L’année 1995 : le Canada contre les nations autochtones

Par Alexis Lafleur-Paiement[1]

La fédération canadienne a été décrite comme une « union inégale » entre anglophones et francophones[2], et reconnue comme un édifice colonial exploitant les territoires et opprimant les peuples autochtones, sans compter les violences qu’elle a infligées aux Métis de l’Ouest et aux Acadiens. De fait, on peut considérer le Canada – érigé par et pour les grands industriels anglo-saxons de la vallée du Saint-Laurent – comme une véritable « prison des peuples »[3]. En 1995, c’est ce que ressentent les indépendantistes québécois, ainsi que les peuples autochtones partout au pays. Alors que les uns organisent un référendum, les autres réclament divers territoires ancestraux. Pour contrer la menace séparatiste, le Canada multiplie les intrigues et les malversations. Quant aux nations autochtones qui occupent les sites de Gustafsen Lake (Colombie-Britannique) et d’Ipperwash (Ontario), elles subissent les assauts de la police et de l’armée, entraînant la mort du jeune Dudley George. L’automne 1995 expose les contradictions et la violence intrinsèque de l’État canadien, qui peine à mater les révoltes de toutes parts.

Dans cet article, nous étudions les occupations de Gustafsen Lake et d’Ipperwash qui se produisent simultanément et qui entraînent une brutale répression étatique. S’inscrivant dans le sillage de la résistance mohawk à Kanesatake (été 1990), quoique moins connus au Québec, ces épisodes agissent comme révélateurs des mécanismes coloniaux de l’État canadien. Ils permettent d’appréhender les problèmes centraux soulevés par les luttes autochtones, nommément les questions de souveraineté et de territoires. Ces enjeux se révèlent si déterminants que l’État est prêt à tuer pour maintenir le statu quo, indiquant de fait le danger qu’impliquent pour lui les souverainetés autochtones. Enfin, cet « automne chaud » de 1995 est riche d’enseignements concernant le pouvoir de l’action directe et la nécessité d’instaurer un rapport de force pour transformer nos sociétés.

Le militant Wolverine et des defenders secwepemc, à l’automne 1995. (CP Photo/Chuck Stoody)

L’occupation de Gustafsen Lake

La nation secwepemc, qui fait partie du groupe culturel salish, occupe un territoire traditionnel situé dans le plateau intérieur de la Colombie-Britannique. Son territoire a été fortement réduit au cours des XIXe et XXe siècles, passant de plus de 400 000 hectares garantis par un traité conclu en 1862 entre le chef Neskonlith et les autorités britanniques, à moins de 3 000 hectares un demi-siècle plus tard. Malgré diverses actions (Memorial to Wilfrid Laurier en 1910, délégation à Londres en 1926), les terres spoliées ne sont pas rétrocédées et les exactions coloniales s’amplifient, suivant une politique particulièrement répressive entre 1927 et 1951. Une nouvelle séquence de luttes commence dans les années 1960, dans le contexte du mouvement Red Power qui se déploie partout en Amérique du Nord. Pour les Secwepemcs et les autres nations autochtones du Canada, le combat contre le Livre blanc (1969) du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau concentre les énergies. En effet, ce document cherche à supprimer les droits collectifs des Premières Nations, afin de transformer les Autochtones en « citoyens comme les autres ». La lutte se poursuit autour du rapatriement de la Constitution (qui aboutit en 1982) et de l’inclusion de droits spécifiques pour les nations autochtones qui figurent dans la Charte canadienne des droits et libertés (article 35)[4].

Dans la continuité de ces luttes, la résurgence autochtone des années 1990 cherche à combattre la dépossession culturelle et territoriale des peuples autochtones[5]. Chez les Secwepemcs, des traditionalistes relancent la pratique de la Danse du Soleil sur le site de Gustafsen Lake (Tsʼpeten) suivant une vision du leader Percy Rosette. Jusqu’en 1994, la cérémonie annuelle se déroule sans anicroche, mais la situation change lorsque Rosette décide de s’installer sur le site qui appartient officiellement à un fermier allochtone, Lyle James. Au début de l’année 1995, Rosette adresse une pétition à la Reine demandant une enquête sur les territoires autochtones non cédés, dont celui de Ts’peten, alors que James lui demande de partir. En juin, un nombre plus important de personnes s’installent sur le site en vue de la Danse du Soleil qui doit se dérouler au milieu de l’été. Lyle James envoie alors un avis d’expulsion aux occupants qui le reçoivent comme une insulte envers leurs traditions et leurs droits. Les Secwepemcs insistent sur le fait que le site de Ts’peten appartient à un plus large territoire non cédé, et que la question doit se régler de nation à nation, entre eux et la Couronne. John Boncore, leader et militant autochtone qui dirige la danse de l’été 1995, appelle à la résistance armée, alors que William Jones Ignace, dit « Wolverine », prend le commandement des défenseurs du lieu sacré[6].

La Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui suit la situation depuis un certain temps, intensifie sa présence, tout en essayant de négocier une sortie de crise avec l’aide de certains élus autochtones locaux, puis du chef de l’Assemblée des Premières Nations (APN), sans succès. En effet, les occupants traditionalistes du site ne reconnaissent pas l’autorité de ces élus qui participent, selon eux, à des institutions coloniales qui n’ont pas de légitimité. Le 18 août 1995, avec l’appui du gouvernement libéral du Canada et du gouvernement néo-démocrate de la Colombie-Britannique, une opération d’encerclement visant à déloger les occupants est lancée. Des coups de feu sont échangés et la police déclare une zone d’exclusion autour de Gustafsen Lake. Environ 24 personnes armées décident de résister, alors que la GRC, appuyée par différents corps policiers et l’armée, mobilise plus de 400 officiers pour l’opération. Les journalistes sont tenus à l’écart et ne peuvent pas documenter l’entreprise en cours, permettant à la GRC d’accumuler discrètement du matériel militaire (hélicoptères, véhicules blindés) en vue d’une grande offensive[7]. Le 11 septembre, un camion de ravitaillement destiné aux occupants explose sur une mine posée par la GRC, ce qui provoque l’affrontement attendu. Durant environ une heure, les deux camps entretiennent un feu nourri, avec possiblement des dizaines de milliers de balles tirées. Miraculeusement, aucun mort n’est à déplorer et le calme revient en fin de journée.

Dans la semaine qui suit, l’isolement et l’épuisement entament les forces des défenseurs de Ts’peten. Avec la menace d’une attaque policière massive qui plane, les occupants décident de déposer les armes et de se rendre le 17 septembre. L’opération paramilitaire, la plus grande de l’histoire de la Colombie-Britannique, a coûté (au moins) 5,5 millions de dollars. Puisqu’il faut justifier sa nécessité, les inculpations se multiplient contre les ex-occupants du site. Quatorze personnes autochtones sont accusées, ainsi que quatre Allochtones qui supportaient le campement. Au final, quinze personnes sont condamnées à des peines allant de six mois à huit ans d’emprisonnement. Wolverine, qui coordonnait la défense armée durant l’occupation, restera derrière les barreaux durant cinq ans. Évidemment, les autorités n’entendent pas aborder les véritables problèmes soulevés par la situation, à savoir la dépossession territoriale des Secwepemcs, leurs droits ancestraux et religieux, ainsi que leur souveraineté. Comme l’expose Wolverine en 1997 : « Les juges sont assis là et s’assurent que les Autochtones n’obtiendront jamais la justice ici. La GRC et le ministère de la Justice font partie de ce système qui vise à nous maintenir écrasés afin que nous ne puissions pas parler de nos droits. »[8]

La crise d’Ipperwash

Alors que la crise bat son plein à Gustafsen Lake en septembre 1995, une autre occupation autochtone tourne à l’affrontement en Ontario, dans la région d’Ipperwash. Cette zone appartenait historiquement à la nation ojibwé (chippewa). Après plusieurs épisodes de dépossession au cours du XIXe siècle, par l’entremise de traités malhonnêtes ou d’une spoliation directe, les Ojibwés ont perdu la grande majorité de leur territoire traditionnel, mais ils gardaient toujours des terres autour du lac Huron, notamment dans les réserves de Kettle Point et de Stoney Point. En 1928, sous la pression du ministère des Affaires indiennes, un terrain de 377 acres de la communauté de Stoney Point est vendu à des promoteurs immobiliers, dont une partie est récupérée par le gouvernement provincial de l’Ontario en 1936 afin d’y établir un parc naturel. La communauté de Stoney Point demande qu’au moins, un cimetière traditionnel se trouvant dans les limites du nouveau parc d’Ipperwash soit protégé, mais sans suite. La dépossession se poursuit alors qu’en 1942, le ministère de la Défense nationale exproprie l’ensemble des habitants de Stoney Point afin d’utiliser la réserve comme base militaire. Les réserves de Kettle Point et de Stoney Point sont fusionnées de force, et les terrains confisqués en 1942 ne sont pas rétrocédés, comme promis, après la guerre. Au début des années 1990, le cimetière est toujours intégré au parc d’Ipperwash sans protection, et la base militaire construite sur la réserve de Stoney Point, toujours en activité[9].

À partir de 1993, certaines familles originaires de Stoney Point occupent pacifiquement un champ de tir de la base militaire d’Ipperwash, en espérant forcer le gouvernement fédéral à négocier en vue d’une rétrocession. Durant l’été, un groupe prend le contrôle de l’entrée de la plage militaire d’Ipperwash et charge un prix aux touristes qui veulent s’y rendre, une action qui entraîne trois arrestations. Pourtant, la situation stagne, tant au niveau des terrains de la base militaire que du parc naturel. Dans ces circonstances, les militants originaires de Stoney Point décident d’intensifier leur lutte : ils occupent d’abord les bâtiments administratifs de la base militaire en juillet 1995, puis le parc d’Ipperwash à partir du 4 septembre 1995. Paradoxalement, c’est l’occupation du parc qui entraîne la réponse la plus véhémente. Dès le début de l’occupation par une trentaine d’Autochtones, et même si le parc ferme en raison de la basse saison, l’Ontario Provincial Police (OPP) réagit en envoyant un nombre important d’agents. Cette réponse n’est pas spontanée : face aux revendications de longue date et aux menaces d’occupation du parc, l’OPP avait préparé un plan stratégique, le « Project Maple ». Ce dernier prévoyait une négociation pacifique, mais le déploiement massif d’officiers et leur attitude agressive font immédiatement monter la tension.

Deux jours plus tard, le 6 septembre, le premier ministre conservateur de l’Ontario, Mike Harris, participe à une réunion où la situation d’Ipperwash est abordée. Il déclare sans ambages : « Je veux les foutus Indiens hors du parc. »[10] Bien que les occupants viennent d’arriver et qu’ils ne soient pas armés, la volonté du premier ministre ne tarde pas à être entendue et l’OPP lance une opération violente en fin d’après-midi. La police anti-émeute, appuyée par une unité tactique, commence à refouler les manifestants. L’arrestation d’un premier militant ojibwé, Cecil Bernard George, entraîne une confrontation avec la police. Afin de se protéger, les occupants tentent d’utiliser un autobus et une voiture pour former une barricade. La police décide d’ouvrir le feu et atteint deux personnes, dont Dudley George qui est grièvement blessé. Alors que son frère et sa sœur tentent de le transporter à l’hôpital, ils sont arrêtés. Après un délai, Dudley George est finalement amené aux urgences où il décède quelques heures plus tard. L’officier coupable de son assassinat sera condamné à deux ans de liberté conditionnelle et 180 heures de travaux communautaires[11].

À la suite de cet affrontement, l’occupation est démantelée et les protestataires renvoyés chez eux. Dans la mesure où la police a clairement fait usage d’une force excessive, elle semble disposée à laisser aller les défenseurs ojibwés afin de ne pas exposer ses propres malversations. Conscients de ce qui se joue, des militants lancent une campagne afin qu’une commission d’enquête soit constituée pour étudier à la fois leurs réclamations territoriales et les circonstances de la mort de Dudley George. Une telle commission est mise sur pied par le nouveau gouvernement provincial libéral élu à l’automne 2003. Le commissaire Sidney Linden mène, durant trois ans, une enquête approfondie, qui intègre les éléments de dépossession territoriale et culturelle, condamne l’action du gouvernement et de la police, et appelle à des rétrocessions territoriales et à des compensations. Linden écrit : « Le gouvernement fédéral porte la responsabilité principale dans l’occupation du parc provincial d’Ipperwash par les protestataires en septembre 1995. »[12] C’est le cas puisque l’État canadien a été et demeure le principal architecte de la spoliation territoriale des peuples autochtones, et de la répression contre les mouvements souverainistes des Premières Nations. Le commissaire souligne aussi le rôle d’autres acteurs, dont le gouvernement provincial, le premier ministre Mike Harris et l’Ontario Provincial Police. Malheureusement, même s’il dénonce avec acuité les responsabilités de l’État colonial, Linden avance des solutions partielles, sans remettre en cause les structures étatiques et économiques qui perpétuent la dépossession et la violence. Seule la poursuite de la lutte des Ojibwés leur permet finalement d’obtenir la rétrocession du parc d’Ipperwash en 2020[13].

L’État canadien, colosse aux pieds d’argile

Les crises de Gustafsen Lake et d’Ipperwash sont révélatrices à plusieurs niveaux. D’abord, elles indiquent comment l’État canadien est construit, quelles sont ses priorités et quelles actions il est prêt à entreprendre pour maintenir le statu quo. Ensuite, ces crises éclairent le caractère répressif de notre État, mais aussi sa potentielle faiblesse, démontrée par ses réactions exagérées lorsque des protestataires soulèvent des enjeux en lien avec sa souveraineté. Les éléments fondamentaux du régime canadien sont ceux du colonialisme de peuplement, qu’on peut grossièrement résumer ainsi. D’abord, nous assistons à un processus de dépossession territoriale continu qui ne connaît intrinsèquement aucune limite. En effet, la dynamique du colonialisme de peuplement repose sur une spoliation des terres par l’entremise d’un remplacement de population continu. Ensuite, ce processus inclut le passage d’une exploitation des populations autochtones à leur relégation, marginalisation, voire élimination. C’est dans ce cadre que les gouvernements coloniaux instaurent des réserves ou imposent des processus d’acculturation. C’est aussi ce qui explique que la « revalorisation » des cultures autochtones ne prend pas une forme structurante, mais plutôt folklorique. Enfin, le colonialisme de peuplement s’appuie sur des institutions qui justifient, implémentent, consolident et maintiennent les acquis (pour les colonisateurs) de la situation[14].

Au Canada, le colonialisme de peuplement s’appuie en dernière instance sur le pouvoir du roi d’Angleterre, soit une souveraineté de droit divin, une et indivisible. Cette souveraineté s’exprime sous la forme de l’État canadien, dont les modalités sont définies par l’Acte d’Amérique du Nord britannique de 1867 (ou Loi constitutionnelle de 1867). La Loi sur les Indiens, proclamée en 1876, régit spécifiquement le statut des personnes autochtones, leurs gouvernements locaux et les terres liées aux réserves. Par l’entremise de cette loi, l’État assume un plein pouvoir sur les nations autochtones. Dans ce contexte, la notion de souveraineté s’avère la plus opérante pour comprendre les rapports entre la Couronne, représentée par le gouvernement canadien, et les nations autochtones. La souveraineté est considérée comme appartenant unilatéralement (et uniquement) au monarque britannique, ainsi que les pouvoirs régaliens afférents (diplomatie, défense, police, droit, impôts et finances publiques). Il est structurellement impossible pour l’État de reconnaître d’autres souverainetés, nommément autochtones, qu’elles s’expriment sous forme d’occupations ou autres[15].

Cette conception de la souveraineté implique que la seule légalité valide soit celle proclamée par l’État, garantie par son appareil répressif (armée, police). Ainsi, lorsqu’une nation autochtone – comme à Kanesatake, Gustafsen Lake ou Ipperwash – remet en question la souveraineté canadienne et son droit, la réponse est systématiquement épidermique, et généralement violente. Cette virulence témoigne, en elle-même, du danger qu’un potentiel partage des souverainetés fait peser sur l’État canadien. Effectivement, les nations autochtones ont des arguments robustes pour faire valoir leurs droits souverains, ce qui inquiète d’autant les autorités canadiennes et les fait réagir brutalement. L’illégitimité patente du processus de colonialisme de peuplement, bien qu’il s’arrime à une souveraineté nominale, explique la crainte des régimes coloniaux face aux réclamations des peuples colonisés. Cette situation, exposée par les crises des années 1990, indique aussi la faiblesse (relative) de l’appareil canadien. Puisqu’il est difficile de justifier l’unilatéralité de sa souveraineté, il doit procéder à une répression violente, même face à des groupes réduits qui occupent un pâturage (Gustafsen Lake) ou un parc naturel (Ipperwash).

En regard de cette carence de légitimité, il est intéressant de noter que James Pitawanakwa, un des occupants du site de Gustafsen Lake, condamné à quatre ans de prison, a finalement reçu l’asile politique aux États-Unis. Libéré sur parole après un an d’enfermement, il traverse la frontière et demande une protection contre l’extradition, accordée par la juge américaine Janice Stewart. Elle souligne que « les Autochtones se soulèvent dans leur pays contre l’occupation par le gouvernement du Canada de leurs terres tribales sacrées et non cédées »[16] en toute légitimité, ce qui fait de Pitawanakwa un réfugié politique, qui vit depuis légalement aux États-Unis. Dans le cas d’Ipperwash, le commissaire Sidney Linden a reconnu la légitimité des revendications autochtones et les malversations de l’État canadien. Ceci dit, l’expérience montre que ce type de dénonciation morale permet rarement d’établir un rapport de force en faveur des nations opprimées. Dans le cas canadien, face aux crises violentes des années 1990 et aux dénonciations nationales et internationales[17], l’État cherche une voie de sortie « honorable » et fonctionnelle, mais qui ne remet pas en cause son statut. Ce sera la politique de la reconnaissance[18].

Politique de la reconnaissance et luttes autochtones

Cette politique se fonde sur l’article 35 de la Charte canadienne des droits et libertés, enchâssée dans la Constitution de 1982, qui se lit comme suit : « Les droits existants – ancestraux ou issus de traités – des peuples autochtones du Canada sont reconnus et confirmés. »[19] Comme on le voit, cet article n’implique aucune modification dans l’architecture des souverainetés au Canada : le gouvernement (mandataire de la Couronne) reconnaît (reconduit ou réaffirme) ce qu’il a déjà conclu avec les nations autochtones, selon sa propre légalité. L’introduction des droits ancestraux représente une innovation importante, gagnée de haute lutte, mais dont les fruits demeurent incertains[20]. Au tournant des années 1990 et 2000, la politique canadienne de reconnaissance se concentre sur deux points, à savoir la reprise du geste unilatéral de reconnaissance des droits précédemment octroyés, et une place symbolique pour les nations autochtones dont on reconnaît, par un certain nombre de prestations publiques, l’importance passée et présente. Cette politique de compromis, qui veut compenser le maintien des structures coloniales par une politique symbolique, est à double tranchant. D’un côté, elle risque de cacher sous le boisseau le maintien d’un état colonial qui nie les souverainetés autochtones, et donc leurs droits sur les territoires et les institutions. D’un autre côté, la reconnaissance symbolique peut établir une certaine légitimité pour les actions offensives des nations autochtones.

Ce paradoxe est explicité par le penseur déné Glen Sean Coulthard : « La politique de la reconnaissance telle qu’elle apparaît dans sa forme libérale actuelle reproduit inévitablement les configurations du pouvoir étatique colonialiste, raciste et patriarcal que les demandes des peuples autochtones en matière de reconnaissance essaient pourtant de transcender depuis des décennies. »[21] Pourquoi ? Parce que l’État entend préserver entièrement son pouvoir souverain, et être l’unique agent en position d’octroyer la reconnaissance de tel traité ou de tel droit. En sens contraire, les nations autochtones, mohawk, secwepemc ou ojibwé, réclament une reconnaissance de leur souveraineté, et donc leur droit à l’autodétermination, incluant sur leurs territoires ancestraux et en termes de gouvernance. Dans la mesure où l’État canadien ne désire pas abandonner sa prédominance, il faut conclure avec les nations autochtones que seule la lutte permettra d’obtenir une reconnaissance de leurs souverainetés, ce qui n’exclut pas de faire usage des interstices ouverts par la politique officielle de reconnaissance ou le système de justice[22]. En effet, aucun outil ne peut être laissé de côté par les Premières Nations et leurs alliés s’ils désirent instaurer un rapport de force avec l’État canadien, voire le faire chuter et le remplacer par une nouvelle association multinationale.

Pour ce faire, Coulthard avance cinq thèses qui nous semblent à la fois pertinentes et cohérentes avec les expériences de Gustafsen Lake et d’Ipperwash. Nous en retiendrons deux principales. D’abord, il réitère l’importance de l’action directe qui permet de rompre le monopole de la légitimité étatique, implique une autonomisation des Autochtones face à l’État colonial et instaure un rapport de force permettant des gains objectifs. Cette pratique est pertinente dans son déploiement comme dans sa finalité. Ensuite, il assume qu’une lutte décoloniale intégrale doit nécessairement chercher à rompre avec le capitalisme, constitutif des États coloniaux contemporains. La lutte doit se mener contre le capitalisme et proposer une solution de rechange à ce système d’exploitation[23]. Pour Coulthard, cela implique une liquidation de l’État-nation. Cette proposition est justifiée si, par cette expression, nous pensons à un État capitaliste oppresseur. Par contre, il ne paraît pas que l’abolition de l’État soit, à court terme, une proposition viable si nous entendons par État un ensemble d’institutions permettant la gestion de la vie collective. En ce sens, il semble plus pertinent de repenser l’État comme organisme aux services des différents peuples présents sur le territoire canadien. Dans la mesure où chaque nation possédera une véritable souveraineté, il deviendra possible d’instaurer une « union égale », dont l’État multinational servira à la cohésion et au bien-être[24].

Déploiement de véhicules militaires le 1er septembre 1990, durant la crise d’Oka, sous le regard d’un Warrior dans un cart de golf.

Conclusion

Dans les années 1980 et 1990, le Canada traverse une période de turbulences marquée par les volontés centrifuges de plusieurs peuples qui cherchent à s’émanciper du giron fédéral. Les deux référendums québécois de 1980 et de 1995 témoignent de ce mouvement, ainsi que les luttes continues des nations autochtones qui atteignent un sommet d’intensité entre 1990 et 1995. Cette dernière année, marquée par le déploiement de l’armée à Gustafsen Lake et l’assassinat de Dudley George à Ipperwash, révèle les fondements coloniaux de l’État canadien et son incapacité foncière à partager la souveraineté. Elle témoigne aussi de l’économie générale de nos institutions, et pointe vers la seule voie permettant de les combattre, celle de l’action directe. Ce constat est partagé tant par l’État – qui prend peur et déploie une nouvelle politique de reconnaissance – que par les nations autochtones qui multiplient depuis les occupations et les actions directes, du blocage de Caledonia (en cours depuis 2006) aux luttes des Wet’suwet’en contre l’oléoduc Coastal GasLink (en cours depuis 2010). L’avantage de telles actions est d’attaquer frontalement la souveraineté canadienne, de dévoiler sa conception monolithique, de galvaniser les nations autochtones et leurs alliés, d’instaurer un rapport de force et, plus largement, d’ouvrir des horizons de réorganisation de la société. À court et à long terme, nous avons tout à gagner par de telles pratiques. Comme le disait le chef secwepemc Arthur Manuel : « De tout temps, chacune de nos victoires dans la défense de nos droits a été remportée de haute lutte. »[25]


Notes

[1] Doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires. Article originel paru dans les Nouveaux Cahiers du Socialisme (numéro 32, automne 2024)

[2] C’est la thèse défendue par RYERSON, Stanley. Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024 [1972].

[3] L’expression est employée à l’origine pour décrire l’Empire russe. Voir par exemple LÉNINE. « De la fierté nationale des Grands-Russes » dans Œuvres complètes, t. XXI, Paris, Éditions sociales, 1960, pages 98-102.

[4] Les informations présentes dans ce paragraphe sont tirées de MANUEL, Arthur. Décoloniser le Canada, Montréal, Écosociété, 2018, pages 21-30.

[5] À ce sujet, voir l’ouvrage fondamental de ALFRED, Taiaiake. Wasáse. Indigenous Pathways of Action and Freedom, Peterborough, Broadview Press, 2005.

[6] Sur le déroulement de la crise, on consultera SWITLO, Janice. Gustafsen Lake: Under Siege. Exposing the Truth Behind the Gustafsen Lake Standoff, Peachland, TIAC Communications, 1997 et MAHONY, Ben David. Disinformation and Smear. The Use of State Propaganda and Military Force to Suppress Aboriginal Title at the 1995 Gustafsen Lake Standoff, mémoire de maîtrise, Université de Lethbridge, 2001.

[7] Au sujet du traitement médiatique de la crise et de l’attitude des corps policiers envers l’indépendance des journalistes, voir LAMBERTUS, Sandra. Wartime Images, Peacetime Wounds. The Media and the Gustafsen Lake Standoff, Toronto, Toronto University Press, 2004.

[8] The Gustafsen Lake Crisis. Statements from Ts’peten Defenders, Montréal, Anarchist Black Cross, 1998, page 10 (notre traduction).

[9] L’histoire des dépossessions successives subies par les Ojibwés de Stoney Point est détaillée dans LINDEN, Sidney. Rapport de la Commission d’enquête sur Ipperwash, vol. 1, Toronto, Ministère du procureur général, 2007, pages 21-99.

[10] Bien que le premier ministre ait réfuté avoir employé un juron, ce propos a certainement été prononcé. Voir LINDEN. Rapport de la Commission d’enquête, vol. 1, 2007, page 418.

[11] Sur la crise d’Ipperwash et la responsabilité gouvernementale dans la mort de Dudley George, on consultera l’enquête de EDWARDS, Peter. One Dead Indian. The Premier, the Police, and the Ipperwash Crisis, Toronto, Stoddart, 2001.

[12] LINDEN. Rapport de la Commission d’enquête, vol. 1, 2007, page 789.

[13] Le camp militaire d’Ipperwash demeure la propriété de la Défense nationale qui affirme vouloir le décontaminer avant de le rétrocéder, ce qui prendra encore 25 ans (selon une déclaration de 2020). Voir DUBINSKI, Kate. « Quarter century after killing of Dudley George, Ontario provincial park land returned to First Nation », CBC News, 8 septembre 2020, en ligne : https://www.cbc.ca/news/canada/london/ipperwash-provincial-park-returned-to-kettle-stony-point-first-nation-1.5715748

[14] Sur les structures du colonialisme de peuplement, on consultera VERACINI, Lorenzo. Settler Colonialism. A Theoretical Overview, New York, Palgrave Macmillan, 2010. Le chapitre 2 (pages 53-74) est consacré à la question de la souveraineté qui retient notre attention. Pour une approche spécifiquement canadienne, voir BARKER, Adam et al. « Settler colonialism and the consolidation of Canada in the twentieth century » dans The Routledge Handbook of the History of Settler Colonialism, New York, Routledge, 2016, pages 153-168.

[15] Pour une synthèse historique et théorique sur la souveraineté, on consultera DARDOT, Pierre et Christian LAVAL. Dominer. Enquête sur la souveraineté de l’État en Occident, Paris, La Découverte, 2020. Le chapitre 11 (pages 587-675) s’intéresse en particulier à l’imbrication entre l’État contemporain et le capitalisme, ainsi qu’à son incapacité à partager la souveraineté et les pouvoirs régaliens.

[16] Cité dans MAKIN, Kirk. « U.S. judge won’t extradite fugitive native activist », National Post, 23 novembre 2000, en ligne (notre traduction) :

[17] Par exemple, AMNESTY INTERNATIONAL. Indigenous Peoples, Land Rights, and the Justice System: Making Human Rights A Priority, Ottawa, Amnesty International Canada, 2006.

[18] Cette politique commence à se développer dans les années 1970, mais devient prépondérante après le dépôt du rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones en 1996 qui visait à répondre aux enjeux soulevés par la Crise d’Oka (été 1990). Le gouvernement canadien néglige la plupart des recommandations de la Commission, préférant adopter sa propre politique symbolique. Voir COULTHARD, Glen Sean. Peau rouge, masques blancs, Montréal, Lux, 2018, en particulier les pages 181-219.

[19] GOUVERNEMENT DU CANADA. Lois constitutionnelles de 1867 à 1982, Ottawa, Ministère de la Justice du Canada, 2001, page 71.

[20] Pour un premier effort d’interprétation de l’article 35, malheureusement daté sur certains points, voir O’REILLY, James. « La Loi constitutionnelle de 1982. Droit des autochtones » dans Les Cahiers de droit, no 25-1 (1984), pages 125-144.

[21] COULTHARD. Peau rouge, masques blancs, 2018, page 17.

[22] C’est notamment le cas du jugement de la Cour suprême du Canada, Delgamuukw c. Colombie-Britannique [1997] 3 RCS 1010, qui reconnaît les « titres aborigènes sur des terres » et le témoignage oral comme preuve potentielle de ces titres. Le jugement précise ce qu’il faut entendre par les « droits ancestraux » évoqués dans l’article 35 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont il étend aussi la portée.

[23] Sur l’arrimage entre décolonisation et anticapitalisme, voir COULTHARD, Glen Sean. « Pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir » dans Nouveaux Cahiers du socialisme, no 18 (2017), pages 16-21.

[24] Dans le même sens, « l’alliance libre est une formule mensongère si elle n’implique pas la liberté de séparation ». Voir LÉNINE. « La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes » dans Œuvres complètes, t. XXII, Paris, Éditions sociales, 1960, page 155.

[25] MANUEL. Décoloniser le Canada, 2018, page 20.