nous contrôler.
- Par l’éducation politique et culturelle. C’est le devoir des dirigeants et du peuple Déné de s’instruire à propos de la nation et de ses relations avec le reste du monde, par exemple : les entreprises pétrolières, la société coloniale, le gouvernement canadien. Il importe de ne pas garder nos idées pour nous-mêmes. Nous devrions nous rencontrer afin de discuter et d’échanger à propos de notre compréhension de ces relations. Ce genre de dialogue contribue à un véritable développement.
- Par le développement d’une économie communautaire où les bénéfices sont partagés par l’ensemble de la communauté selon les besoins spécifiques de chacun. Aucun individu ne doit tirer de profits aux dépens de la communauté.
- Par la coopération et le partage entre les communautés en voie de développement économique.
- Par l’amélioration du dialogue entre les dirigeants et le peuple, au sein du peuple et entre les individus.
- Par le contrôle maximal accordé à chaque communauté tout en montrant un front uni au monde extérieur.
- Par la réduction des inégalités, en premier lieu au sein de nos organisations. Il faut que ces organisations soient démocratiques et égalitaires. Il faut éviter de copier les façons de faire blanches : un patron au-dessus qui dicte la marche à suivre à des employés qui n’exercent aucun contrôle sur leur destinée.
- Par l’élimination des discriminations liées à l’âge et au sexe. Vieux comme jeunes, hommes ou femmes, tous et toutes doivent participer à la reconstruction de nos communautés.
Déclaration stratégique pour l’atteinte de nos objectifs
Notre objectif est l’indépendance maximale et l’autodétermination du peuple Déné au sein du Canada, grâce à un règlement territorial juste et équitable.
La lutte pour atteindre cet objectif se joue sur deux fronts : un front intérieur et un front extérieur. Notre lutte est semblable à une guerre, mais à une guerre pacifique. Chaque front a ses ennemis et ses alliés. Sur le front extérieur, l’ennemi est ceux qui ne sont pas de la nation Déné et qui résistent ou nous empêchent d’atteindre nos buts. Ce sont les gouvernements et ceux qui les appuient en s’opposant à l’autodétermination du peuple Déné. Sur le front intérieur, le pire ennemi est nous-même à cause de notre manque d’unité et de notre désorganisation. Certains Dénés sont nos ennemis. Ces traîtres n’hésitent pas à tourner le dos à leurs frères et sœurs. Il faut apprendre à les identifier et à pointer du doigt leurs trahisons. D’autres Dénés freinent la cause en oubliant qui est le véritable ennemi. Ce sont les Dénés qui préfèrent les luttes intestines à la résistance. Il y a aussi les Dénés qui ne savent pas encore qui est leur véritable ennemi. C’est à nous de les éduquer et de leur montrer la voie de la résistance.
La lutte implique ces deux fronts. Alors que nous luttons à l’interne pour créer une organisation forte et l’unité de notre peuple, nous luttons pour vaincre l’ennemi extérieur.
S’organiser à l’interne signifie bâtir de l’unité et de la force. Cela veut dire identifier ce qui nous désunit pour montrer la marche à suivre vers la résistance à l’ennemi extérieur. Dans le combat contre l’ennemi extérieur, nous devons à tout prix garder un front uni. C’est en parlant d’une seule voix que nous parviendrons à faire plier l’occupant. Il convient de débattre à portes closes et de ne pas révéler nos dissensions.
Nous devons accepter qu’il existe et qu’il existera toujours des dissensions en notre sein. Si nous restons dévoués à notre objectif, ces dissensions ne devraient pas nous nuire. Si nous gardons en tête que la défaite de l’ennemi commun est plus importante que toutes ces dissensions, nous parviendrons à les surmonter.
Nos différences sont réelles. Les plus marquées sont entre les peuples gouvernés par les traités et ceux qui ne le sont pas, entre les peuples autochtones et Métis, entre les jeunes et les aînés. Il y a bel et bien une différence entre Autochtones et Métis, mais cette différence ne devrait pas nous éloigner de notre but commun. Tant que nous gardons cet objectif d’autodétermination en tête, nous parviendrons à surmonter ces différences.
Les aînés sont notre force et notre sagesse. Ce sont les racines qui mènent à notre histoire, à nos traditions et à notre culture. Les jeunes amènent leur énergie et leur compréhension du monde à la lutte. Ils incarnent le lien vers l’avenir. Souvent les aînés ne respectent pas et ne comprennent pas les jeunes. Souvent les jeunes ne comprennent pas les plus vieux. Nous devons cultiver le respect des jeunes pour leurs aînés et le respect des aînés envers les plus jeunes. Sans ce respect mutuel, nous échouerons, parce que le futur sera coupé de son passé. Dans notre combat contre l’ennemi, nous devons garder en tête que la voie du peuple Déné est différente de celle des peuples européens. Nous devons garder en tête que la situation évolue constamment. Nous devons rester informés du changement et nous adapter pour continuer toujours la lutte.
Le Manifeste déné
Nous, les Dénés des Territoires du Nord-Ouest, revendiquons notre droit de former une nation, pour nous-mêmes et aux yeux du monde. Notre combat vise la reconnaissance de la nation Déné par le Gouvernement et le peuple canadiens et par les peuples et les gouvernements mondiaux.
Comme l’Europe a été un jour la terre des peuples européens, que l’Afrique a été la terre des peuples africains, les Amériques, au Nord comme au Sud, ont été la terre des peuples indigènes, les Autochtones et les Inuits. Le Nouveau Monde, comme l’Ancien, a souffert des conséquences de l’impérialisme et du colonialisme. Des peuples et des gouvernements étrangers ont occupé de nombreuses terres – souvent par la force – et imposent leurs façons de faire à nos peuples. Des civilisations et des modes de vie ont ainsi été anéantis.
Le colonialisme et l’impérialisme sont cependant en train de s’éteindre. Les dernières années ont vu l’émergence ou la réémergence de nombreuses nations, nées des cendres des empires coloniaux. Vous trouverez en Europe des pays européens avec des gouvernements européens pour les Européens. Cette réalité s’applique désormais à l’Afrique et à l’Asie, où il existe des gouvernements africains ou asiatiques pour les peuples africains ou asiatiques.
Les Africains et les Asiatiques – peuples du Tiers Monde – ont lutté pour gagner ce droit à l’autodétermination, à la reconnaissance et à l’autonomie nationale, mais les peuples du Nouveau Monde n’ont pas encore réussi cet exploit. Même dans les pays d’Amérique du Sud où la vaste majorité est autochtone, il n’existe aucun gouvernement par et pour les Autochtones.
Aucun peuple du Nouveau Monde n’est parvenu à l’autodétermination ou à être accueilli dans le chœur des nations. Alors que les peuples indigènes du Canada sont une minorité dans leur propre pays, les peuples indigènes des Territoires du Nord-Ouest, qu’ils soient dénés ou inuits, sont une majorité sur ce territoire.
Les Dénés se voient donc forcés de faire partie du Canada, mais le Gouvernement du Canada n’est pas le Gouvernement du peuple déné. Le Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest n’est pas non plus le Gouvernement déné. Nous n’avons pas choisi ces gouvernements, ils nous ont été imposés.
Notre lutte est une lutte pour la reconnaissance de la nation Déné par les peuples et les gouvernements du monde entier.
Bien qu’il existe des réalités avec lesquelles nous devons composer, comme l’existence d’un pays nommé « Canada », nous affirmons notre droit à l’autodétermination et à la pleine reconnaissance de la nation Déné en tant que société distincte.
Nous, de la nation Déné, faisons partie du Quart Monde. Le Tiers Monde a été accepté par la communauté internationale. Le Quart Monde aspire à une même reconnaissance. Le monde doit arriver à trouver une manière d’accueillir le peuple Déné et de reconnaître son existence en tant que nation.
Cette reconnaissance par les peuples du monde entier nous permettra enfin d’exercer librement nos droits en tant que peuple. Nous cherchons à atteindre l’indépendance et l’autodétermination au sein du pays appelé Canada. C’est à cela et rien d’autre que nous faisons référence lorsqu’il est question d’une entente juste pour le peuple déné.

