Un texte de Martin Forgues
Biographie de l’auteur : Martin Forgues est un ancien militaire devenu journaliste indépendant. Actuellement chroniqueur pour Pivot, il s’intéresse particulièrement au militarisme, aux dérives sécuritaires ainsi qu’aux guerres et conflits. Auteur de trois essais, il développe également plusieurs projets journalistiques, littéraires et documentaires.
Où se situe le Canada dans la reconfiguration de l’impérialisme occidental et la défense de son hégémonie, considérant la fascisation rapide de l’imperium américain sous le régime Trump et des métastases qu’elle cause partout dans le Nord global ? Au printemps 2025, dès son élection, le premier ministre canadien Mark Carney promettait d’augmenter massivement les dépenses militaires du pays pour atteindre non pas le seuil minimum de 2 % requis par l’OTAN, mais plutôt de 5 %, cédant ainsi aux pressions exercées par l’amerikanischer führer. Que retenir de cette promesse ? Dans quel contexte s’inscrit-elle ? Est-elle réalisable ? Est-elle même souhaitable ? Avant de décortiquer la question, j’aimerais vous faire part, puisqu’elles sont pertinentes aux questions susmentionnées, de mes observations personnelles quant à la transformation de la politique militaire canadienne au tournant du XXIe siècle.
Lorsque je me suis enrôlé dans l’Armée canadienne en mai 1999, l’état des forces du pays se résumait en un seul mot : lamentable, sous-financé et profondément balafré par une multitude de scandales. Nos uniformes vert olive étaient basés sur un design des années 1960, les armes et l’équipement étaient désuets, les vieux hélicoptères Sea King et Labrador ont fait des victimes dans leurs propres équipages, la marine était incapable d’assurer la souveraineté du pays. Parallèlement, le gouvernement canadien, en plus de maintenir une brigade de combat et des avions de chasse en Allemagne de l’Ouest, avait engagé ses troupes dans de nombreuses missions sous l’égide des Nations-Unies et de l’OTAN, soit de « maintien de la paix » (Chypre, ex-Yougoslavie) ou « d’imposition de la paix » (Somalie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo).
Mal entraînés, sous-équipés et handicapés par des règles d’engagement grotesques, les Casques bleus déployés en ex-Yougoslavie – officiellement dans le cadre d’une mission de « maintien de la paix », mais en réalité dans une zone de guerre active – ont dû observer, impuissants, le massacre de milliers de civils. Pour sauver la face, le gouvernement canadien, dirigé à l’époque par les Libéraux de Jean Chrétien, avait cherché à camoufler que des soldats canadiens s’étaient retrouvés en situation de combat dans la région de Medak en Croatie et qu’un soldat canadien, le caporal Daniel Gunther, avait été tué lors d’une patrouille en Bosnie. En Somalie, le déploiement de troupes d’élite du Régiment aéroporté du Canada, unité déjà sur la sellette en raison de son infiltration par des groupes d’extrême droite et de son leadership déficient, a mené au meurtre de civils somaliens et déclenché une commission d’enquête dont le résultat fut le démantèlement du régiment et la condamnation de simples soldats alors que les hauts responsables militaires furent amnistiés. En somme, les tentatives du Canada de jouer dans « la cour des grands » menaient invariablement à une forme ou une autre d’humiliation publique.
Contrairement à d’autres pays occidentaux, le Canada avait entamé un vaste effort de démilitarisation dès les années 1970, alors que la Guerre froide s’amenuisait avec la politique de détente amorcée après la Crise des missiles à Cuba en 1962. Pendant ce temps, les États-Unis, en plus de constituer le fer de lance atlantiste contre les forces du Pacte de Varsovie, poursuivaient, au nom de la lutte contre le communisme, une politique étrangère agressive teintée de coups d’État, de tentatives de renversement de régimes (souvent élus démocratiquement) et d’invasions militaires, que ce soit en Iran, au Guatemala, à Cuba, au Vietnam ou en Afghanistan. La tentative américaine de contrer la Révolution de Saur de 1978 en Afghanistan a d’ailleurs mené à l’intervention militaire soviétique dans ce petit pays d’Asie du Sud-Ouest, ce qui a contribué à la fin de la détente des années 1970, à l’aube de l’élection du belliciste Ronald Reagan.
De leur côté, les pays européens, dont l’histoire coloniale n’est plus à démontrer, n’ont pas cessé d’influencer et de soutenir des régimes qui leur étaient favorables longtemps après l’accession à l’indépendance de leurs anciennes colonies, notamment en Afrique. La France et la Belgique furent également derrière les assassinats de Patrice Lumumba au Congo et de Thomas Sankara au Burkina Faso. Sinon, le bon vieux colonialisme s’était simplement revêtu de nouveaux habits, les grandes entreprises européennes et leur mainmise sur les abondantes ressources naturelles du continent ayant remplacé les administrations coloniales et les garnisons militaires. La Grande-Bretagne, de son côté, avait perdu le lustre de son vieil empire au sortant de la Seconde Guerre mondiale, avec l’indépendance de l’Inde en 1947. Elle est devenue, rapidement et non sans ironie, le valet des États-Unis en Europe, tout en poursuivant un impérialisme soft notamment via la British Petroleum (BP) et ses intérêts en Iran, qui furent menacés avec l’arrivée au pouvoir du socialiste Mohammed Mossadegh en 1952. Pour régler le « problème », Mossadegh fut renversé l’année suivante par un putsch organisé par la CIA américaine et le MI6 britannique.
Par ailleurs, les grands mouvements anti-coloniaux dans ce qu’on appelait à l’époque le « Tiers-monde » (aujourd’hui rebaptisé le Sud global) ont largement résulté d’une volonté de résister aux politiques néocoloniales occidentales. Un symbole parlant à ce sujet demeure la crise du Canal de Suez en 1956, lorsque le gouvernement égyptien de Gamal Abdel Nasser a nationalisé le canal de Suez et qu’il a chassé le consortium anglo-français du pays. C’est ce qui a d’ailleurs mené à la création des Casques bleus de l’ONU à l’initiative du diplomate canadien, plus tard premier ministre, Lester B. Pearson. Même si le Canada, pourtant un des grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, s’est largement contenté d’un rôle de soutien sur la scène impérialiste internationale en se concentrant sur la diplomatie et un engagement militaire strictement onusien, on y a poursuivi des politiques néocoloniales agressives, surtout envers les Premiers peuples, mais aussi contre les minorités linguistiques, ainsi que contre le Québec. Je vous propose donc cette analyse présentée comme une synthèse historique qui, en aucun cas, ne saurait être exhaustive.
La « fin de l’Histoire », un rendez-vous manqué
Le politologue Francis Fukuyama avait considéré que la chute de l’URSS en 1991 représentait « la fin de l’Histoire », pour mieux se récuser en 2006. Car c’est plutôt le contraire qui s’est produit – ce fut le début d’une nouvelle ère impérialiste pour l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Alors que le Pacte de Varsovie se démantelait, l’OTAN, de son côté, loin de se désarmer, s’est réinventée en « policier mondial » à l’heure où l’ONU, avec les échecs meurtriers de ses missions de « maintien de la paix » dans les Balkans et au Rwanda, était frappée d’une importante crise de légitimité. On assistait à une remise en question de sa capacité à assurer la stabilité de ce « nouvel ordre mondial » néolibéral et capitaliste.
J’insiste ici sur la dimension capitaliste, incarnée par la militarisation de la finance à travers les organisations banditistes que sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Pendant ce temps, la Russie faisait face aux promesses brisées de son rival qui, manifestement, n’avait rien retenu des leçons de l’histoire qui démontrent qu’humilier un ennemi vaincu ne fait que garder allumées les braises du ressentiment, lesquelles alimentent le foyer du nationalisme revanchard, comme ce fut le cas en Allemagne de 1919 à 1933. Et la Chine post-Mao, de son côté, continuait de troquer le communisme pour un capitalisme d’État franchement affirmé en devenant le sweatshop de l’Occident…

Le point tournant : 11 septembre 2001
Les années 1990 furent largement prospères pour les pays occidentaux nonobstant une brève récession en début de décennie, partiellement (et ironiquement !) causée par une baisse généralisée des dépenses militaires, témoignant ainsi de l’importance du complexe militaro-industriel dans le tissu économique occidental. Je me souviens, personnellement, alors que j’étais l’adolescent aîné d’une famille banlieusarde de classe moyenne, d’une époque qui était empreinte d’optimisme, bercé par des illusions dont je n’ai réalisé le caractère factice que bien plus tard. C’est donc au tournant du XXIe siècle que je me suis enrôlé dans les Forces armées canadiennes, motivé par l’idée de me faire Casque bleu et non d’être l’instrument d’une politique étrangère impérialiste. Je pensais être différent des recrues des forces américaines à qui on faisait miroiter l’idée de « défendre la liberté » alors qu’ils servaient les intérêts des oligarques et du complexe militaro-industriel, pourtant dénoncé par deux généraux élevés au rang de mythes, Smedley Butler dans War is a Racket en 1935 et Dwight Eisenhower lors de son discours d’adieu à la présidence en 1961.
Malgré ces deux-là, il faut dire que l’impérialisme américain a toujours pu compter sur une machine de propagande et de fabrication du consentement bien huilée. Pendant que l’Occident se vautrait dans l’opulence crasse que lui procurait ce qu’on appelait de manière orwellienne les « dividendes de la paix », qui étaient en réalité les richesses spoliées dans l’ancien Tiers-Monde désormais privé du soutien de l’URSS, le nouvel ennemi désigné se manifestait : l’Islam. Après le « péril rouge », c’était le « péril vert », qu’il vienne de l’Iran des mollahs qui avaient renversé le pantin britanno-américain Reza Pahlavi, de l’Irak de Saddam Hussein (pourtant une république laïque et un allié durant la guerre Iran-Irak des années 1980 qui a par la suite « désobéi » aux ordres du maître), de la Libye de Mouammar Kadhafi ou encore de la nébuleuse al-Qaïda fondée par un autre ancien allié américain, Oussama ben Laden.
Pour quelque temps, à l’époque de Bill Clinton (1993-2001), l’Amérique des riches s’est bercée au son d’un chant de sirène qui cachait, derrière ses airs angéliques, les pleurs et les cris de détresse des pauvres et des peuples opprimés sur le dos de qui se construit toujours la richesse des dominants, qui comptent sur l’apathie des « gens de bien » comme les appelait l’historien populaire Henri Guillemin. Mais l’élection de George W. Bush en novembre 2000 incarnait le retour au pouvoir des néo-conservateurs avérés, dont les velléités impérialistes ne se cachaient pas derrière un vernis de progressisme social. Il s’agissait du retour à la Maison-Blanche d’un reaganisme plus sophistiqué, repensé dans les laboratoires politique du Project for a New American Century, de la Heritage Foundation et du Carlyle Group. Avec « W. » pour servir d’idiot utile et de pancarte présidentielle aux vrais détenteurs du pouvoir : Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz et le reste de la fauconnière américaine d’arrière-boutique.
À peine arrivé en place, le régime définissait le nouvel « Axe du Mal » qui menaçait désormais le « monde libre » : l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord, Cuba, la Libye et la Syrie, un mélange de pays « islamistes » et de reliques de la Guerre froide. Le 11 septembre 2001, le suzerain obtenait son casus belli pour exécuter les premières phases de son plan. Comme membre de l’OTAN, le gouvernement Bush a invoqué l’article 5 de la Charte de l’organisation pour forcer les autres pays membres à le suivre dans cette nouvelle épopée guerrière, dont le Canada. Dès octobre 2001, ce dernier déployait une troupe de 40 soldats des forces spéciales en Afghanistan, où se cachait Oussama ben Laden, protégé par le régime des Talibans, lui-même issu des mujahidin anti-soviétiques financés et armés par les États-Unis et l’Arabie saoudite, qui a disséminé sa théologie intégriste via un réseau d’écoles religieuses entre l’Afghanistan et le Pakistan.
En novembre 2001, une équipe des forces spéciales américaines a reçu comme mission d’infiltrer le pays avec Hamid Karzai, un politicien afghan qui a mangé dans presque toutes les auges politiques du pays – incluant les Talibans – et qui était devenu un agent de la CIA. Karzai avait été désigné pour devenir président après avoir également travaillé comme consultant pour Unocal, une pétrolière qui cherchait à brasser des affaires avec le régime taliban à la fin des années 1990. Le même mois, le Pentagone dressait une liste de sept pays musulmans à envahir au cours des années subséquentes : Syrie, Liban, Libye, Iran, Somalie et Soudan. Dans le même temps, le Secrétaire à la Défense Rumsfeld (qui avait également servi sous Richard Nixon et Gerald Ford) demandait au conseiller spécial en contre-terrorisme Richard Clarke de fabriquer des preuves qui montreraient des liens, en réalités inexistants, entre l’Irak et les attentats d’al-Qaïda. Ce même Clarke avait d’ailleurs cherché à alerter la Maison-Blanche de la haute probabilité d’attaques en sol américain par l’organisation de ben Laden, mais sans succès.

Irak : un crime contre l’humanité toujours impuni
En 2003, les États-Unis, appuyés par la Grande-Bretagne et une douzaine d’autres pays plus ou moins impliqués, envahissent l’Irak après des mois à justifier l’invasion à l’aide de preuves plus ou moins bien fabriquées, souvent bâclées, mais jamais crédibles aux yeux des autres pays qui demandaient des preuves tangibles que l’Irak représentait une menace pour les États-Unis. Pensons seulement au Secrétaire d’État Colin Powell, généralissime américain pendant la Guerre du Golfe contre l’Irak en 1991, pris à agiter de petites fioles de poudre blanche – on ne saura jamais s’il s’agissait d’anthrax ou de bicarbonate de soude – à la table du Conseil de Sécurité de l’ONU, aux « laboratoires mobiles » et à un grossier canular cherchant à prouver que Saddam Hussein cherchait à acheter de l’uranium… au Niger. L’invasion illégale de l’Irak, en vertu du droit international, marquait une rupture avec le multilatéralisme qui semblait la norme depuis plusieurs décennies et venait cristalliser l’idéologie néo-conservatrice résumée dans cette citation de George W. Bush à la suite des attentats du 11 septembre : « Vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les terroristes. » Pourtant, la raison réelle de l’invasion était simplement la mainmise sur le pétrole irakien… Ce qui n’empêcha pas le vice-président Dick Cheney – qui avait dirigé de 1995 à 2000 la compagnie pétrolière Halliburton qui profitait de l’invasion – de clamer que les troupes américaines allaient être reçues en « libérateurs ».
Mais l’Irak allait surtout être l’élément déclencheur d’une réaction en chaîne. Dès 2004, le pays s’est embrasé et une guerre civile impitoyable allait perdurer pour plus d’une décennie après que Bush ait, dans une des plus vulgaires démonstrations de propagande jamais mises en scène, atterri sur le porte-avions USS Abraham-Lincoln, sur lequel fut déployée une immense banderole ornée du Stars and Stripes et de la mention : « Mission Accomplished ». C’était au même moment où plusieurs groupes jihadistes s’insurgeaient contre le nouveau régime irakien soutenu par les États-Unis. Un de ces groupes a retenu l’attention : al-Qaïda en Irak, qui allait devenir le socle sur lequel s’est élevé… Daech.
De la Libye vers Daech : les pompiers pyromanes à l’assaut du Sud global
En 2011, c’est la Libye de Mouammar Khadafi qui fait les frais de l’élan néo-impérialiste de l’OTAN, peu de temps après que le leader panarabe et panafricain eut suggéré que son dinar devienne une nouvelle pétro-devise. Il n’en fallut pas davantage pour que le gendarme mondial, sous l’impulsion de la France sarkozyste, s’engage à « libérer » le peuple libyen d’un autre « tyran » tiers-mondiste. Cette fois, il s’agissait surtout d’appuyer des groupes armés rebelles qui s’opposaient à Kadhafi. Dans les faits, la plupart de ces groupes étaient des jihadistes plus ou moins liés à al-Qaïda. L’ennemi juré d’hier devenait l’allié du moment – énième démonstration du cynisme qui guide cette « guerre contre le terrorisme » qui, au moment d’écrire ces lignes, continue de faire rage de manière de plus en plus clandestine. Où a donc mené cette nouvelle « libération » ? À une Libye déchirée, avec une multitude de groupes armés qui disputent le pouvoir à un gouvernement qui contrôle à peine la capitale Tripoli et quelques régions éparses, à l’image de l’Afghanistan des années 2000 où le président Hamid Karzai était sarcastiquement appelé « le maire de Kaboul ».
Mais cette guerre a surtout embrasé une grosse partie de l’Afrique de l’Ouest quand les arsenaux de l’armée libyenne se sont retrouvés dans les mains d’une pléthore de groupes armés : Touaregs, séparatistes, jihadistes. Réponse occidentale ? Une autre invasion, cette fois par l’armée française, au Mali, pour chasser ces jihadistes qui avaient pris le contrôle d’une grande partie du nord du pays après avoir été les vainqueurs de ces microconflits entre groupes armés. La politique, comme la nature, a horreur du vide, et la France, après des décennies de jeux de coulisses pour asseoir son influence sur ses anciennes colonies, a profité de la crise pour réaffirmer sa mainmise économique et militaire sur la région. En fait, dans la région, les indépendances n’ont souvent été que nominales et les grandes multinationales françaises gardent la main sur les ressources de la région. À la même époque, on voyait dans certains médias des reportages sur les « bienfaits » de l’époque coloniale.
C’est au cours de cette période, au tournant de 2014, que Daech a profité de l’instabilité pour saisir un territoire s’étendant sur une partie de l’Irak et de la Syrie pour y établir un « califat ». L’organisation a ainsi pu livrer une guerre violente, notamment contre sa propre population, et planifier des attentats qu’elle a revendiqués un peu partout en Occident. Les pays de l’OTAN, dont la France, les États-Unis et le Canada, ont alors déployé des troupes d’élite des forces spéciales et des avions de chasse en Irak et en Syrie pour lutter contre une organisation qui, sans les invasions de l’Irak et de la Libye en 2003 et en 2011, n’aurait pas pu exister telle qu’elle. Mais l’impérialisme a besoin, pour croître et se maintenir, de pompiers pyromanes qui soient éteignent les feux qu’ils ont déclenchés, ou qui arrosent les brasiers avec de l’essence.

L’Amérique du Sud et la résurgence de la doctrine Monroe
L’insuccès des épopées militaires au Moyen-Orient a grandement endommagé l’hégémonie impérialiste de l’Occident, en montrant sa faiblesse, notamment sur le plan militaire, avec son incapacité à vaincre des groupes armés locaux dans une dynamique de guerre complètement asymétrique. On peut poser la question : est-ce pour cette raison que les États-Unis semblent avoir décidé de réaffirmer leur suprématie sur l’Amérique du Sud ?
Cette politique ne date pas d’hier – on peut remonter jusqu’au XIXe siècle et à la création de la doctrine Monroe par le président éponyme en 1823, qui stipulait que la région devenait la chasse gardée des États-Unis et devait être exempte de colonisation par les puissances européennes, et qui fut modifiée sous Theodore Roosevelt pour inclure un droit d’ingérence américain dans les affaires politiques d’Amérique latine. C’est par ailleurs l’application de cette doctrine qui a fait dire au général Smedley Butler dans War is a Racket (et d’autres écrits parus notamment dans le magazine socialiste Common Sense) qu’il fut le bras armé des compagnies américaines telles que la United Fruit Company et la Standard Oil. Dans les décennies qui ont suivi, l’imperium états-unien s’est ingéré dans les affaires politiques des pays sud-américains, notamment en 1954 au Guatemala quand vint le temps de renverser le gouvernement issu de la révolution guatémaltèque, alors que les réformes agraires allaient nuire aux profits de la United Fruit.
Dès le lendemain de la révolution cubaine de 1959, qui a chassé du pouvoir le crime organisé américain et les suppôts corrompus du président Batista, les États-Unis ont constamment cherché à éliminer le président Fidel Castro, surtout après son rapprochement avec l’URSS. L’échec de l’invasion de la baie des Cochons en 1961 fut une autre humiliation et c’est aussi à Cuba qu’a failli se jouer le sort de l’humanité lors de la crise des missiles soviétiques en sol cubain qui aurait pu dégénérer en conflit nucléaire. Notons qu’en dépit de la résilience de la révolution cubaine, l’empire américain a réussi à maintenir une présence négociée avec la base navale de Guantanamo, devenue tristement célèbre après avoir été convertie en centre de tortures dans une dimension politique parallèle, alors que nombre des prisonniers n’avaient jamais été reconnus coupables de quoi que ce soit.
En 1973 au Chili, un coup d’État soutenu par les États-Unis renverse le gouvernement élu démocratiquement de Salvador Allende et installe le général Augusto Pinochet qui allait présider à un des régimes dictatoriaux les plus répressifs et sanglants du continent. Dans les années 1980, ce fut le tour du Nicaragua de Daniel Ortega et du Panama de Manuel Noriega, en plus des ingérences motivées par l’infâme « Guerre à la drogue ». Puis, au tournant du XXIe siècle, la révolution bolivarienne au Venezuela, l’arrivée au pouvoir de leaders socialistes au Brésil (Luis Ignacio Lula da Silva) puis en Bolivie (Evo Morales), et la vague progressiste qui a balayé une partie du continent sud-américain, a mené le régime impérialiste de la Maison-Blanche à réorienter leur attention vers ce qu’il considère son arrière-cour, en soutenant des politiciens de droite et d’extrême droite surtout au Chili, en Colombie, en Argentine, au Brésil et au Venezuela.

Conclusion : le renouveau militariste canadien et nos pistes de sortie
Comme je l’écrivais plus haut, cette analyse cherche à présenter une synthèse historique de l’impérialisme occidental, ses mutations et ses orientations, sans en faire une description exhaustive. On pourrait y ajouter un nombre effarant d’autres exemples que j’ai soit omis, soit consciemment laissé de côté pour des fins de clarté et de concision.C’est ainsi que je viens refermer la boucle entamée plus haut pour revenir vers le rôle et la posture du Canada (et, conséquemment, du Québec qui est toujours pris dans les rets du néocolonialisme canadien), que j’avais quelque peu délaissé au fil de l’écriture, pour mieux y retourner.
De son rôle de soutien pendant la Guerre froide à ses tentatives ratées de revenir dans la cour des grands après l’avoir désertée dans les années 1970, le Canada a profité des attentats du 11 septembre 2001 pour réaffirmer son engagement au sein de l’appareil impérialiste occidental. Il fut un des principaux pays impliqués dans l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan, d’abord à Kandahar aux côtés des forces américaines, puis dans une mission de « stabilisation » à Kaboul de 2003 à 2005. À la suite du refus du gouvernement libéral de Jean Chrétien d’envoyer des soldats canadiens en Irak (davantage par incapacité opérationnelle que par réel souci du respect du droit international), son successeur Paul Martin a cédé à la pression du régime Bush et redéployé les troupes à Kandahar, dans un rôle de combat, pour la première fois depuis la Guerre de Corée.
L’arrivée au pouvoir des Conservateurs de Stephen Harper (qui avait soutenu en 2003 la participation canadienne à l’invasion de l’Irak en tant que chef de l’opposition) a exacerbé ce que j’avais baptisé en 2015 dans mon essai le « renouveau militariste canadien ». Non seulement il a reconduit à deux reprises la mission de combat à Kandahar, mais il a engagé le pays dans l’invasion de la Libye en 2011 malgré les avertissements du renseignement militaire qui avaient prédit, avec précision, les conséquences horribles d’une Libye post-Kadhafi. Il a également autorisé une intervention militaire en Irak et en Syrie en 2014, comprenant des avions de chasse CF-18 et des soldats des forces spéciales pour former et conseiller les Peshmergas kurdes. Cette forme d’aide, nommée « défense, diplomatie et assistance militaire », est devenue une panacée en Afghanistan, en Irak de même que dans des pays d’Afrique de l’Ouest comme le Mali et le Niger. Elle rend les forces armées locales dépendantes des ressources militaires de l’Occident et ne vise pas une réelle souveraineté de ces pays quant à leur sécurité. Elle reste également conditionnelle à un alignement idéologique avec le pays « fournisseur ». À preuve, les coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger par des anticolonialistes, inspirés notamment par le mouvement de Thomas Sankara dans les années 1980, ont mené à l’interruption abrupte de toute aide militaire par les pays occidentaux qui y étaient impliqués.
La chute des Conservateurs au profit des Libéraux de Justin Trudeau nous a montré qu’à l’image de la dualité Républicains-Démocrates aux États-Unis, le mirage du progressisme social ne résiste pas aux velléités impérialistes propres à l’establishment politique élargi. Les mêmes guerres, toujours plus clandestines, se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui. Puis, en 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a pu servir à ramener le monde à une logique de Guerre froide opposant l’OTAN et ses alliés à un bloc formé par la Russie et ses alliées. C’est l’histoire qui se répète, pour paraphraser George Santayana, un analyste qui avait aussi dit, au sujet de la guerre, que seuls les morts en voient la fin. Quelle porte de sortie pour le Canada et, conséquemment, le Québec, tant qu’il fera partie du Canada ? Des militant·es québécois·es de gauche avaient autrefois publié un petit manifeste intitulé Un Québec sans armée. Cette proposition, quoique louable, est atrocement naïve. Les ressources naturelles abondantes et fortement en demande du Canada attisent la convoitise mondiale, surtout de l’omnipotent voisin américain dont le président Trump a ouvertement suggéré que nous devenions le 51e État.
Ce qui nous force, au minimum, à développer les ressources, les alliances internationales et les stratégies militaires suffisantes pour y résister. En ce sens, l’approche suisse et celles des pays dits « non alignés » sont ce qui ressemble le plus à une réelle « défense nationale », surtout à l’heure où le Pentagone a renommé le Département de la Défense en Département de la Guerre. Il faut donc une politique militaire, mais qui est anti-impérialiste et strictement axée sur la défense territoriale terrestre, maritime et aérienne. Parce qu’avoir une politique militaire de défense, ça ne veut aucunement dire avoir une politique belliciste. Il faut pouvoir se défendre, mais il faut aussi pouvoir tenir tête aux va-t’en-guerre. Et pour cela, il nous faut un mouvement pacifiste fort. Voilà notre principal chantier à l’heure actuelle.
Bibliographie
BENJAMIN, Medea et SWANSON, David. L’OTAN : une alliance au service de la guerre, Lux, 2025
BUTLER, Gen. Smedley D. War is a Racket, Feral House, 2003
CHOMSKY, Noam et VLTCHEK, André. L’Occident terroriste, Écosociété, 2015
FORGUES, Martin. L’Afghanicide, cette guerre qu’on ne voulait pas gagner, VLB Éditeur, 2014
FORGUES, Martin. Un Canada errant sur le sentier de la guerre, Poètes de brousse, 2016
MBEKO, Partick. Le Canada dans les guerres en Afrique centrale, Éditions Le Nègre, 2012
MBEKO, Partick. Objectif Khadafi, Éditions Libre-pensée, 2016
QADERI, A Hadi. Dans ma tête vos champs de ruines, Éditions de la rue Dorion, 2016
ZIEGLER, Jean. L’empire de la Honte, Fayard, 2005

