Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire et comment doit-il lutter ? C’est la question à laquelle tente de répondre Salar Mohandesi, dans un texte publié initialement chez Viewpoint Magazine. Contre la réduction de la politique aux calculs électoraux ou les groupes persuadés que la pureté de leur programme fera spontanément vibrer le peuple, le texte défend une conception du parti ancrée dans les luttes quotidiennes. Partant des conflits concrets, nés des expériences vécues de l’exploitation et de l’oppression, il vise à unifier des forces sociales dispersées et à transformer des résistances fragmentées en un rapport de force collectif. Le parti apparaît alors comme un outil de politisation et de prise de conscience pour celles et ceux qui luttent. En se construisant à même ces dynamiques, il donne une expression politique cohérente à des mobilisations qui, bien que rarement socialistes à leur origine, contiennent les éléments décisifs d’un projet socialiste à construire. Si le texte ne va pas au bout de la réflexion sur la question du pouvoir, il offre toutefois des outils précieux pour penser l’organisation révolutionnaire à l’ère de la fragmentation sociale, des soulèvements imprévisibles et de la crise durable de l’État.
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L’année dernière, la plus grande organisation socialiste des États-Unis a décidé d’appuyer la candidature de Bernie Sanders; certains de ses membres dirigeants sont allés jusqu’à affirmer qu’en l’absence d’un mouvement de masse radical dans ce pays, la candidature de Sanders s’imposait comme une étape clé d’une avancée socialiste. Accrocher le destin du DSA (Socialistes démocrates d’Amérique) à la candidature à la présidence du septuagénaire social-démocrate signifiait que l’effondrement de la campagne Sanders, ainsi que l’espoir de se saisir des rênes du pouvoir dans un avenir proche, a provoqué un débat important sur le futur du DSA.
Certains ont soutenu que, malgré le résultat, les DSA avaient tout de même beaucoup gagné, et que les socialistes devraient continuer à s’engager au sein du Parti démocrate, en particulier à travers ses lignes électorales, ce qui leur permettrait un jour de détacher une partie de ses soutiens afin de former la base d’un troisième parti. Pour d’autres, toute cette affaire prouvait exactement le contraire : qu’il était grand temps que les socialistes tournent le dos aux démocrates pour construire, le plus rapidement possible, un parti indépendant.
Malgré leurs différences réelles, les deux camps partagent de nombreuses similitudes. Tous deux veulent une organisation indépendante. Tous deux voient cette organisation comme une solution indispensable à leurs problèmes, comme l’horizon de toute réflexion stratégique. Et si l’un pense avant tout en termes d’un organe centralisé de militants disciplinés, prêts pour un scénario final de rupture, tandis que l’autre imagine une sorte de parti de masse démocratique développant lentement ses forces afin de devenir un jour un parti ouvrier indépendant capable de déjouer les manœuvres des démocrates et, à terme, de gouverner, tous deux en sont venus à ressusciter le même mot – « le parti » – pour désigner l’organisation qu’ils ont en tête, confondant ainsi de fait (au moins) deux expériences historiques très différentes. Cependant, les évènements des quelques derniers mois nous ont révélé un point commun entre les deux côtés. Alors qu’ils étaient occupés à débattre de différentes manières de bâtir « le parti » qui saurait diriger les masses, aucun n’a su anticiper le soulèvement, l’un des plus importants de l’histoire du pays, qui a explosé sous leur nez après le meurtre de George Floyd par la police en mai. En fait, il est indicatif que, sauf quelques exceptions notables, la majorité du DSA, surtout au niveau national, a été surprise.
Pendant que des milliers de personnes descendaient dans la rue, certains organisateurs aguerris se demandaient sur Twitter s’il fallait seulement soutenir la révolte. D’autres étaient complètement à côté de la plaque, se contentant de sortir des communiqués maladroits. Et puis il y en avait qui se sentaient tout de suite solidaires, mais qui ne savaient pas trop comment s’y prendre pour se connecter vraiment au mouvement en tant que socialistes assumés.
Au final, aucun de ces débats pourtant riches sur le parti n’avait vraiment préparé l’organisation à s’engager rapidement et efficacement dans le soulèvement. En réalité, je dirais que l’une des principales raisons pour lesquelles tant de socialistes, y compris en dehors des DSA, ont eu du mal, non seulement à lire la conjoncture, mais aussi à s’impliquer dans le mouvement, tient aux limites flagrantes des façons dominantes de penser ce que veut dire « s’organiser ». En particulier, la manière dont les organisations se rapportent à la diversité des mobilisations de masse, au caractère imprévisible du moment politique, et à l’attrait du pouvoir d’État.
Dans ce qui suit, je voudrais proposer une autre manière de penser le parti. Plutôt que de le considérer comme une entité unique et figée cherchant à conquérir le pouvoir d’État, que ce soit par l’insurrection ou par les élections, je propose de voir le « parti » comme une organisation parmi d’autres, définie par sa fonction d’articulation : celle qui met en relation des forces sociales disparates, relie les luttes dans le temps et facilite le projet collectif de construction du socialisme au-delà de l’État.



La composition
L’état fondamental de l’existence dans une société capitaliste est l’atomisation dépolitisée. La plupart des gens passent leur vie à bricoler toutes sortes de stratégies de survie individuelles, souvent en concurrence les unes avec les autres. Quand un problème surgit, il y a de fortes chances que quelqu’un réagisse en travaillant plus dur, en négociant un arrangement, en changeant de boulot ou en déménageant ailleurs.
Cet individualisme n’est pas l’expression d’une quelconque nature humaine, mais une réponse socialement acquise aux défis de la reproduction sociale sous le capitalisme. L’idéologie de l’État naturalise le statu quo au point où bon nombre se résigne à la croyance que rien ne changera jamais. Lorsqu’il y a une lueur d’espoir, nos vies précaires nous nous dissuadent d’entreprendre des actes risqués qui pourraient empirer les choses. Et même lorsque certains sont prêts à accepter ces risques, s’unir autour d’une cause commune exige de concilier tant d’intérêts, de personnalités et d’objectifs différents que plusieurs ont le sentiment que l’effort n’en vaut même pas la peine. Ainsi, lorsqu’il y a résistance, elle tend à rester individualisée : arriver en retard au travail, ou subtiliser quelques fruits à l’épicerie.
Cela dit, il est de ces moments tels que le soulèvement pour George Floyd où les gens changent leurs habitudes. Plutôt que de se considérer comme des individus impuissants, ils se réinventent en agents du changement. Au lieu de rêver à comment les choses devraient être, ils exigent qu’elles soient différentes. Plutôt que de poursuivre leur vieille routine, ils font l’expérience de nouvelles formes d’activités. Au lieu d’accepter passivement les catégories d’identité qu’on leur impose, ils construisent un nouveau type de subjectivité. Plutôt que de résoudre leurs problèmes indépendamment, ils cherchent d’autres personnes pour les aider à affronter un problème commun.
Le processus par lequel les individus se rassemblent en force sociale collective s’appelle la composition. Par le passé, on avait tendance à le voir surtout en termes de classe, en partant du principe que la seule véritable force sociale était celle fondée sur une position de classe objective. Mais la classe n’est pas le seul moyen pour les forces sociales de structurer leur subjectivité. En fait, lorsque les individus se rassemblent en collectif, ils s’agrippent à une multitude de déterminants compositionnels, en d’autres mots, d’aspects de leurs vies dont la majorité est hors de leur contrôle, mais qui peuvent néanmoins être activés subjectivement et réappropriés pour accomplir de nouvelles tâches. Cela peut tout inclure, du genre à la race, de l’occupation à l’âge, de la géographie à la mémoire, aussi bien que toute combinaison de ces déterminants.
En fait, au grand désarroi des socialistes dogmatiques qui ne peuvent penser qu’en termes de « conscience de classe », dans la plupart des cas, les individus ne se rassemblent pas sur la base d’un quelconque sentiment abstrait d’unité de classe. Cela ne les rend pas moins authentiques. Si des jeunes pauvres et noirs, terrorisés par la police, décident de se regrouper pour lutter contre la brutalité policière, et le font principalement sur la base de la race plutôt que de leur origine sociale, qu’il en soit ainsi. La composition se produit, que les socialistes le veuillent ou non. Et elle se produit souvent d’une manière sur laquelle les organisateurs socialistes ont peu de contrôle.
Cela ne veut toutefois pas dire que la composition est spontanée. Comme Rodrigo Nunes l’explique : « Pensez à la manière dont une action ‘spontanée’ se matérialise. Une personne parle à une autre, qui parle à une autre, qui parle à une autre. Soudain, une idée émerge qui circulera probablement avant qu’on puisse la verbaliser. Une assemblée est convoquée, l’idée est présentée : certains quittent la salle, d’autres trouvent des failles, puis quelqu’un propose une nouvelle idée. Un court texte est rédigé, une nouvelle réunion est organisée, et ainsi de suite. Notre exemple démontre que la spontanéité ne signifie pas que des comportements uniformes s’actualisent en même temps chez chacun : la spontanéité commence quelque part ; il y a toujours quelqu’un pour l’organiser. » Et ça ne veut pas dire qu’il faut toujours que ce soient les mêmes qui organisent, ou que cette organisation dépende du génie de quelques individus exceptionnels. La meilleure manière d’envisager ce phénomène provient encore de la microsociologie de Gabriel Tarde : il faut des « inventions » proposées par certains individus pour qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ces inventions ne sont rien d’autre que la recombinaison de tendances déjà présentes autour d’eux.
Autrement dit, la spontanéité pure n’existe pas. Derrière chaque initiative « spontanée » nous retrouvons des multitudes de couches d’organisation cachée. Certaines sont héritées et émulent d’autres modèles organisationnels, alors que d’autres se matérialisent dans le feu de la lutte, ce qui constitue alors des sauts novateurs. Dans tous les cas, les forces sociales sont organisées et fondées dans des organisations. Après tout, les forces sociales ne peuvent qu’exister en action, en lutte, en mouvement vers un but spécifique, en réponse à un problème politique commun. Et la seule manière de coordonner la capacité d’agir, de construire la force nécessaire à concrétiser une solution à ce problème, c’est l’organisation.



L’articulation
Bien sûr, les forces sociales n’existent pas en isolation. À tout moment, il y a des centaines, sinon des milliers, de forces sociales impliquées dans la lutte.
Mais tout comme les individus demeurent cloisonnés, les forces sociales se tiennent aussi à distance les unes des autres. C’est en partie parce qu’elles ont déjà tellement de difficultés à rester unies que même penser à se coordonner avec une autre force distincte dépasse simplement leurs capacités.
Les forces sociales divergent tellement en taille, style, composition, et objectifs qu’au premier coup d’œil elles peuvent sembler étrangères les unes aux autres. Différentes forces sociales peuvent vouloir lutter contre un nouveau projet de développement dans leur quartier, contre la brutalité policière dans leur ville, contre une loi d’état homophobe précise, contre le sexisme quotidien des hommes dans cette communauté, contre la politique d’admission de ce collège, ou encore contre les salaires déplorables de cette entreprise. Qu’est-ce que toutes ces réalités peuvent bien avoir en commun?
Cela dit, malgré l’inertie structurelle qui pousse à la méfiance, à l’atomisation et à la compétition, il arrive que des forces sociales diverses se rassemblent. Cela se produit parfois, par exemple, lorsque différentes forces adoptent des cadres de subjectivation similaires, affrontent un ennemi commun, agissent dans le même lieu, poursuivent des objectifs liés, ou partagent certains membres.
Si la composition désigne la manière dont des individus se rassemblent en forces sociales, l’articulation renvoie aux façons dont ces forces sociales se combinent pour former des unités. Et si la composition est un processus difficile, l’articulation représente un défi encore plus grand. Harmoniser une multitude d’intérêts, d’expériences, de parcours et d’objectifs sur une période prolongée, construire l’unité tout en prenant en compte les différences réelles, est un travail extrêmement ardu. C’est pourquoi ce type d’articulation est assez rare et ne dure souvent pas longtemps. Mais lorsqu’elle se produit, l’unité ainsi articulée accroît considérablement sa capacité à réaliser des transformations profondes.
En fait, ce rassemblement de multiples forces sociales est la plus grande menace à l’ordre capitaliste actuel. Il est plus terrifiant qu’une récession, qu’une pandémie virale, ou qu’une guerre. C’est en quelque sorte la seule chose qui saurait supplanter l’état actuel des choses, et le bloc dirigeant le sait. C’est pourquoi, comme Nicos Poulantzas l’a avancé il y a des années, l’une des fonctions principales de l’État n’est pas seulement d’articuler les forces sociales qui forment le bloc hégémonique, mais de désarticuler toute force sociale qui s’y oppose.
L’État parvient à accomplir cette tâche de toutes sortes de manières. En s’appuyant sur ses ressources supérieures, l’État peut tout simplement attendre que tout passe, en tenant ferme jusqu’à ce que cette unité articulée s’effondre d’elle-même. Mais s’il semble que cette unité des forces sociales s’avère persistante, l’État peut intervenir directement. Il sèmera des divisions entre les forces sociales constituantes en les montant les unes contre les autres, accordant ici des concessions, exerçant là un peu de répression. Il mobilisera toutes ses forces pour isoler le bloc d’opposition, l’empêcher de s’étendre ou de se lier à d’autres forces sociales. Il cultivera les soupçons, brandira le spectre d’agitateurs extérieurs et exacerbera toute division identitaire possible. Il récupérera l’agenda, contrôlera le discours, domestiquera les revendications et fera des promesses creuses, réduisant en définitive la lutte politique autonome à des solutions technocratiques inefficaces.
De ces manières, et plusieurs autres, l’État désarticulera l’unité des forces sociales, et ensuite décomposera les forces sociales elles-mêmes. Là où il y avait déjà une lutte unie, il y aura des forces sociales qui se battront entre elles. Là où il y avait des sujets collectifs luttant pour résoudre des problèmes communs, il n’y aura que des individus cloisonnés. Pour faire bonne mesure, l’État recomposera parfois ces individus atomisés en collectivités factices, telles que la « classe moyenne américaine », la « classe ouvrière blanche » ou encore la « communauté noire ». Contrairement aux forces sociales en lutte, ce sont des entités passives où tout le monde est divisé, où personne n’a de réelle autonomie, et où des leaders désignés par l’État disent aux autres quoi penser et, surtout, comment voter. Ce ne sont pas des groupes de personnes en train de construire de nouvelles subjectivités, mais des individus interpellés par l’État comme une identité statique. Ce ne sont pas des collectifs vivants travaillant à travers leurs différences, mais des abstractions homogènes qui cachent de vraies divisions internes. Les gens sont unis, mais uniquement dans leur séparation.
Voilà le plus important problème politique pour tous ceux qui souhaitent transformer le monde. La seule manière d’apporter des transformations profondes est d’articuler plusieurs niveaux d’unité. L’ordre établi est conçu pour imposer des solutions individuelles à des problèmes d’ordre social, pour décomposer les forces sociales lorsque le peuple s’unit en collectivité, pour désarticuler sans merci toute unité des forces sociales en quête d’un objectif plus large, et pour divertir l’aspiration sincère à une vie commune en catégories passives qui ne font que reproduire le statu quo. Si on laisse les choses suivre leur cours, la désunion, la séparation, l’atomisation et la concurrence deviennent la norme.
Devant cet ardent défi, des générations de socialistes se sont demandé, que faire? La réponse historique à cette question fut : « le parti ».


Le parti
Le « parti » – ou, le plus souvent, les partis – est une organisation comme une autre, mais avec des fonctions particulières.
Alors que toutes les organisations existent pour coordonner la capacité collective d’agir, les partis coordonnent le vaste champ d’organisations créées par l’auto-activité des forces sociales. En tant que facilitateur des efforts organisationnels de ces forces sociales diverses, le parti a été imaginé comme une sorte de méta-organisation. Pour le dire autrement : si l’État est le grand dés-articulateur, le parti est le grand articulateur.
Un parti peut certainement aider à catalyser la formation de forces sociales, mais comme tout organisateur expérimenté vous le dira, à moins qu’il n’y ait déjà un désir de changement, une volonté de se rassembler pour lutter, tout effort d’organisation restera lettre morte. En réalité, dans la plupart des cas, le rassemblement des individus en une force sociale se fait en grande partie indépendamment de tout parti, et dépasse souvent en créativité tout ce qu’un parti aurait pu imaginer. Les soviets, par exemple, n’ont pas été inventés par les Bolcheviks, mais par les forces sociales en lutte.
Pour cette raison, la tâche principale du parti n’est en réalité pas de créer des forces sociales, mais plutôt de faciliter leur regroupement en une unité plus large. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, certaines de ces forces sociales peuvent chercher à former des alliances de manière indépendante, mais leur convergence n’est pas automatique, et dans la plupart des cas, les efforts pour se coaliser échoueront. Le parti agit donc comme une sorte d’élément liant, cherchant à trouver un moyen de rassembler des forces sociales diverses et de les maintenir unies, malgré les nombreuses tendances qui les tirent dans des directions opposées. Et différents partis développeront différentes stratégies pour rendre cela possible.
Voilà un dur travail. Le parti doit trouver une manière créatrice d’unifier une énorme diversité d’expériences, de formes de lutte et de buts politiques en une unité qui persiste, tout en préservant les réelles différences. Comment cela est possible dépend de la conjecture spécifique, et il n’y a pas de formule abstraite que nous pouvons copier/coller à plusieurs endroits et moments. Mais une chose est sûre : l’unité ne se crée pas parce que le comité central du parti convoque tous les responsables de ces forces sociales dans une salle de conférence à moitié éclairée pour négocier des accords en coulisses. C’est ainsi que l’État articule un bloc hégémonique.
À l’inverse, l’unité du parti vient d’en bas, et uniquement par la lutte. Comme l’écrivait Amílcar Cabral il y a longtemps, la seule manière d’accroître sa capacité de lutter est de construire l’unité, mais « pour avoir l’unité, il est aussi nécessaire de lutter. » Les forces sociales ne se rejoignent que lorsqu’il y a un enjeu réel, lorsque leurs membres voient que s’allier à une autre force est indispensable pour atteindre leurs objectifs. La lutte forge la confiance, le respect et l’assurance; sans cela, il ne peut jamais y avoir de véritable articulation. Le rôle du parti est d’aider à rendre cette rencontre possible, comme l’agronome mène deux ruisseaux à s’unir en une puissante rivière.
Bien sûr, le parti fait cela en s’impliquant vraiment dans ces différentes luttes. Et par « s’impliquer », je ne parle pas d’entrisme cynique pour recruter, je parle de construire de vraies racines. Si un parti n’a pas d’ancrage, sa tentative d’unifier les forces sociales sera rejetée, et ses organisateurs seront tournés en dérision et expulsés en tant qu’acteurs externes sans emprise sur la réalité. C’est pour ça que, même s’il ne crée pas directement les forces sociales, un parti doit toujours s’engager avec elles, rejoindre leurs luttes, les prendre au sérieux, avec respect et patience, et surtout, apprendre d’elles. Plus un parti est ancré, mieux il comprend ces forces sociales, plus il est lié à des organisations autonomes, plus sa composition deviendra diversifiée, et plus il sera un articulateur efficace.
Et plus un parti est fort, plus sa capacité à articuler des forces à travers de grandes distances sociales est grande, de la ville à la région, jusqu’au pays entier, et à terme à travers plusieurs formations sociales. Après tout, l’articulation n’est pas seulement un problème local, c’est un problème global. Tout comme l’État cherche à désarticuler l’unité sur un terrain politique national inégal, l’impérialisme travaille à démanteler l’unité au-delà des frontières, isolant les mouvements et opposant les luttes les unes aux autres. C’est ça, le vrai sens de l’internationalisme : le processus par lequel des forces sociales distinctes issues de plusieurs formations sociales se rassemblent en une unité, parfois appelée une « internationale ».
La composition est un processus délicat, et les forces sociales sont fragiles, beaucoup d’entre elles apparaissant et disparaissant, comme des châteaux de sable construits le matin pour s’effondrer face au vent sec du soir. En combinant la force de plusieurs forces sociales, les luttes articulées deviennent plus durables, mais elles aussi finissent presque toujours par s’arrêter – atteignant leurs limites, perdant de l’élan, succombant à des tensions internes ou noyées sous une répression vigoureuse.
D’une certaine manière, ce schéma cyclique est à prévoir. « Il ne faut pas imaginer la révolution elle-même comme un acte singulier », écrivait Lénine. « La révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases de calme plus ou moins profond. » Une insurrection populaire un mois, puis une démobilisation apparemment totale le mois suivant. Les luttes connaissent des va et viens, les organisations apparaissent et disparaissent.
Les forces sociales dominantes dans l’État, elles, cherchent à aller plus loin : non seulement faire échouer ces vagues de contestation, mais les effacer de l’histoire, comme si elles n’avaient jamais existé. Elles mobiliseront des ressources colossales pour réécrire l’histoire, falsifier les preuves, marginaliser tous les récits qui ne correspondent pas à leur version officielle. Leurs efforts sont si impressionnants qu’elles réussiront même à convaincre ceux qui ont participé à ces luttes merveilleuses qu’elles n’ont jamais eu lieu, ou qu’elles visaient des objectifs réformistes, ou qu’elles étaient mauvaises dès le départ. En quelques années, peut-être une décennie, le souvenir de ces exploits disparaîtra. L’histoire des communistes noirs internationalistes, effacée. L’histoire des syndicats ouvriers militants, pleins d’immigrants coopérant dans ce qui sont aujourd’hui des États rouges, effacée. L’histoire des luttes multi-raciales acharnées contre le racisme, effacée.
La deuxième fonction articulatoire du parti, alors, est de combattre cette révision en apportant un degré de continuité entre différentes luttes à travers du temps. Son action, écrivait John Watson, l’un des membres fondateurs de la Ligue des ouvriers noirs révolutionnaires (League of Revolutionary Black Workers), « pourrait offrir un pont entre les sommets d’agitation. » Cela aide à canaliser l’énergie de ces luttes, à préserver leur mémoire, à dresser des bilans, et à créer un espace de réflexion. Le parti est la mémoire historique de ces luttes, un dépositoire de toutes ses formes organisationnelles, un rolodex de ces vastes réseaux de contacts. C’est une archive vivante, remplie d’activistes intrépides qui se sont battus lors des vagues antérieures et qui se préparent pour la prochaine.
Le parti, alors, ne s’occupe pas seulement d’articuler des forces sociales diverses lors d’une montée d’agitation, dans la foulée des coups; il aide à garder le flambeau allumé pour la prochaine. Alors que la plupart des organisations de combat sont éphémères, surgissant pour résoudre un problème puis disparaissant, le parti s’efforce de rester toujours actif, pendant ces explosions où des milliers de personnes se retrouvent soudain à faire de la politique pour la première fois, et pendant ces périodes de relative stabilité, quand les choses reviennent, pour ainsi dire, à la normale.
Le parti joue une fonction d’articulation finale, qui est de donner une voix à un contenu politique précis. L’activité autonome des personnes en lutte identifie des problèmes sociaux importants, crée de nouvelles formes d’organisation, et dans certains cas même une vision positive du changement.
Hélas, dans la plupart des cas, ces formes organisationnelles n’avanceront pas spontanément un contenu socialiste cohérent. Leurs membres ne se sont probablement pas assemblés en tant que socialistes, mais en tant que travailleurs de la construction en colère, en tant que courageux activistes trans, en tant que jeunesse immigrante désespérée, ou en tant que mères inquiètes militant pour des revendications spécifiques.
En fait, si les forces sociales élaborent un projet politique, celui-ci n’est le plus souvent pas de nature socialiste. Les afro-américains peuvent s’insurger du racisme dans leur ville, mais le mouvement peut aussi s’orienter vers le support pour les capitalistes noirs. Les ouvriers d’une manufacture en Ohio peuvent être révoltés par leur licenciement, mais ils peuvent choisir d’en rejeter la faute sur les immigrants. Des immigrants récents peuvent s’unir pour agir face à la criminalité dans leur quartier, mais ensuite décider de soutenir un renforcement de l’intervention policière contre d’autres minorités. Il n’existe donc pas, autrement dit, de lien automatique entre la constitution d’une force sociale et la lutte pour le socialisme.
C’est en grande partie parce que nous n’existons pas dans un vide politique. Des courants concurrents font de leur mieux pour attirer les forces sociales vers leurs propres projets. Et derrière tout cela, les nombreux appareils idéologiques de l’État cherchent constamment, de notre naissance à notre mort, à neutraliser le potentiel politique de toutes les luttes possibles : transformer les initiatives autonomes en marches processionnelles, les revendications audacieuses de changements radicaux en appels modérés à la réforme, la critique systématique des structures en moralisme individualisé, l’auto-activité en simple vote. Un des objectifs centraux de tout cela est de détruire l’idée même de socialisme : la présenter comme de la violence terroriste, ou la domestiquer en assistanat social. Dans ces conditions, il y a peu de raisons pour que quelqu’un devienne automatiquement socialiste.
Le rôle du parti est d’avancer ce projet socialiste contre les tendances politiques concurrentes et, par-dessus tout, contre les méandres idéologiques des forces de l’ordre. À ce point, il est crucial de souligner d’où vient ce contenu socialiste. Il ne vient pas d’intellectuels déconnectés, mais des luttes quotidiennes des forces sociales elles-mêmes. Bien que le programme socialiste n’émerge pas automatiquement, tout prêt, de ces luttes, ses éléments fondamentaux ne peuvent se trouver qu’à cet endroit. La tâche du parti est d’écouter attentivement ces luttes, d’observer cet immense écosystème, d’apprendre profondément de ces nombreuses forces sociales pour en extraire les rudiments d’un programme politique historiquement approprié. Le parti rend ensuite ce contenu explicite, le clarifie, l’approfondit, le transforme en une forme plus systématique, puis le soumet de nouveau à ces forces sociales en lutte pour vérification. À travers leurs luttes, les forces sociales élaborent le programme, le rejettent ici, le révisent là, affinant le contenu que le parti réarticule, avant de le renvoyer à nouveau aux luttes, comme dans une sorte de spirale.
Il est maintenant clair que les trois fonctions articulatoires (rassemblement des forces sociales, la continuité dans le temps et donner voix à un contenu politique commun) sont tous connectées. L’une des principales façons pour un parti d’articuler des forces sociales diverses, par exemple, est d’élaborer un programme qui montre comment leurs luttes sont en réalité interconnectées. Mais la façon dont le parti arrive à articuler un programme cohérent est de le fonder sur les aspirations profondes des nombreuses forces sociales diverses qu’il cherche à aider à unifier.



Un instrument limité
Comme toutes les organisations, les partis n’émergent que par la lutte, et on ne peut donc jamais déterminer de manière abstraite à quoi ils ressembleront, ni comment ils réaliseront concrètement leurs fonctions d’articulation. Mais si l’on imagine le parti de cette manière, comme un articulateur, quelques conséquences s’imposent nécessairement.
Le parti n’est pas une entité fixe, mais la condensation de fonctions d’articulation en constante évolution. Devenir un parti ne consiste pas à franchir une limite numérique, à atteindre des critères structurels particuliers ou à être reconnu comme tel par l’État. Ce n’est pas une déclaration mais un acte.
Et c’est déjà en train de se produire : il y a déjà plusieurs organisations qui réalisent ces fonctions du parti à différent niveaux, même s’il ne se conçoivent pas comme un parti et ne désirent pas en devenir un. Par exemple, le syndicat des enseignants de Chicago ou les chapitres locaux de Black Lives Matter. Le DSA ne monopolise pas cette question à elle-seule.
Le parti ne peut pas s’obstiner à se concentrer sur une seule lutte, force sociale, ou forme organisationnelle. Bien que le parti devrait certainement se sentir libre de juger la conjecture et déterminer d’où émergent les luttes et y mobiliser des ressources, il ne peut pas non plus s’entêter sur une lutte unique, il doit demeurer attentif à toute agitation potentielle. Lénine l’exprimait clairement : « le communisme surgit de tous les points de la vie sociale; il fleurit résolument partout » et parfois « dans les lieux les plus inattendus ».
L’insurrection politique peut avoir une multitude de déclencheurs : des salles de classe sous-financées, le procès d’un violeur, un meurtre policier raciste, la construction d’un oléoduc sur des terres autochtones, la contamination de l’eau dans une ville désindustrialisée, un effondrement boursier, une fusillade dans une école, une pandémie. La vérité est que personne ne peut le savoir à l’avance, le parti doit être prêt à agir à n’importe quel moment. Au lieu d’attendre de manière myope l’émergence d’une lutte parfaite imaginée, ou de tordre les actions autonomes des personnes en mouvement pour les faire entrer dans un cadre préconçu, le parti doit rester à l’écoute du terrain. Comme l’écrivait Louis Althusser : « il ne s’agit pas d’“étendre” la politique existante, mais de savoir écouter la politique là où elle se fait. »
Pour cela, le parti doit demeurer très flexible. Il doit être prêt à abandonner une longue campagne et à se jeter dans une nouvelle explosion si nécessaire. Il doit être prêt à embracer immédiatement de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles tactiques, de nouvelles formes de luttes. Il doit être prêt à sacrifier ses idées et en ramasser de nouvelles lorsque les conditions changent. Il doit être prêt à réécrire son programme dès que c’est nécessaire, si les développements l’exigent. Il doit être prêt à faire des compromis, à négocier, à donner aux mouvements sociaux le bénéfice du doute. Il doit être ouvert à toutes les tactiques et méthodes. Comme Daniel Bensaïd le disait pour reprendre Lénine, : « Agitez dans tous les milieux! Soyez à l’affût des solutions les plus imprévisibles! Restez prêts aux changements soudains de formes! Sachez manier toutes les armes! » Mais surtout, le parti doit être disposé à apprendre, à admettre ses erreurs et à réfléchir sur ses propres actions.
Dans ce contexte, bâtir le parti ne revient pas à accumuler graduellement ses forces selon un plan prédéterminé. Il ne s’agit pas d’attendre patiemment que les membres nous joignent et favorisent le partage du vote ainsi que notre influence législative. Cette conception d’une croissance lente suppose un progrès linéaire, une vision du temps selon laquelle on peut espérer que le futur soit plus ou moins le même que le présent, un temps vide, homogène, ponctué de rituels, de cycles électoraux qui porteraient le lent développement du parti. Ce temps du « progrès mécanique », écrivait Daniel Bensaïd, est un temps non politique.
Plutôt que de traiter le futur comme une progression linéaire, il faudrait le voir comme des ruptures, des zigzags, des renversements et des bonds. Dans ce contexte, la construction du parti signifie accroître sa capacité à agir, ce qui signifie sa flexibilité, sa rapidité, d’aiguiser les atouts de ses membres, et d’étendre ses racines à mêmes les luttes sociales. Cela signifie accepter que ses effectifs connaîtront des hauts et des bas, que des revers surviendront, mais aussi qu’il existe des moments où le parti doit agir avec une extrême rapidité en jetant par la fenêtre les vieux manuels. Bâtir le parti ne revient pas à produire des millions de cartes de membre ; il s’agit de rendre le parti aussi flexible, adaptable, connecté, et attentif que possible.
Cela implique également de construire un haut niveau de diversité interne. Le parti doit coordonner non seulement une variété de forces sociales, mais aussi différents types de militantisme. Un parti composé uniquement d’intellectuels, de combattants, ou vraiment de n’importe quel type unique d’activistes, est un parti très limité. Un parti puissant est non seulement diversifié, mais aussi capable de coordonner différents efforts et de tirer le maximum de ce que ses membres peuvent apporter, plutôt que de les forcer à entrer dans un moule : il y a ceux qui combattent les fascistes dans la rue et il y a ceux qui dirigent les campagnes de terrain; il y a ceux qui théorisent tout comme il y a ceux qui organisent les entrepôts d’Amazon; il y a ceux qui organisent des réunions et ceux qui gèrent les médias sociaux. Mais le parti trouve aussi des manières de sortir les gens de leur zone de confort, d’envoyer les théoriciens faire du travail de mobilisation, d’encourager les organisateurs à participer à des groupes d’étude. À ce moment-là, enfin, le parti crée une division du travail efficace, flexible, adaptative et ouverte au changement.
Tout cela signifie que les questions organisationnelles fastidieuses, comme l’adhésion, la centralisation ou les caucus internes qui font que les membres se montent à la gorge sont toutes des questions secondaires. Ce n’est qu’après une enquête concrète sur la situation concrète et des réflexions sérieuses sur le meilleur moyen de supporter les luttes spécifiques en cours que le parti peut déterminer s’il devrait adopter une configuration structurale précise. Prendre ces décisions avant d’avoir déterminé ce qui est à faire consiste à s’enliser dans pire espèce d’idéalisme, juste après le refus de restructurer rapidement l’organisation lorsque différentes situations, besoins et tâches se présentent.
Surtout, voir le parti comme un articulateur signifie refuser de le considérer comme un véhicule pour gouverner. Il existe une tentation, surtout aujourd’hui, de se concentrer sur les élections, l’adoption de réformes, et un jour, la conquête du pouvoir d’État. Cette tentation repose parfois sur la croyance que c’est là, dans l’État, que réside le vrai pouvoir, et que ce n’est qu’après avoir conquis le pouvoir d’État que l’on pourra réellement changer les choses.
Mais comme l’a déjà souligné Althusser, le fait que toutes les forces sociales en lutte aient l’État comme enjeu « ne signifie pas du tout que la politique doive être définie par rapport à l’État. De la même manière que Marx a consciemment présenté Le Capital comme une “critique de l’économie politique” plutôt que comme une économie politique de substitution, nous devons penser une “critique de la politique telle qu’elle est imposée par la conception idéologique et la pratique de la bourgeoisie”. »
Concrètement, cela signifie, poursuivait-il, que lorsqu’il s’agit du parti, « il s’agit avant tout de ne pas le réduire aux formes officiellement sanctionnées par l’idéologie bourgeoise : l’État, la représentation populaire, la lutte politique pour la possession du pouvoir d’État, les partis politiques, etc. » Une fois que l’on entre dans cette logique, que l’on croque dans le fruit séduisant du gouvernement, c’est fini pour nous. Soit le parti devient l’État, et nous obtenons l’URSS. Soit nous sombrons dans le crétinisme parlementaire, et nous obtenons la triste histoire collaborationniste de la social-démocratie. La seule manière d’éviter ce triste destin est de refuser le piège de l’État. Au lieu d’un parti de gouvernement, nous devons insister sur l’autonomie du parti par rapport à l’État.
Cela ne veut pas dire qu’il faut automatiquement rejeter toute élection. La lutte électorale peut galvaniser la population ou populariser les demandes. Une fois au pouvoir, les élus peuvent agir en combattants derrière les lignes ennemies, paralyser le fonctionnement de l’État, libérer des ressources pour les organisations émancipatrices, ou supprimer les obstacles qui entravent l’auto-activité des forces sociales en lutte. Autrement dit, les luttes électorales peuvent être efficaces, mais elles doivent être organisées pour des fins spécifiques : le parti doit développer des mécanismes pour rendre ses élus responsables de leurs actes, et le travail électoral doit toujours jouer un rôle secondaire et de soutien, entièrement subordonné à la construction d’un écosystème organisationnel extra-parlementaire dynamique.
C’est cela la signification de l’autonomie du parti : reconnaître que bien que le parti s’investisse dans les luttes qui traversent l’État et les lient avec celles qui font rage de l’extérieur, le socialisme ne peut être bâti à même l’État bourgeois mais plutôt au-delà de l’État. Toutes les sociétés doivent satisfaire les besoins élémentaires tels que la sécurité, l’éducation, l’accès à l’eau potable, ou du secours d’urgence. Pour des raisons historiques complexes, l’État ne s’est pas seulement chargé de ces tâches essentielles, mais les a monopolisés à un tel point que nous ne pouvons imaginer d’autre manière de les remplir. L’État nous fait croire qu’il est impossible de reproduire nos conditions de vie sans lui. Capturé par l’idée de l’État nous en venons à croire que le seul moyen d’assurer la sécurité de la population passe par la police. Si nous abolissons la police, alors il ne resterait que le chaos.
Le but de la politique socialiste n’est pas s’approprier de l’État bourgeois, par l’insurrection ou l’électoralisme, et de mieux le gérer. Il s’agit plutôt de le démanteler en créant des organisations de contre-pouvoir de masse qui se réapproprient ses fonctions. Il s’agit de trouver de nouvelles façons d’assurer notre sécurité sans police, d’éduquer sans l’école publique telle qu’elle existe actuellement, ou de résoudre les conflits sans le système de justice criminel bourgeois. La création et la destruction vont de pair : tandis qu’elles rongent les appareils d’État comme des termites, ces instances démocratiques élaborent en même temps de nouvelles manières de vivre. Le socialisme n’est pas seulement un but à atteindre, c’est un processus, une façon de faire de la politique.
Ces organisations extra-parlementaires (soviets, conseils, communes, comités d’usine, groupes d’entraide, réseaux d’auto-défense, cliniques, syndicats, caucus de la base, garderies autonomes) sont le produit de forces sociales en lutte. Le parti n’est pas, et ne pourra jamais être, un substitut à ces structures. Il ne peut pas non plus les faire exister par un tour de magie. En revanche, le parti peut contribuer à les catalyser, les développer, les protéger, et surtout, il peut maintenir ces organisations opposées en une unité plus profonde par ses fonctions articulatoires. Le parti ne gouverne pas, il permet l’autogouvernement du peuple.
Ainsi, le parti est un instrument limité. Il n’est pas un hypnotiste qui contraint les individus à se rassembler en forces sociales. Il n’est pas un inventeur qui fait naître de toutes pièces de nouvelles formes d’organisation par une réflexion cloîtrée. Il n’est pas un maître omnipotent qui se charge d’apporter de l’extérieur la conscience de classe aux travailleurs et les aide à réaliser ce qu’ils sont déjà implicitement. Il n’est pas une armée qui mène seule la guerre contre l’État. Surtout, il n’est pas un corps dirigeant, un gouvernement en attente.
C’est un type spécifique d’organisation qui est appelé à exister afin de régler des problèmes spécifiques basés sur des conditions historiques spécifiques. Comme tout outil, il peut être très efficace lorsqu’il est utilisé pour la tâche appropriée. Mais toute tentative de le faire agir au-delà de cette fonction mènerait au désastre.

