« Les années » d’Annie Ernaux et l’individualisme bourgeois

Raphaël Simard

Le récit Les années (2008) d’Annie Ernaux, écrivaine française détentrice du prix Nobel 2022 de littérature, tranche à première vue avec la littérature de témoignage, associée au récit subjectif, car selon plusieurs travaux elle laisserait tomber le point de vue individuel.[1] Pour voir ce qu’il en est de ce paradoxe, et en suivant la méthode de Lucien Goldmann, j’en passerai par les structures significatives de pensée les plus englobantes qui existent (selon Goldmann), qui sont les visions du monde. On verra en effet que contrairement aux apparences, et même si l’individu narrateur ne s’exprime jamais au « je[2] », Les années a tout à voir avec l’individualisme des Lumières et leur pensée mécaniste. Et que la structure de cette œuvre est une expression très cohérente de la bourgeoisie de l’époque où Annie Ernaux a formé le projet de celle-ci et où elle a reçu sa formation intellectuelle.

Bourgeoisie et individualisme mécaniste : les Lumières et l’après Deuxième guerre mondiale

Pour Lucien Goldmann, sociologue de la philosophie et de l’art, la pensée des Lumières est une des trois principales pensées individualistes du XVIIIe siècle.[3] Fruit d’une synthèse entre le rationalisme et l’empirisme des XVIe et XVIIe siècles[4], la pensée des Lumières conserve la base de la vision du monde individualiste : « considérer la conscience individuelle comme origine absolue de la connaissance et de l’action[5] ». Pour Goldmann, les individualismes en général sont l’expression de la pratique du marché et du projet de sa généralisation, qui sont ceux de la bourgeoisie européenne.[6] En effet, contrairement au féodalisme où des statuts de naissance assignaient à chacun une place bien précise et fixe dans l’ordre productif[7], avec le marché il n’y a plus aucune instance supra-individuelle qui échappe désormais à l’initiative de la production et des rapports entre humains :

Le processus global [de production] n’apparaît plus que comme le résultat mécanique et non concerté de l’action réciproque et juxtaposée d’une infinité d’individus autonomes qui ont un comportement aussi rationnel que possible par rapport à la sauvegarde de leurs intérêts, et règlent leur conduite d’après la connaissance qu’ils ont du marché et nullement en fonction d’autorités ou de valeurs supra-individuelles.[8]

Le marché, c’est ainsi, aux yeux des possesseurs de capitaux, une régulation provenant de l’initiative, du contrôle d’individus isolés. Gilles Bourque, sociologue québécois, précise cette thèse sur l’origine de l’individualisme en l’attribuant à la position dans laquelle se trouve la bourgeoisie dans les rapports de production capitalistes.[9] D’une part, en tant que propriétaire des moyens de production, cette classe tend à accentuer la division sociale (entre travail manuel et intellectuel) et technique (en des tâches spécifiques) du travail, dans le but de rationaliser ce dernier (le compartimenter pour mieux mesurer ses coûts et les réduire) et de réduire les coûts de production.[10] D’autre part, chaque capitaliste se trouve en concurrence avec les autres propriétaires.[11] Par conséquent, bien que la bourgeoisie détermine la forme des rapports sociaux à l’échelle de la classe, chaque capitaliste ne décide pour sa part qu’une parcelle de ceux-ci et en fonction de son propre capital.[12] Le processus d’ensemble n’est donc planifié par personne, mais bien le résultat de « la lutte des capitaux individuels », et le marché est nécessairement caractérisé par une « non-harmonisation du procès d’ensemble de la production.[13] » Les Lumières, qui écrivent à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècles, ont pour thème de base un individu guidé non plus seulement par sa raison (rationalisme) ou ses sens (empirisme) : elles intègrent ceux-ci à la recherche de son intérêt propre, ce qui signifie que dans toutes ses pensées et actions, l’individu utilise son expérience (sa connaissance du marché par exemple) et sa raison afin de maximiser ce qu’il peut obtenir.[14] D’ailleurs, les catégories fondamentales des Lumières — le contrat, « la liberté et l’égalité entre tous les hommes, l’universalité des lois, la tolérance et le droit à la propriété privée » — suivent toutes, comme le démontre longuement Goldmann, la relation dans l’échange entre deux capitalistes sur le marché.[15]

Qui plus est, l’individualisme des Lumières tend au mécanisme : le monde et l’humain lui apparaissent comme un rouage objectivable et assez stable, « statique » comme dirait Goldmann, sans « dimension historique[16] » . Selon Dominique Pagani, au fur et à mesure que se développe l’individu propre aux Lumières, celui qui suit son intérêt propre et objectif, les sciences de la nature et se développe aussi selon cette vision du monde, puis les philosophes de l’esprit intègrent peu à peu l’individu à la vision déterministe de la science ; si bien que l’individu devient paradoxalement avec les Lumières un élément du monde qui peut être analysé objectivement par diverses « sciences » de l’esprit, d’une manière semblable que la science de la nature étudie cette dernière.[17] La liberté de l’individu, selon cette vision, a une définition très limitée, selon Pagani[18], Corinne Doria[19] et Goldmann (les Lumières expliquent « la détermination de la volonté humaine par des facteurs naturels et sociaux[20] »). La liberté renvoie ainsi surtout à la non-contrainte extérieure à l’individu, à un comportement se pliant à des intérêts objectifs et universels, mais rattachés à l’essence ou nature de l’individu quand il n’est pas contraint, par conséquent des intérêts et comportements intemporels et difficilement changeables.[21] Les systèmes moraux s’en trouvent aussi ébranlés : l’ordre moral féodal faisait un avec l’ordre socio-économique (l’Église avait un rôle productif, et les statuts sociaux étaient l’ordre voulu par Dieu), mais le marché capitaliste produit un individu qui n’a pas besoin de valeurs pour se guider ; il en résulte une véritable neutralité axiologique (il ne peut démontrer logiquement aucun système moral) et une grande diversité des systèmes moraux de l’individualisme, et donc des Lumières.[22] Selon Goldmann, les Lumières ont fait plusieurs essais pour fonder la morale sur l’individu, qui posent tous une tension irrésolvable entre le bien individuel et le bien collectif dont elles doivent se revendiquer parce que leur classe émergente veut justifier son projet de marché.[23] L’absence de morale inhérente à leur vision du monde, en même temps que la nécessité pour la classe de penser un ordre moral justifiant son projet, explique le recours fréquent chez les Lumières à la religion, et encore à la nature universelle de l’individu dès lors limitée dans sa liberté ; c’est-à-dire dans les deux cas une compromission sur leur combat contre les autorités religieuses et sur leur catégorie fondamentale de liberté.[24] La vision politique des Lumières est également tributaire d’un individu éternel, aux intérêts anhistoriques : l’individu, la société, l’humanité ne peuvent pas être transformés dans leur nature.[25] Les vices du monde des Lumières ne peuvent donc être, aux yeux de celles-ci, que la conséquence d’une tromperie qui aurait empêché les individus de suivre leur nature ou de la suivre de manière efficace, souvent des préjugés.[26] L’éducation et la connaissance défendues par les Lumières pour éliminer les préjugés ne pouvant venir d’une société globalement malsaine, elles sont souvent apportées dans cette pensée par un gouvernement ou un éducateur supposé être capable de s’élever au-dessus de la société.[27] Ce projet politique et son argumentation remettent généralement en question l’égalité des intelligences, ce qui est une autre compromission à une de leurs catégories fondamentales.[28] En somme, le changement politique, de même que l’ordre moral, sont tellement impensables pour une pensée aussi fixiste qu’ils l’obligent à remettre en question ses catégories fondamentales (égalité, universalité), ou encore des prémisses logiques (car un individu bon dans un monde malsain n’est pas possible).

Mais pourquoi les Lumières, qui ne sont pas « plus » bourgeoises que ne l’étaient les premiers individualismes, en arrivent-elles à ce mécanisme, qui a des incidences sur la morale et la politique ? Pour Goldmann, le mécanisme de la pensée des Lumières provient de la situation spécifique de la bourgeoisie des Lumières : celle-ci ne peut pas penser à sa prise du pouvoir autonome.[29] De même, Samir Amin affirme que pendant les périodes des « origines du capitalisme (du XIIIe au XVIe siècles en Europe) » et une bonne partie de « l’époque mercantiliste (1600-1800)[30] » donc durant les trois premiers individualismes, la monarchie absolue rend généralement possible le progrès de la bourgeoisie et du marché, notamment par des « protections royales des manufactures et des compagnies marchandes[31] ». Amin rejoint les analyses d’Alain Bihr, pour qui la monarchie a permis le progrès du marché et de la bourgeoisie en Europe essentiellement pendant la période protocapitaliste qui s’étale selon Bihr du début du XVe siècle jusqu’aux deux tiers du XVIIIe siècle[32] :

Par leur appui [celui des politiques mercantilistes de l’État absolutiste] à l’expansion commerciale et coloniale, dont le rôle moteur dans l’accumulation du capital marchand [c’est-à-dire dont le profit provient de l’échange de marchandises] et industriel [dont le profit provient de la production industrielle de marchandises] au cours de l’époque protocapitaliste n’est plus à démontrer ; par ces stimulations que constituent l’ouverture des marchés publics, la concession de privilèges ou l’érection de barrières douanières ; par l’octroi de prêts à taux bonifié ou nul, de subventions ou même directement de dons ; par l’effort pour réaliser un marché intérieur (protonational) unifié matériellement, fiscalement, administrativement. Les différentes fractions [principalement : marchande, industrielle et d’État] de la bourgeoisie y trouvent toutes leur intérêt, directement ou indirectement.[33]

L’État absolutiste arrive à gagner la loyauté de la noblesse (ou aristocratie nobiliaire), dont il alimente pourtant le déclin[34], et de la bourgeoisie, même s’il entrave

le développement du capital à divers titres : par sa fiscalité directe (les privilèges fiscaux, même réduits, accordés au clergé et à la noblesse, font peser cette dernière essentiellement sur les classes roturières dont fait partie le gros de la bourgeoisie), par le maintien des reliquats de la féodalité (les droits seigneuriaux qui entravent l’unification administrative, juridique, fiscale du territoire), etc. Enfin, comme j’ai déjà eu l’occasion de le signaler, l’État absolutiste stérilise une partie du capital en offrant à la bourgeoisie des moyens de convertir ce dernier en titres nobiliaires par le biais de la terre et de l’office.[35]

Sorte d’entre-deux, l’absolutisme se place au-dessus de ces deux forces sociales principales incapables de prendre le pouvoir par elles-mêmes, trop faibles.[36] Mais Bihr va plus loin : il permet de comprendre ce qui différencie la situation de la bourgeoisie des Lumières vis-à-vis de l’État absolutiste, comparativement à celle de la bourgeoisie des deux premiers individualismes. En effet, le « bloc au pouvoir » dans l’État conduit, essentiellement au cours du XVIIe siècle, à une « fusion » d’une couche de chacune de ces deux classes, l’aristocratie nobiliaire (qui s’embourgeoise) et la grande bourgeoisie (qui s’anoblit et s’étatise) ; ce qui attache une partie de la bourgeoisie de la fin du XVIIe et du XVIIIe aux intérêts de la noblesse et au régime de la monarchie absolue qui les défend.[37] Cependant, le compromis entre noblesse et bourgeoisie n’est pas toujours le même, la bourgeoisie prenant très progressivement le dessus sur la noblesse, non seulement parce que la bourgeoisie que Bihr nomme « d’État » prend du temps à acquérir des postes dans celui-ci, mais aussi parce que les bourgeoisies marchande et industrielle ne se forment qu’avec l’aide substantielle du mercantilisme monarchique.[38] On comprend dès lors mieux le mécanisme des Lumières : celles-ci ont comme spécificité, entre tous les individualismes, d’être l’expression d’une bourgeoisie ayant obtenu (au cours d’une période qu’on peut situer du début du XVe à la fin du XVIIe) des positions et la facilitation de son développement dans un État absolutiste, État qui n’est encore pour elle qu’un frein relatif à ses affaires ; et une bourgeoisie anoblie, qui partage donc des intérêts, protégés par la monarchie, avec la noblesse. Cette classe n’a dès lors pas besoin de penser la transformation du régime et des institutions de l’État, d’où la défense fréquente chez les Lumières de monarques ou gouvernements non élus, mais « éclairés », comme étant seuls capables de s’élever au-dessus de la société (corrompue en entier) au profit du bien commun.[39] On trouve aussi là l’explication de leur tendance au réformisme, et de leur vision de la lutte politique et morale, qui s’arrête souvent à l’éducation permettant la lutte contre les préjugés ayant été suscités par des prêtres et des tyrans ; vision qui considère que le bien commun découle mécaniquement (directement ou indirectement) de la nature humaine que serait l’intérêt propre, si elle est exercée sans limitation (préjugés, privilèges, etc.).

Lucien Goldmann a décelé un renouveau de l’individualisme mécaniste, ou « rationalisme », à la fin de sa vie.[40] Dans un entretien de 1966, il rappelle qu’un irrationalisme dominait au début du XXe siècle à une époque de « crise fondamentale » pour le système capitaliste mondial.[41] Il rejoint en cela la périodisation de l’économiste Samir Amin selon lequel la première longue phase du capitalisme s’étend de « la révolution industrielle à l’après Première Guerre mondiale (1800-1920) », et dont la crise proviendra de ce que ce

système atténuait certaines contradictions sociales internes [« soit avec la paysannerie dans son ensemble (comme en France), soit avec l’aristocratie (Angleterre, Allemagne) », par des politiques économiques], mais en accusait d’autres, notamment la contradiction métropoles/colonies et le conflit des impérialismes. Ce sont ces dernières [contradictions] qui ont failli conduire à l’effondrement du capitalisme, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, dont est sortie la révolution russe.[42]

Après la Première Guerre, la forte croissance surmonte certaines des anciennes contradictions, et en crée de nouvelles :

La nouvelle organisation du capital et du travail créait simultanément les conditions pour qu’apparaisse un système nouveau de régulation, devenu objectivement nécessaire du fait que la tendance spontanée du capitalisme à la surproduction s’exacerbait. La productivité du travail, relevée dans de fortes proportions par la rationalisation taylorienne, aurait généré une production excédentaire, non absorbable si les salaires réels étaient restés relativement stables.[43]

En effet, c’est pour contrer la tendance à la surproduction qu’un nouveau système de régulation est pensé et formé après la Deuxième Guerre, où « la politique salariale nouvelle vise tout simplement à lier la progression des salaires réels à celle de la productivité », l’État ayant notamment pour rôle de généraliser ces pratiques par son action sur ses partenaires oligopolistiques puissants, et de donner le rythme en tant qu’employeur massif.[44] Il absorbe aussi les surplus de production, surtout par des dépenses militaires accrues et constantes.[45] Dans ce modèle de régulation, les investissements sont planifiés, permettant une plus grande stabilité qu’à la phase précédente, marquée par des cycles moyens de 7 ans.[46] Cette époque de compromis entre capital et travail a participé à changer l’idéologie socialiste relativement répandue dans la classe ouvrière et acquise à la fin de la phase précédente (faite de révolutions et de mouvements ouvriers forts), pour l’idéologie de la consommation de masse.[47] Mais la démocratie s’y érode, car l’ancien débat d’idées droite-gauche et bourgeoisie-prolétariat se soumet plus directement au consensus de la rationalité économique, à la gestion bureaucratique des classes moyennes, essentiellement de cadres et d’administrateurs, dans l’entreprise et l’État.[48] Cette analyse sociale et idéologique rejoint sensiblement celle du sociologue Alain Bihr : l’État passe du « rôle de simple garant du marché » à celui de « véritable gérant de l’ensemble du procès de reproduction sociale[49] ». La société est marquée par un « renforcement de la concentration du pouvoir politique dans l’appareil d’État et la centralisation accrue de cet appareil », lui-même davantage soumis qu’auparavant aux exigences du marché.[50] Or, selon Goldmann, la bourgeoisie s’était éprise d’un irrationalisme pendant la crise de la première phase du capitalisme, car la promesse des valeurs formelles des Lumières de liberté, de propriété, d’égalité, de tolérance, etc. était devenue concrètement irréalisable avec la crise économique, a fortiori avec les révolutions, les guerres mondiales et les fascismes.[51] Mais avec la nouvelle phase capitaliste après la Deuxième guerre mondiale, la foi en la réalisation mécanique, automatique, simplement par le développement capitaliste, de certaines promesses des Lumières, notamment celles de propriété (« conditions progressivement améliorées d’existence aux hommes ») et de liberté (le choix dans la consommation de masse), — a permis un renouveau rationaliste et donc mécaniste dans la pensée occidentale après la Seconde Guerre mondiale.[52] Ce que Bihr dit sur la concentration du pouvoir dans l’État et sa centralisation, et Amin sur la gestion planifiée de l’économie par des classes moyennes, Goldmann en trouve donc la projection dans une vision du monde qui

tend à leur [aux individus] enlever toute responsabilité, tout souci de leur propre existence et du sens de leur vie ; et cela veut dire précisément […] [leur enlever] toute réflexion, tout intérêt pour la problématique de l’histoire, de la transcendance, et même tout simplement pour la signification.[53]

En France, Goldmann observe plus précisément en sciences sociales et humaines la domination d’un structuralisme qu’il dit « non génétique » (au sens de genèse, d’origine et d’évolution sociohistorique), chez Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Michel Foucault, Jacques Lacan, Louis Althusser et Raymond Aron, plusieurs étant cités par la narratrice dans le livre que j’étudierai, structuralisme ressemblant énormément à l’individualisme mécaniste des Lumières :

Cette philosophie […] tend à chercher dans la compréhension de l’homme des formes universelles et générales [souvent appelées des structures], et à éliminer toute problématique d’ordre axiologique, toute problématique portant sur le contenu [par opposition à la forme], sur le devenir historique, sur les problèmes concrets et spécifiques qui se trouvent dans telle forme littéraire ou dans telle réalité sociale ou historique.[54]

En sciences sociales, cette pensée s’en tient pour Goldmann à décrire des structures spécifiques (par exemple la parentalité) par leur seule organisation interne, de manière atomisée et isolée, la plupart du temps sans expliquer leur fonction par rapport à d’autres structures plus englobantes (par exemple le mode de production, l’État, le système de nations, etc.), ce qui l’amène souvent à une compréhension ahistorique de la société, ou encore à une vision fixiste de l’histoire.[55] L’historien marxiste Pierre Vilar émet des critiques semblables en 1973 lorsqu’il identifie, comme prétention du structuralisme, l’« autonomie des champs de recherche : soucieux d’une auto-explication par ses structures internes propres, chaque champ proclame inutile, inefficace voire scandaleuse, toute référence à une insertion dans l’histoire des cas étudiés.[56] » Il ajoute que le « projet même [du structuralisme], retrouvant la vieille métaphysique [des Lumières] de la “nature humaine”, est un projet idéologique ; [le projet] propose d’étudier les sociétés à partir de leurs “atomes” [des structures spécifiques] avant de les avoir observées au niveau macro-économique, macro-social.[57] » Quant à la théorie de Pierre Bourdieu, sociologue fameux, grande influence d’Annie Ernaux, presque inconnue du temps de Goldmann, elle comporte, selon le chercheur en philosophie et science politique Tony Andréani (et bien d’autres chercheurs en sciences sociales), à tout le moins un même fixisme social, une détermination tendanciellement complète des individus et des groupes sociaux par une reproduction sociale très rigide.[58]

La structure individualiste dans Les années d’Annie Ernaux

Annie Ernaux (1940-) a fait ses études supérieures dans les années 60 puis a enseigné à partir des années 70, avant de commencer à publier des œuvres littéraires dans les années 70. Son récit Les années (2008) me semble construit sur la vision individualiste-mécaniste, dominante après la Seconde Guerre et particulièrement en sciences humaines et sociales, c’est-à-dire au moment et dans les domaines où l’autrice s’est formée intellectuellement. La structure générale de ce récit est de 14 photos (parfois un groupe de photos), ou image de film, ou film[59] (je les résumerai souvent sous le terme de « photo ») jalonnant chronologiquement la vie du personnage principal[60], chaque document étant décrit, puis analysé par la narratrice. Ces documents sont encadrés (précédés et suivis donc) par deux chapitres d’un autre genre[61], rappelant des souvenirs de la narratrice-personnage qui se perdront quand elle mourra. Toute cette division n’est pas explicitée par un chapitrage (à part le premier chapitre « sans photo », séparé par un saut de page), mais on peut la dégager à l’aide du contenu et de la forme du récit. En effet, dans chaque chapitre « à photo » (je les appellerai ainsi), le document est d’abord l’objet d’une description dans sa composition, la narratrice parlant d’elle-même, présente sur la photo, et des autres présents, mais d’un point de vue extérieur, en les objectivant. Dans les premiers chapitres, il y a une indistinction entre les figures humaines décrites, mais peu à peu, une petite fille, née au premier chapitre à photo, obtient une place prépondérante dans le récit : d’abord elle est fondue dans le groupe des enfants[62], que la narratrice rassemble de manière indistincte sous les pronoms « on » et « nous » (aucune trace grammaticale ou de l’histoire ne nous permet encore de dire à ce stade si ces pronoms réfèrent seulement au personnage principal[63]). On réserve bientôt pour la petite fille, personnage principal, le pronom « elle » dans un usage bien précis : quand on ne lui accorde aucun référent immédiat, disposant le pronom le plus souvent au début d’un paragraphe et juste après la référence du document (en italique ou entre parenthèses, sauf à quelques rares endroits, comme aux pages 55 et 162), de manière à ce qu’on détache ce personnage de la stricte description de la photo. Par exemple, au sixième chapitre à photo, en début de paragraphe, et malgré que le paragraphe précédent (appartenant à la description de la photo donc) ne décrive même pas la petite fille à elle seule, on a : « C’est elle au deuxième rang, la troisième à partir de la gauche.[64] » La première occurrence de cet usage est au deuxième chapitre à photo[65], mais l’usage se systématise, sans aucune exception ensuite, à partir du quatrième chapitre à photo.[66] La narratrice est identifiable au personnage revenant sur sa vie, notamment à cause du projet d’écriture mis en abîme[67] dès la page 56 et périodiquement jusqu’à la fin :

C’est elle, et non la blonde, qui a été cette conscience, prise dans ce corps-là, avec une mémoire unique, permettant donc d’assurer que les cheveux frisés de cette fille provenaient d’une permanente […]. Et c’est avec les perceptions et les sensations [empirisme] reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante.[68]

Et déjà dans le premier chapitre à photo, l’incertitude (« qui doit dater », « sans doute », « 1944, environ ») sur le premier groupe de photos s’explique par le fait que la narratrice ne peut en avoir le souvenir parce qu’elle était trop jeune.[69] Autrement dit, un processus d’individuation se produit au cours des premiers chapitres, et cet individu est en plus assumé comme étant la source de la connaissance et de l’action (recueillir la documentation, décrire, écrire), une vision tout à fait individualiste. Dans chaque chapitre à photo qui suit l’émergence de l’individu (aboutie au quatrième chapitre à photo), le pronom « elle » sépare donc la description de la photo, qui s’en tient généralement à sa composition (objets et figures humaines présents) par des formulations impersonnelles, de sa contextualisation dans la vie du personnage, opération que rend explicite souvent un marqueur de temps (« alors[70] », « maintenant[71] », « il y a deux ans à peine[72] », etc.). Par exemple, au septième chapitre à photo, on dit que celle-ci « a été prise dans la période séparant le passage des examens et les résultats. C’est un temps de nuits blanches […] De sommeils dans l’après-midi d’où elle sort avec l’impression coupable de s’être mise hors du monde[73] ». Les paragraphes racontant au pronom « elle » utilisent aussi la troisième personne et des formes impersonnelles pour détailler le contexte, mais par ce premier pronom, la répartition des souvenirs s’effectue clairement entre la mémoire individuelle, fruit de l’expérience vécue, et la mémoire collective, apprise implicitement ou explicitement par l’intermédiaire d’autres figures ou de la documentation. Par exemple, au neuvième chapitre à photo, la narratrice distingue bien la connaissance issue du vécu (« elle ») de celle issue de la consultation ultérieure de documents d’époque (troisième personne du singulier, formes impersonnelles) :

Selon les critères des journaux féminins, extérieurement elle fait partie de la catégorie en expansion des femmes de trente ans actives, conciliant travail et maternité, soucieuses de rester féminines et à la mode. Énumérer les lieux qu’elle fréquente dans une journée (collège, Carrefour, boucherie, pressing, etc.) […] ferait apparaître[74].

De cette façon, à partir de la subjectivation du personnage au quatrième chapitre à photo, chaque chapitre à photo effectue en lui-même une subjectivation du personnage, le séparant des autres.

La séquence des paragraphes entremêlant « elle » et troisième personne est séparée, par un changement de paragraphe, d’une autre séquence, marquée par l’arrivée d’un usage spécifique des pronoms « on » et « nous », en plus de l’usage de la troisième personne, notamment de la forme « les gens ». Cet usage se systématise à partir lui aussi du quatrième chapitre à photo ; à la seule exception du dernier chapitre à photo qui débouche directement sur le chapitre sans photo et sous-entend que suivra l’acte d’écriture du récit que l’on a lu. L’usage spécifique du « on » se distingue de son usage habituel, l’usage impersonnel. Par exemple, sur une même page où se suivent les deux séquences décrites, on a un premier usage ainsi : « [le souvenir de ] la première fois où on lui [pronom dont l’antécédent est le « elle »] a dit, devant la photo d’un bébé assis en chemise sur un coussin, parmi d’autres identiques, ovales et de couleur bistre, “c’est toi”, obligée de regarder comme elle-même cette autre de chair[75] ». Et un second usage ainsi : « La France était immense et composée de populations distinctes par leur nourriture et leurs façons de parler, arpentée en juillet par les coureurs du Tour dont on suivait les étapes sur la carte Michelin punaisée au mur de la cuisine.[76] » L’usage de la seconde séquence fait du « on » un pronom personnel, qu’on peut souvent, mais non toujours, attribuer à la narratrice-personnage principal ; parfois, on peut l’attribuer à un groupe. L’usage du « nous » dans la seconde séquence se distingue aussi du « nous » habituel, pronom personnel de la première personne du pluriel. Il est généralement opposé, avec « on », aux « gens » et autres formes de troisième personne du pluriel, ce qui en fait un pronom personnel attribuable à la narratrice-personnage. Par exemple, au cinquième chapitre à photo, on a : « Ils [les « gens »] ne croyaient que dans le général de Gaulle pour sauver tout, l’Algérie et la France. », puis plus bas : « Nous qui avions le souvenir d’un visage sec sous un képi, petite moustache d’avant guerre, sur les affiches de la ville en ruine, qui n’avions pas entendu l’appel du 18 juin, étions ahuris et déçus par ces joues pendantes […].[77] » Comme les exemples en donnent un aperçu, le « on » et le « nous », dans cet usage particulier qu’en fait la troisième séquence de toutes (après la séquence de la description et la séquence du « elle ») dans chaque chapitre à photo tendent à pouvoir être interprétés comme personnels et comme faisant référence à la narratrice-personnage, même s’ils conservent généralement une ambiguïté de par leur usage habituel, et dans certains cas leur sens est à interpréter ou reste indéterminé. En effet, en plus des cas innombrables, comme ceux des exemples, où les détails attribués au « on » et au « nous » sont trop singuliers pour ne pas être individuels, on compte aussi des cas qui rendent explicite la signification du pronom, par exemple : « On changeait les assiettes pour le dessert, assez mortifiée [féminin, donc le « on » fait référence à la narratrice-personnage principal] que la fondue bourguignonne, au lieu des félicitations attendues, n’ait reçu qu’un accueil de curiosité assortie de commentaires décevants […].[78] » Mais d’autres cas laissent place à l’interprétation, comme juste au-dessus du précédent extrait : « La contraception effarouchait trop les tables familiales pour qu’on en parle. L’avortement, un mot imprononçable » ; et quelques rares cas vont jusqu’à rendre explicite une référence à un groupe, par exemple au neuvième chapitre à photo :

Plus que jamais les gens rêvaient de campagne, loin de la « pollution », du « métro boulot dodo », des banlieues « concentrationnaires » et leurs « loubards ». […]

Et nous qui avions moins de trente-cinq ans, que la pensée de « faire son trou », vieillir et mourir dans la même ville moyenne de province rendait mélancoliques [ce terme s’applique d’ailleurs au « nous » et au « on » ; il pourrait renvoyer au couple de la narratrice-personnage principal], est-ce qu’on ne pénétrerait jamais dans ce qu’on se représentait comme une cuvette grondante et survoltée.[79]

Dans tous les cas, contrairement à la seconde, la troisième séquence, qu’on pourrait appeler celle de la construction de la mémoire collective à partir du point de vue de la narratrice-personnage, joue sur l’ambiguïté de ces pronoms, en donnant une portée collective au témoignage individuel, le collectif provenant de l’individu plus souvent qu’autrement (le « on » et le « nous » sont souvent attribuables à la narratrice-personnage). La connaissance collective part de l’individu, capable d’universalité ; c’est une vision individualiste.

Le mécanisme (social, historique, moral) dans Les années

D’un bout à l’autre du récit de Les années, la mémoire (la connaissance et l’action de remémoration, d’écriture) se fonde sur l’individu narratrice-personnage, qui, bien que les traces de sa subjectivité ne se perçoivent qu’après les premiers chapitres à photo, assume la description des photos, la contextualisation d’elle-même en alliant sa mémoire et la recherche documentaire, puis la construction de la mémoire collective à partir d’elle-même en se cachant derrière des pronoms habituellement collectifs. En même temps, comme la pensée individualiste des Lumières, la narratrice-personnage principal voit l’individu comme une bête poursuivant son intérêt propre, intérêt lui-même objectivable, car intrinsèque à l’individu, ce qui mène cette pensée à un mécanisme (au sens d’une vision mécaniste) tout au long du récit. La nature inhérente à l’individu dans ce récit est plus particulièrement sociale : les structures sociales le font tout entier, et ainsi réduisent sa liberté à néant. Autrement dit, on retrouve une contradiction inhérente à l’individualisme des Lumières : l’individu est la source de connaissance et d’action, mais il ne peut que suivre des traits inhérents à tout individu. Je décèle d’abord ce mécanisme dans la justification sociale présente en chacune des séquences de tous les chapitres à photo ; à part ceux de l’enfance et du début de l’adolescence, c’est-à-dire les quatre premiers chapitres à photo, comme si les rapports sociaux n’avaient, à ce point, pas encore assez eu d’effet sur la narratrice-personnage. On dit d’ailleurs au quatrième chapitre à photo qu’« il n’y a rien dans l’apparence de cette adolescente [le personnage principal] qui ressortisse à “ce qui se fait” alors et qu’on voit dans les journaux de mode et les magasins des grandes villes[80] » ; et ce n’est qu’au cinquième chapitre à photo que cette justification se fait systématique, chapitre au début duquel on dit d’ailleurs que le personnage principal « connaît maintenant le niveau de sa place sociale[81] ». Chaque séquence de description de photo des chapitres à partir du cinquième est donc expliquée ou comprise par au moins un facteur social ; par exemple, dès la première description de photo (on remarquera que d’ailleurs les rapports sociaux y concernent la famille et non encore l’enfant) : « Dans cette pièce d’archives familiales — qui doit dater de 1941 — impossible de lire autre chose que la mise en scène rituelle, sur le mode petit-bourgeois, de l’entrée dans le monde.[82] » Il en est de même pour chaque séquence de contextualisation de photo dans la vie de la personnage, par exemple dans le sixième chapitre à photo : la personnage principal fait partie des « ignorées » de la classe parce qu’elle a honte de sa personne, à cause de la classe sociale de ses parents, de son anorexie (haine de leur corps chez les femmes), du fait qu’elle a été mise enceinte sans le vouloir (tabou du sexe, rapports hommes-femmes), et de son manque d’argent qui l’empêche de se payer les mêmes vêtements que ses collègues aisées de classe.[83] Enfin, il en est de même pour chaque séquence de construction de la mémoire collective ; par exemple, au onzième chapitre à photo, le fatalisme politique de la narratrice-personnage, étendu possiblement à toute la population française ou à un autre groupe (le « on » laisse un doute), s’explique par l’influence des médias, les mauvais coups du gouvernement de gauche, les morts du sida (qui est un véritable tabou dans le monde du récit et dans la réalité), etc.[84] Ainsi, dans le récit, les individus et groupes apparaissent pris dans une reproduction sociale complète (rien n’y échappe) et constante, comme dans le structuralisme en sciences humaines après 1945, où les structures atomisées (étudiées à elles seules, sans rapport avec d’autres ni avec des aspirations de groupes sociaux, donc sans possible tension ni changement) débouchent sur un fixisme social et historique.

Le mécanisme se voit aussi dans la structure cyclique du récit, qui, en plus d’enchaîner toujours les séquences de la même manière, aborde les mêmes thèmes et situations à chaque chapitre, c’est-à-dire que le récit plie les histoires individuelle et collective au retour cyclique des thèmes. Par exemple, le repas de famille, la politique institutionnelle, la consommation, la langue, etc. reviennent presque à tous les chapitres, souvent chacun dans un segment clos, comme si en tant que « structures » transhistoriques elles pouvaient rendre compte de chaque époque, des transformations historiques, de leurs significations. La dynamique historique collective réelle à laquelle le récit fait clairement référence est par conséquent trahie (ce terme n’est pas péjoratif), car pliée aux cycles du récit, à son fonctionnement profondément statique : que dire en effet d’un thème sur lequel rien n’a changé ? ou au contraire comment conserver un thème structurant de l’œuvre à travers les époques du récit, si ce thème devient marginal dans la vie réelle à telle époque ? C’est le cas du thème de la consommation. Le premier chapitre à photo traite de l’époque tout juste après la Seconde Guerre mondiale[85] : le souvenir de cette dernière s’oppose à la consommation à cause du rationnement[86], et la pauvreté la limite encore[87] ; la consommation n’est pas encore réellement massifiée, mais en relance.[88] Le deuxième chapitre à photo, qui se passe autour de 1949, n’est pas différent.[89] La consommation ne semble devenir accessible de manière massive (on le sait, car les formulations sont à la troisième personne du pluriel…) et prendre une importance culturelle imposante qu’au troisième chapitre à photo, se passant environ entre 1949 et 1955 : « Les restrictions étaient finies et les nouveautés arrivaient, suffisamment espacées pour être accueillies avec un étonnement joyeux, leur utilité évaluée et discutée dans les conversations. […] Il y en avait pour tout le monde […].[90] » Cette mise en récit par la narratrice correspond à la réalité que pointait Samir Amin plus haut (idéologie de la consommation de masse), mais aussi que pointe Alain Bihr. Plus précisément, Bihr parle d’une « euphorie de la croissance économique, du milieu des années 1950 au milieu des années 1970 », et des « illusions propres au fordisme et à sa “société de consommation” » qui se dissiperont après cette période.[91] Encore au cinquième chapitre à photo, autour de 1957, la narratrice rend compte avec justesse du bonheur populaire de la consommation, même si elle l’attribue aux « gens[92] » et parle peu du jugement que porte le personnage principal sur celle-ci à ce moment.[93] Au sixième chapitre à photo, autour de 1958-1959, pour la première fois, la consommation est vécue chez le personnage principal comme une honte, à cause de la distinction sociale par la consommation qu’elle subit de ses collègues plus aisées[94] ; et pour la première fois, cette même distinction est perçue par la narratrice dans le repas de famille.[95] Au septième chapitre à photo, autour de 1963, donc au milieu des années 70, la fin de l’euphorie selon Bihr, le rapport du personnage avec la consommation n’est pas abordé.[96] Mais le rapport des gens à la consommation y est clairement dévalorisé et ironisé par la narratrice.[97] La mémoire supposément collective rapportée par la narratrice, autrement dit, est en avance sur le rapport réel à la consommation. Ce décalage, et la séparation précédente du personnage d’avec « les gens » adorant la consommation, de même que la honte vécue ensuite, montrent clairement que la dévalorisation de la consommation appartient au regard singulier de la narratrice, qui développe au cours de sa vie qu’elle raconte une aversion en même temps qu’une obsession pour ce thème. Dans les derniers chapitres du livre, cette obsession ne reflète plus du tout le rapport collectif à la consommation, mais celui de la narratrice. En effet, Bihr rappelle que l’austérité est imposée au début des années 80 « par l’ensemble des gouvernements occidentaux », provoquant une « désastreuse contraction de l’ensemble du marché mondial[98] » ; il souligne

l’impuissance de l’État face à l’ampleur et la complexité des tâches nées de la crise économique [crise de la fin 70 et du début 80] : reconversions industrielles, reconversion professionnelle des salariés, montée du chômage de masse, lutte contre l’aggravation des inégalités et des exclusions consécutives à la crise, etc.[99]

Quant à elle, la narratrice continue, au douzième chapitre, autour de 1992, de parler d’une croissance économique et d’une consommation accrue qu’elle trouve insignifiantes, même si elle note en passant la difficulté de consommer pour les couches pauvres de la classe ouvrière.[100] La pression à la consommation lui semble aussi forte qu’avant la crise, et ne pas consommer est montré comme un goût individuel plus qu’une conséquence du manque de moyens causés par une crise qui d’ailleurs se fait peu ressentir dans tout le livre.[101] De plus, la fascination pour la marchandise, que la narratrice-personnage remarque chez les gens tout au long du livre, alors qu’elle développe une aversion sans être totalement détachée de la fascination, ne suit pas la « crise de sens » présente en réalité selon Alain Bihr.[102] Ce dernier affirme que, d’abord masquée par l’euphorie de la croissance et de la consommation, cette crise est plus sensible avec le tournant néolibéral des années 70-80, et elle ne provient pas de la marchandise en elle-même, mais bien d’un défaut propre à la société capitaliste en général, ce que Goldmann appelait l’absence d’une instance supra-individuelle :

Cette crise chronique tient, je [Alain Bihr] l’ai montré, au défaut d’ordre symbolique propre aux sociétés capitalistes développées: à leur incapacité à élaborer et maintenir un système un tant soit peu stable et cohérent de référentiels, de normes, de valeurs à l’intérieur desquels les individus puissent à la fois hériter du passé et se projeter dans l’avenir, communiquer entre eux, se construire une identité, en un mot donner sens à leur existence. Le symptôme le plus massif de cette crise, en même temps que sa solution illusoire la plus courante, réside dans le développement, au cours de ces deux dernières décennies [80 et 90], d’une individualité personnalisée, narcissique, autoréférentielle, qui n’accepte d’autre principe ou règle d’existence que son propre accomplissement.[103]

Au contraire, la narratrice-personnage décrit les gens des années 90 comme encore aussi fascinés et enthousiasmés par la consommation qu’auparavant.[104] En somme, la narratrice ne déroge pas, quant au thème de la consommation, même devant un changement réel (dans les capacités de consommation et dans le rapport à celle-ci), de son opposition développée dans les premiers chapitres entre son personnage dégoûté par la consommation et les « gens » qui en seraient béatement et éternellement fascinés. Ce récit tronqué de la mémoire collective tient du mécanisme de la vision de la narratrice, mais aussi de son présupposé individualiste qui fonde la connaissance dans l’individu.

Un autre signe du mécanisme se trouve selon moi dans le traitement par la narratrice des mouvements et luttes sociopolitiques. Déjà au premier chapitre à photo, les luttes collectives, à savoir la lutte contre l’occupation allemande de la France[105] et les luttes ouvrières[106], sont du passé et n’ont aucun présent. Les luttes, tout au long du livre, seront l’exception, et la norme sera la reproduction sociale entière. Le rapport du récit aux mouvements réels prend plusieurs formes mécanistes. Une première forme est le passage sous silence de mouvements réels. Par exemple, à part le grand moment de lutte collective dans le récit qu’est mai 68, traité au huitième chapitre à photo[107], les chapitres à photo qui couvrent les années 60-70, les 6 à 9[108], ne traitent que très marginalement de ce que Bihr décrit comme un

mouvement ouvrier offensif, tel que celui qui se manifestait encore en Europe occidentale à la fin des années 1960 et au début des années 1970, lorsque la grève générale de mai-juin 1968 en France trouvait un écho dans le “mai rampant” italien et les “grèves sauvages” allemandes, scandinaves, britanniques et nord-américaines.[109]

Une autre forme de rapport avec les mouvements collectifs qui revient souvent dans ce récit s’observe dans le cas de mai 68, qui sera foncièrement imprévu pour la narratrice-personnage, même si elle travaille elle-même dans une université, où a commencé le mouvement.[110] Une autre forme est que les mouvements collectifs dans le récit restent inexpliqués ; ou expliqués partiellement par la seule oppression des structures sociales, sans que les groupes se révoltant aient une quelconque agentivité historique, une conscience ou une organisation se développant progressivement avec les années. Par exemple, pour la narratrice, les étudiants de 68 se révoltent seulement contre l’oppression et la répression des mouvements progressistes[111], mais pour elle, et c’est tout le paradoxe, Mai 68 survient de nulle part, ne semble pas avoir de cause, surtout pas d’organisation ou signe préalable.[112] Un autre exemple est l’absence de contextualisation (sur les luttes des années 60, l’état des organisations ouvrières et des syndicats, le leadership syndical, etc.) et en conséquence l’incompréhension de la dynamique historique qui a mené à l’échec du mouvement ouvrier en mai 68 :

On [usage spécifique de ce pronom ici encore] ne s’avisait pas qu’il n’émergeait aucun leader ouvrier. Avec leur air paterne, les dirigeants du PC et des syndicats continuaient à déterminer les besoins et les volontés. Ils se précipitaient pour négocier avec le gouvernement — qui ne bougeait pourtant presque plus — comme s’il n’y avait rien de mieux à obtenir que l’augmentation du pouvoir d’achat et l’avancée de l’âge de la retraite.[113]

Ce profond manque de compréhension des conditions subjectives (au sens collectif) qui mènent au mouvement social est tributaire d’une vision fixiste de la société et de l’histoire, rappelant le structuralisme, elle-même dépendante d’une vision individualiste des Lumières dans laquelle l’individu est guidé par une nature intrinsèque transhistorique. Il est tributaire aussi d’une vision fondamentalement individualiste où tel individu est jugé capable de rendre compte de l’histoire collective à partir de son point de vue, alors que celui-ci est forcément limité (comme ce récit en est l’exemple) ; ou encore jugé capable de se comprendre objectivement lui-même à partir de son point de vue, alors même qu’il n’arrive pas toujours à décrire la réalité collective objective sans faire intervenir son point de vue sur la société.

L’absence d’instance supra-individuelle dans une société de marché est source de préoccupation constante pour l’individu dans Les années, préoccupation sur la direction à prendre dans sa vie, sur un guide à trouver. Or, comme on l’a dit, cet individu ne se forme dans le récit qu’après un processus de subjectivation qui ne s’accomplit qu’au quatrième chapitre à photo[114], à l’adolescence vers les 14 ans du personnage principal (de 1941 à 1955[115]). Par conséquent, les préoccupations de sens de l’existence ne commencent qu’à partir de ce chapitre. En effet, au premier chapitre à photo, les enfants, dont fait partie le futur personnage principal, ne se posent pas la question de leur existence et de leur trajectoire.[116] Les « récit familial et récit social » décrits par la narratrice forment une instance supra-individuelle où les humains héritent de leur place, d’un sens à leur vie.[117] Au deuxième chapitre à photo, on montre que la compréhension de la place des individus dans le monde est donnée par la religion et les récits hérités.[118] Dans ce chapitre, la narratrice ne touche pas un mot sur d’éventuels questionnements par les adultes ou les enfants sur le sens de leur existence. Au troisième chapitre à photo, la religion est encore le guide de la vie pratique (rituels, messe, nourriture, etc.) et de la morale.[119] Mais dès le chapitre où se réalise la subjectivation du personnage principal, la narratrice commence à faire la distinction entre ce qu’on attend du personnage et ce que celui-ci fait en se cachant ; l’instance supra-individuelle n’est plus intégrée, mais hors de l’individu qui a désormais sa propre morale :

Constamment, elle s’irréalise dans des histoires et des rencontres imaginaires qui finissent en orgasmes le soir [il y a un tabou fort de la sexualité à cette époque] sous les draps. Elle se rêve en putain et elle admire aussi la blonde de la photo, d’autres filles de la classe au-dessus, qui la renvoient à son corps empoissé.[120]

Au chapitre suivant, l’absence de sens extérieur à la détermination de l’individu commence à susciter, chez le personnage, une recherche, l’écriture offrant déjà un sens :

Sans doute elle ne pense qu’à elle, en ce moment précis où elle sourit [sur la photo], à cette image d’elle qui fixe la fille nouvelle qu’elle se sent devenir […]

[il y a un réel retour à la ligne ici, comme dans un poème versifié] notant dans un calepin des phrases qui disent comment vivre — qu’elles soient dans des livres leur assure un poids de vérité, [exemple de phrase dans le calepin :] il n’y a de bonheur réel que celui dont on se rend compte quand on en jouit[121][.]

Autrement dit, dans le récit, l’émergence du questionnement sur la morale et la direction à suivre, comme distinction des autres individus et comme recherche, découle de la subjectivation du personnage, bref de la conscience individuelle. Peu à peu, l’écriture sera assimilée au sens de l’existence de la narratrice-personnage, à l’aboutissement naturel, convenable de sa vie, par exemple au huitième chapitre à photo.[122] Quant à lui, le quatorzième et dernier chapitre à photo rend explicite la signification globale du projet d’écriture dans le livre. En effet, l’approche de la mort et de la perte de mémoire annoncent la fin de la conscience individuelle, et donc la possibilité de la fin de l’individu :

C’est un sentiment d’urgence qui le [« son sentiment d’avenir »] remplace, la ravage. Elle a peur qu’au fur et à mesure de son vieillissement sa mémoire ne redevienne celle, nuageuse et muette, qu’elle avait dans ses premières années de petite fille [avant la subjectivation] — dont elle ne se souviendra plus. […] Peut-être un jour ce sont les choses et leur dénomination qui seront désaccordées et elle ne pourra plus nommer la réalité, il n’y aura que du réel indicible.[123]

Autrement dit, seule la conscience individuelle peut rendre compte objectivement de sa propre vie : c’est elle, et sa sauvegarde éventuelle par écrit, qui donne une réalité au « réel ». On retrouve la conscience individuelle comme fondement de la connaissance et de l’action. Mais le projet d’écriture conçu comme sauvetage de la vie individuelle a un présupposé qu’il faut examiner : l’individu n’existe pas à l’extérieur de lui-même, il n’existera plus à sa mort, et donc seule son œuvre d’écriture, biographique, le fera persister dans l’avenir. En effet, le personnage n’a à cet âge selon la narratrice plus de « sentiment d’avenir, cette sorte de fond illimité sur lequel se projetaient ses gestes, ses actes, une attente de choses inconnues et bonnes[124] ». Et les deux chapitres sans photo évoqués bien plus haut, qui encadrent le récit de vie (les chapitres à photo), expriment cette réduction de l’individu à sa vie intellectuelle. Le premier chapitre affirme que toutes les « images » mentales de l’individu « disparaîtront[125] » à sa mort, comme c’est le cas pour tous les individus.[126] Le dernier chapitre sans photo, au contraire du premier chapitre, n’est pas séparé par un saut de page du reste du texte, mais s’intègre dans le reste du texte, juste après le verbe « Sauver » (du dernier chapitre à photo…) qui annonce ce que le personnage a l’ambition de sauver par l’écriture, et dont le dernier chapitre sans photo constitue la liste[127]. L’intégration de ce dernier chapitre au récit signifie peut-être que le récit que l’on vient de lire, aboutissement de ce projet d’écriture dans la fiction, réalise pleinement le sauvetage de toutes les images de cette vie. Autrement dit, l’individu existe essentiellement dans sa conscience et son activité intellectuelles, et seule leur mise sur papier peut assurer l’existence de l’individu après la mort. Comme la narratrice l’affirme à la fin de la présentation du projet d’écriture, le personnage ne peut s’inscrire dans son époque et le monde que par l’écriture.[128] Autrement dit, le personnage ne se sent pas appartenir d’office, de par son existence même, au collectif : il ne peut se voir fondu dans le collectif (« totalité ») que par l’« image fixe du souvenir » et la « conscience critique », dont seule l’écriture peut rendre compte. On retrouve la conception individualiste des Lumières : un individu libre et autonome (ici, existant par lui-même, hors de la société, par son activité intellectuelle), mais qui n’entre en société (ici, il s’agit plutôt pour lui de se considérer comme faisant partie de la société) que pour chercher son intérêt propre (ici, pour sauver sa vie intellectuelle, durer dans le temps), comme dans les théories du contrat social des Lumières.[129]

Pour conclure, Annie Ernaux, transfuge de classe, est connue pour le vaste récit d’elle-même qu’elle a fait tout au long de sa carrière et qui ressasse beaucoup des thèmes attentifs au sort de la classe ouvrière et des femmes. Cela et sa proximité réelle avec la gauche radicale française poussent plusieurs à la placer dans le camp révolutionnaire. Or, l’étude approfondie de Les années nous donne un exemple flagrant d’une distinction fondamentale pour les marxistes : ce ne sont pas les thèmes abordés qui seuls font le progressisme d’un objet culturel (philosophie, œuvre, catégorie, etc.), mais les compréhensions du monde qui les traite. La raison en est que ce sont seulement ces dernières qui mettent en mouvement les forces principales de la société, et au bout du compte peuvent la transformer. Ernaux parle des classes populaires et des femmes, mais explique leurs vies et leurs luttes selon la vision bourgeoise des Lumières, déployant donc un imaginaire où leur émancipation est impossible.

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[1] (2016, §48 et 53 ; 2017, §2)

[2] Ce pronom n’est présent que dans de très rares reprises, et dans des cas de discours rapporté directement donc non pas soutenu par la narratrice, même si la ponctuation ne l’indique pas toujours explicitement.

[3] (1967)

[4] Le rationalisme et l’empirisme, les deux courants individualistes dominants aux XVIe et XVIIe, continuent au XVIIIe à avoir des adeptes, même s’ils changent pour se conformer à l’individu d’intérêt propre des Lumières.

[5] (Goldmann, 1967, p. 755, je souligne)

[6] (1967, p. 754)

[7] (1967, p. 758)

[8] (p. 754)

[9] (1977, p. 33-35) Dans le cas de ce livre, il s’agit des pages du document PDF disponible sur le site référé en bibliographie.

[10] (Bourque, 1977, p. 33, je souligne)

[11] (Bourque, 1977, p. 34)

[12] (Bourque, 1977, p. 35)

[13] (Bourque, 1977, p. 35)

[14] (Goldmann, 1967, p. 760)

[15] (1967, p. 755-756 et 759)

[16] (1967, p. 767)

[17] (Manago, 2019, p. 78-79) Alexis Manago a mis en livre les conférences de Dominique Pagani, d’où la différence entre l’auteur du propos et l’auteur de la référence.

[18] (Manago, 2019, p. 78-79)

[19] (2013, § 25-26)

[20] (1967, p. 767)

[21] (Goldmann, 1967 ; Doria, 2013, § 25-26)

[22] (Goldmann, 1967)

[23] (Goldmann, 1967, p. 760-766)

[24] (Goldmann, 1967, p. 760-766)

[25] (Goldmann, 1967, p. 767)

[26] (Goldmann, 1967, p. 767-768)

[27] (Goldmann, 1967, p. 768)

[28] (Messerlé et Rouquayrol, 2021, p. 74)

[29] (Goldmann, 1967, p. 768-769)

[30] (1979, p. 7 et 14-15) Dans le cas de ce texte d’Amin, les pages données sont celles du livre réel, transcrites entre crochets droits dans les versions numériques disponibles à la référence donnée en bibliographie.,

[31] (p. 15-17)

[32] (2019, tome 3/1, p. 66-71) Puisque j’utilise deux tomes d’un même ouvrage, publiés la même année, je distingue leur référence en spécifiant le tome ; et ce, dans chaque référence concernée, même dans un cas où deux références à ce même tome seraient dans une même phrase.

[33] (2019, tome 2, p. 427)

[34] (Bihr, 2019, tome 2, p. 430-431)

[35] (Bihr, 2019, tome 2, p. 429)

[36] (Bihr, 2019, tome 2, p. 433-434)

[37] (Bihr, 2019, tome 2, p. 431-432)

[38] (Bihr, 2019, tome 2, p. 426-427 et 432)

[39] (Goldmann, tome 2, 1967, p. 768)

[40] (1966, p. 107)

[41] (p. 107)

[42] (1994, p. 3-4)

[43] (Amin, 1994, p. 4)

[44] (Amin, 1994, p. 5)

[45] (Amin, 1994, p. 5)

[46] (Amin, 1994, p. 5)

[47] (Amin, 1994, p. 5)

[48] (1994, p. 5)

[49] (2000, p. 32 à 36) Il s’agit dans ce cas des numéros de page du texte original numérisé et accessible en format PDF, et non des pages du PDF lui-même.

[50] (Bihr, 2000, p. 38)

[51] (1966, p. 107)

[52] (Goldmann, 1966, p. 109)

[53] (1966, p. 108)

[54] (1966, p. 119-120)

[55] (2011, p. 9)

[56] (p. 190)

[57] (1973, p. 190)

[58] (1996, p. 60-61)

[59] (Ernaux, 2008, p. 21, p. 35, p. 41, p. 55, p. 67, p. 77, p. 89, p. 101, p. 123, p. 146, p. 162, p. 182, p. 209 et p. 243)

[60] Je l’appellerai ainsi, sans prétendre que cette dénomination soit nécessairement juste, simplement pour différencier la narratrice du personnage. De plus, quand j’utilise « personnage » sans autre précision, il s’agit de ce personnage, principal.

[61] (Ernaux, 2008, p. 11-19, et p. 253-254)

[62] (Ernaux, 2008, p. 25) À partir d’ici, je n’indiquerai plus qu’il s’agit du livre d’Ernaux puisqu’il n’y aura presque plus de référence à d’autres textes. Seuls ces autres textes seront référés au long, comme fait jusqu’ici.

[63] (p. 27-28)

[64] (p. 78)

[65] (p. 35)

[66] (p. 56)

[67] Une mise en abîme, en littérature, est un rapport de similitude entre un récit secondaire et le récit principal dans une même œuvre ; ce rapport est posé du même coup souvent entre un récit fictif (raconté à l’intérieur de la fiction, par un personnage par exemple) et un récit réel (raconté par le narrateur, et écrit par un écrivain réel). Ici, le projet d’écriture fictif du personnage correspond au texte intégral que l’autrice réelle a écrit.

[68] (p. 56, je souligne)

[69] (p. 21-22)

[70] (p. 56)

[71] (p. 68)

[72] (p. 78)

[73] (p. 90)

[74] (p. 125)

[75] (p. 38)

[76] (p. 38)

[77] (p. 73)

[78] (p. 101, je souligne)

[79] (p. 131, je souligne)

[80] (p. 56)

[81] (p. 68)

[82] (p. 21)

[83] (p. 80)

[84] (p. 167)

[85] (p. 22) 

[86] (p. 27)

[87] (p. 29)

[88] (p. 26)

[89] (p. 39)

[90] (p. 43)

[91] (2000, p. 156, je souligne)

[92] (p. 71-72)

[93] (p. 68-71)

[94] (p. 80)

[95] (p. 87-88)

[96] (p. 90-93)

[97] (p. 93-94)

[98] (2000, p. 43-44)

[99] (2000, p. 95)

[100] (p. 192-193)

[101] (p. 194)

[102] (2000, p. 156)

[103] (Bihr, 2000, p. 156)

[104] (p. 193)

[105] (p. 22-26) 

[106] (p. 30)

[107] (p. 101-123)

[108] (p. 77-146)

[109] (Bihr, 2000, p. 115)

[110] (p. 106)

[111] (p. 107)

[112] (p. 106-108)

[113] (p. 109)

[114] (p. 56)

[115] (p. 21 et p. 55)

[116] (p. 28)

[117] (p. 29)

[118] (p. 40)

[119] (p. 47-48)

[120] (p. 56-59)

[121] (p. 68)

[122] (p. 103)

[123] (p. 248-249)

[124] (p. 248)

[125] (p. 11)

[126] (p. 15)

[127] (p. 252-254)

[128] (p. 250)

[129] (Goldmann, 1967, p. 756)