DÉMANARCHIE – 1994/1997

Démanarchie est un journal anarchiste basé à Montréal, tout en ayant de forts liens à Québec. Il est actif de février 1994 à novembre 1997. Il se situe, idéologiquement et esthétiquement, dans la mouvance anarcho-punk, telle qu’ont pu la théoriser et la vivre les anarchistes britanniques de Crass ou de Subhumans. Le journal a pris plusieurs formes au fil des années, parfois sous forme de revue, parfois sous forme de feuillets… Le point de départ de son analyse est que le gouvernement, le patronat, le patriarcat et globalement le capitalisme sont des fieffés bandits qui volent et violentent le peuple. « Le gouvernement, c’est une claque dans la face du monde, pire que ça, c’est un ostie de coup de pied dans le cul. » Contre cette violence institutionnelle, une des rédactrices du journal précise la position de Démanarchie : « On va pas être doux, on va continuer à être violent. » La réponse de Démanarchie à cette violence systémique, ce sont ses positions libertaire, auto-gestionnaire, féministe et d’écologie sociale.

« On envoie chier les oppresseurs parce que c’est ça qu’ils méritent et on crache notre colère parce que c’est ça qu’on vit. C’est clair, sans détour, radical et violent parce que l’oppression est claire, sans détour radicale et violente. »

Vol. 3, no 5, juillet 1997

Le journal est d’abord fondé par des militant.es qui s’occupent aussi d’un centre communautaire anarchiste, l’Autonomous Octopus, situé sur la rue Marie-Anne Est à Montréal. Ce local sert de salle de spectacle et de lieu de rencontre radical, mais il est malheureusement fermé par les « beux » dès juin 1994.  Le journal plus que le local devient donc le principal organe de diffusion des idées radicales (libertaires et anarchistes) au Québec au milieu des années 1990, avec le journal socialiste libertaire Rebelles (plus intellectuel et… nationaliste québécois). C’est grâce à Démanarchie que les militant.es se parlent et s’informent, alors que le milieu anarchiste recoupe en partie les scènes punks de la province. Par exemple, Démanarchie est distribué durant les concerts de Banlieue Rouge ou des Bons à Rien, le journal montréalais collabore avec la revue anarcho-punk vert de Québec Eh… Basta ! dont l’équipe de rédaction s’occupe elle-même d’organiser les shows punks dans la capitale, etc.

Le journal adopte volontairement un ton violent et provocateur, sarcastique et intransigeant. Le monde pourri dans lequel nous vivons impose une telle attitude. Le journal préconise aussi un ton populiste, afin de rejoindre son lectorat ouvrier, punk ou lumpen, mais aussi afin de s’adresser plus largement aux gens écœurés par le système, un public réceptif à leur ton. Cette attitude lui sera apparemment bénéfique, puisque le journal a un tirage oscillant entre 1000 et 3000 exemplaires, qui se vendent puisque le journal ne fait pas faillite ! Vers la fin de son existence, le journal précise ses positions dans la « Plate-forme de Démanarchie » :

Si on peut dire que le journal est marginal jusqu’en 1996, il devient autrement célèbre après les émeutes de la Saint-Jean-Baptiste de 1996. En effet, après les émeutes du 23-24 juin 1996 dans la ville de Québec, où les émeutier.es survolté.es pillent allègrement les boutiques et s’en prennent audacieusement au Parlement de Québec, les flics ont besoin de trouver des coupables. C’est alors que Démanarchie sert de bouc-émissaire. Si le journal est ouvertement anti-flic, anti-capitaliste et anarchiste, il n’a bien sûr pas pu produire les émeutes de Québec (en général, les émeutes sont produites par la colère légitime du peuple). Dans tout les cas, c’est Démanarchie qui est visé, alors que le vol. 2, no 4 (juin / juillet 1996) de Démanarchie est exhibé à la télévision par un policier, preuve selon lui que les émeutes sont dues à l’équipe du journal. La couverture annonçait : Le climat social annonce un été chaud, titre appuyé par une voiture de flic en feu. Analyse sociale ou provocation ? Enfin, il semble que l’été fut effectivement chaud. Au final, la police ne pourra rien prouver, même si elle arrête trois personnes qu’elle croit liées à Démanarchie et en condamne une pour… possession de marijuana.

Démanarchie - Climat social

Démanarchie s’inscrit dans la mouvance anarchiste « par en-bas ». Ses membres sont militant.es avant tout, écrivain.es ensuite. Le journal est donc un relais des pratiques réelles et non une plateforme théorique a priori. La preuve en est la circulation de membres de Démanarchie vers d’autres publications (Démanarchie partage son casier postal de Québec avec la revue Hé… basta ! ; certains de ses membres collaborent à la revue Rebelles). Surtout, Démanarchie met quelques mots et des images sur ce qui se passe dans la vie quotidienne. On y traite des émeutes de l’année, du problème fasciste, des luttes des travailleur.euses, de la violence masculine et des luttes des femmes, etc. Pas de grandes théories, mais des analyses concrètes : une mise en forme informative et virulente qui accompagne les mouvements séditieux de la province. Le journal met aussi en relation francophones et anglophones des milieux libertaires grâce à des publications bilingues (les premiers numéros comprenaient même quelques pages en Espagnol). Enfin et bien sûr, le journal est un outil qui permet à la scène punk de diffuser ses événements, et qui permet aux militant.es de politiser la scène (qui en a bien besoin).

Suite à le répression de la fin de l’année 1996 et au changement de perspectives de certain.es collaborateur.trices, le journal arrête sa publication en novembre 1997 (vol. 3, no. 7) et le collectif se dissout quelques mois plus tard. Le journal tirait alors à 3000 exemplaires. L’aventure anarcho-punk au cœur de Démarchie ne s’arrête pas pour autant, puisque de nombreux.ses membres de Démanarchie passeront à la rédaction du journal anarchiste Le Trouble au début des années 2000. Démanarchie reste aussi une inspiration pour toute une génération d’anarcho-punk, qui voit le potentiel d’un média national tant pour l’organisation politique que pour politiser la scène punk. Cette expérience laissera des traces et sera un jalon dans la construction du réseau anarchistes québécois des années 2000, de la NÉFAC à l’UCL. Enfin, les articles abrasifs de Phébus comme les dessins éclatés d’Alexandre Popovic sont depuis des références de punkitude engagée.

Nous rendons disponibles, graduellement, des numéros de Démanarchie numérisés, que vous pouvez trouver dans notre section Documents numérisés. Que le camarade qui nous a généreusement fourni les copies originales du journal en soit ici remercié !

Finalement, sur six des principales publications anarchistes québécoises (dont Démanarchie) du dernier quart du XXe siècle, on consultera avec profit le bouquin de Marc-André Cyr, La presse anarchiste au Québec (1976-2001).

On écoutera de plus avec plaisir cette entrevue réalisée avec deux membres de Démanarchie, enregistrée au Backstreet Underground, samedi le 15 novembre 1997 :

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