Archives Révolutionnaires traduit ici un texte de Todd Gordon et Jeffery R. Webber qui porte sur la configuration actuelle de l’impérialisme, marqué plus que jamais par des rivalités géopolitiques et commerciales permises par un dégonflement de l’hégémonie américaine. Les auteurs avancent l’argument que la conception d’un super-impérialisme américain, comme puissance incontestée, n’a jamais vraiment permis d’expliquer la subtilité des contradictions qui se jouent dans les relations impériales depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils avancent aussi que la catégorie de monopole, centrale pour les conceptions marxistes classiques, possède la même tendance à effacer les rivalités et les contradictions. Selon eux, le primat de la loi de la valeur et du principe de compétition qui lui est intrinsèque est un outil privilégié pour expliquer la nature des États capitalistes. Dans une aire de soi-disant « multipolarité », Gordon et Webber proposent une théorie qui prend en compte la réalité de puissances impérialistes émergentes (Chine, Russie), tout en admettant une hégémonie du capitalisme américain. Si la domination américaine est fragilisée, on ne doit pas non plus déduire un inéluctable passage à la suprématie d’une nouvelle puissance (par exemple chinoise). Même en état de crise, les Empires peuvent durer longtemps.
Todd Gordon et Jeffery Webber sont co-auteurs du livre The Blood of Extraction : Canadian Imperialism in Latin America. Ils sont respectivement professeurs à l’Université Wilfrid Laurier (Waterloo) et à l’Université York (Toronto).
Prélude d’un nouvel ordre impérial ?
Todd Gordon et Jeffery R. Webber
Initialement publié le 26 avril 2024 sur le journal Specter
L’immédiateté de l’invasion russe de l’Ukraine, au côté de l’émergence de la Chine en tant que puissance mondiale potentielle, a modifié le débat sur l’impérialisme. Les théories fondées sur l’intégration croissante du capitalisme mondial sous la domination incontestée des États-Unis sont devenues de plus en plus insoutenables. Cette perspective, illustrée par l’ouvrage de Leo Panitch et Sam Gindin The Making of Global Capitalism, lauréat du prix Deutscher, a joui d’une estime considérable au sein de la gauche au cours des dernières décennies[1]. Entre-temps, le plus récent prestige dont jouissent les célébrations campistes de la multipolarité représente une sorte de miroir déformé des mêmes prémisses d’un impérium américain singulier. Dans ce dernier cas, la différence est que l’imperium est désormais en péril, non pas en raison d’une rivalité inter-impériale, mais plutôt en raison de l’émergence d’un bloc d’États en conflit avec les États-Unis, ces derniers devant, de ce fait, être compris comme des entités anti-impérialistes indépendamment de leur structure sociale ou de leur paysage politique. Malgré leurs analyses contrastées à propos de la force persistante de la suprématie américaine, les deux perspectives convergent progressivement sur le plan politique, comme dans leur apologie commune de l’invasion russe de l’Ukraine, que les deux courants tendent à considérer comme une simple réponse à l’excès de pouvoir des États-Unis.
S’il est plus évident que jamais que le capitalisme mondial est fragmenté par des puissances géopolitiques concurrentes, la vision de la suprématie américaine — même à l’apogée de sa puissance après la guerre froide — en tant que machine bien huilée et exempte de toute contradiction sérieuse n’a jamais vraiment rendu compte de la complexité, du dynamisme ou de l’irrégularité de l’ordre mondial et de ses configurations impérialistes. La domination des États-Unis a souvent été interprétée à tort comme une force omnipotente. Les espoirs de longévité illimitée de l’empire américain se sont naturellement développés à partir des fondements de cette vision du monde. En bref, un moment exceptionnel de prééminence a été confondu avec une nouvelle normalité, occultant le long épisode de l’impérialisme multipolaire dans l’histoire du capitalisme mondial.
Souligner que la thèse de l’unipolarité a toujours obscurci plus qu’elle n’a éclairé n’exige pas de croire en un successeur imminent de la puissance américaine, ni de revenir aux théories de l’impérialisme vieilles d’un siècle, lorsque la rivalité interimpériale était brutalement manifeste, même si nous pouvons continuer d’apprendre sur les débats qui ont émergé au cours de la Deuxième Internationale. Le défi pour les anti-impérialistes du XXIe siècle est d’identifier les forces fondamentales qui animent l’impérialisme capitaliste à travers le temps, tout en restant attentifs aux diverses formes qu’il prend dans les différentes périodes historiques. L’ordre mondial capitaliste est intrinsèquement impérialiste, même si ses hiérarchies et les modalités de la concurrence et de la coopération entre les États sont susceptibles d’évoluer. L’impérialisme ne peut être éliminé par des traités de paix ni transcendé par un marché mondial intégré. La stabilité, la paix et la justice à l’international resteront nécessairement incertaines tant que le capitalisme survivra.
Dans ce qui suit, nous proposons quelques points de départ pour une analyse de la logique impérialiste sous-jacente du capitalisme et de ses formes phénoménales au XXIe siècle.
Le marché mondial
L’histoire du capitalisme montre clairement qu’il possède une dynamique impérialiste qui diffère de la construction d’empires non capitalistes. Ellen Meiksins Wood l’a exprimé de la manière la plus éloquente dans Empire of Capital[2]. Tout comme les seigneurs féodaux dans leurs relations avec les paysans, les empires coloniaux non capitalistes du passé — tels que les empires féodaux portugais et espagnol en Amérique latine entre la fin du XVe et le début du XIXe siècle — ont dominé des territoires et des sujets par la conquête militaire et le pouvoir politique direct ; il s’agissait, en d’autres termes, d’une forme de coercition non marchande qui dépendait principalement de l’exercice du pouvoir politique. Ce que nous considérons aujourd’hui comme deux domaines institutionnellement distincts, le pouvoir économique et le pouvoir politique, étaient couramment fusionnés dans les empires européens non capitalistes. Le pouvoir politique était dévolu au souverain, à l’élite foncière et à la hiérarchie ecclésiastique. Le pouvoir direct et personnalisé qu’ils acquéraient grâce à leur statut politico-religieux était utilisé pour extraire de force les richesses des paysans à l’intérieur du pays et des colonisés à l’étranger.
Par opposition, l’impérialisme capitaliste mature est guidé par les impératifs universels et impersonnels du marché qui régissent la société capitaliste. La richesse productive — c’est-à-dire le capital — est déployée uniquement pour réaliser des profits dans les limites disciplinaires de la concurrence du marché. La survie sur le marché dépend de la capacité des capitalistes, en tant que capital, à augmenter efficacement la productivité en accumulant et en déployant les technologies les plus avancées, en extrayant toujours plus de valeur du travail et en recherchant de nouveaux marchés avec des ressources naturelles à transformer en marchandises, une main-d’œuvre moins chère à exploiter et un plus grand nombre de consommateurs pour acheter leurs marchandises. Le pouvoir d’extraire des richesses du travail et de la terre d’autrui n’est pas, à proprement parler, un acte directement politique, mais le produit de la domination sur le marché. Le fait que les capitalistes soient obligés de piller les richesses naturelles et d’exploiter la main-d’œuvre est lui-même un produit de la contrainte du marché, le fouet de la concurrence.
Malgré les affirmations des théories marxistes orthodoxes du début du XXe siècle, l’impérialisme coexiste avec le capitalisme en tant que tel et n’est pas un sous-produit temporaire d’un « stade monopolistique » particulier dans lequel l’expansion internationale est ostensiblement motivée par un excédent de capital à la recherche de débouchés. L’augmentation de la taille des entreprises concomitante au libéralisme classique de la fin du XIXe siècle ou au néolibéralisme de la fin du XXe siècle, par exemple, n’est pas synonyme de contrôle monopolistique ou de suppression de la concurrence. Les théories du capital monopolistique ont toujours eu une valeur analytique limitée. Le capitalisme recrée systématiquement concurrence et oligopole sous des formes complémentaires. À certains moments d’intenses rivalités entre firmes, des entreprises spécifiques introduisent des formes transitoires de suprématie. Or, celles-ci succombent toujours aux nouvelles batailles concurrentielles menées par les pressions à la baisse sur le taux de profit et la poursuite concurrentielle de l’amélioration de la productivité qui lui est associée.
Il s’ensuit qu’il existe une logique d’expansion géographique au cœur même de l’ordre social capitaliste, enracinée dans les impératifs du marché. « La tendance à créer le marché mondial », affirme Marx, « est directement donnée dans le concept de capital lui-même [3]». En d’autres termes, l’impulsion du capital à transcender les frontières nationales est immanente à un ordre social fondé sur la recherche concurrentielle du profit. L’obligation quotidienne de s’étendre est en outre conditionnée par la volatilité ordinaire du régime capitaliste, de même que les crises systémiques récurrentes du capitalisme entraînent souvent des poussées d’expansion obligatoires. Les contours de l’expansion sur le marché mondial dépendent des limites spatio-temporelles, logistiques et politiques rencontrées par le capital à dans un temps et un lieu donné.
L’occupation coloniale directe de territoires étrangers habités était, par exemple, une caractéristique importante des puissances capitalistes en transition qui émergeaient du féodalisme européen, face au monde non capitaliste au-delà de l’Europe. La domination coloniale directe faisait partie du répertoire de conquêtes appropriées au début du capitalisme expansionniste, étant donné la concurrence intense entre les puissances coloniales européennes naissantes et leurs efforts mutuels pour établir des marchés au-delà de leurs propres frontières nationales, sur lesquels elles pouvaient exercer un accès préférentiel. Mais le contrôle territorial et politique direct des colonies n’a jamais été une fin en soi. Le capital était au contraire poussé à transformer ces sociétés, leurs formes de travail et leurs écologies, en les subordonnant à la logique impersonnelle du marché capitaliste ; la survie des entreprises capitalistes européennes dominantes dépendait de leur capacité à se reproduire par le biais de relations de marché mondiales régies par les capacités de puissances coloniales concurrentes.
Si l’occupation territoriale était la caractéristique principale des empires féodaux, dans le cadre du capitalisme de transition, elle est devenue l’expression politique de la volonté sous-jacente d’expansion et de domination du marché — le résultat, et non la cause, de l’impérialisme capitaliste. Ainsi, la désintégration du colonialisme formel après la Seconde Guerre mondiale dans le sillage de la rébellion anticoloniale n’a pas signifié la fin de l’impérialisme capitaliste. Au contraire, elle représentait, entre autres, un changement de forme rendu possible par des relations capitalistes plus développées à l’échelle mondiale. Cela a entraîné une évolution vers des mécanismes de pouvoir impérial, de subordination et de concurrence plus fortement réfractés par les relations de marché qui englobaient désormais le monde entier. Le régime colonial, qui implique un contrôle et une domination territoriale directe, n’a pas entièrement disparu dans ce nouveau scénario, mais il s’est principalement limité à la dynamique interne des sociétés coloniales de peuplement d’États-nations nominalement souverains et indépendants.
Ainsi, même si chaque machination impérialiste est difficilement réductible à un calcul économique immédiat, les mécanismes de l’impérialisme au XXIe siècle opèrent à travers les forces impersonnelles du marché mondial. Il ne fait guère de doute que dans le monde d’aujourd’hui, la reproduction matérielle de toutes les nations, et donc leurs expressions politiques, est inséparable des forces du marché mondial. Tous les États-nations, même les plus puissants, sont subordonnés de manière différenciée à la loi de la valeur et à ses impératifs. Les régimes réglementaires qu’ils établissent et les modèles de commerce et d’investissement transfrontaliers qu’ils facilitent servent à reproduire ces impératifs. Les phases historiques successives du développement du capitalisme en tant qu’ensemble unifié sont jalonnées des conséquences de cette logique générale qui l’anime.
Appréhender le marché mondial comme un système d’interdépendance mondiale différenciée, plutôt que d’indépendance nationale, est donc un point de départ nécessaire pour comprendre les trajectoires spécifiques des différentes sociétés. À cet égard, l’ordre capitaliste mondial doit être compris comme une totalité en train de naître, au cœur de laquelle se trouve le marché mondial, dont les parties liées entre elles ne peuvent être correctement comprises indépendamment les unes des autres ou de l’ensemble plus vaste qu’elles constituent. Ainsi comprises, les actions impérialistes entreprises par les États dominants pour reproduire leur position dans la hiérarchie des États n’ont guère de sens si elles répondent à un équilibre calculé entre une logique économique du capital et une logique géopolitique de gestion de l’État. L’espace territorial du monde moderne est celui de l’argent mondial. Sa logique opère à l’intérieur de l’État lui-même plutôt que d’agir sur lui de l’extérieur. L’État et le capital, en ce sens, n’adhèrent pas à des logiques distinctes et externes qui ne se résolvent que par des collisions, mais sont au contraire intégrés de manière interne et dialectique dans un processus unique et unifié, plein d’antagonismes et de contradictions.
Ces antagonismes complexes signifient que l’impérialisme capitaliste ne se dispense jamais de recourir à la force coercitive, comme en atteste un simple coup d’œil porté aux journaux d’aujourd’hui. Tout comme la domination du marché doit être imposée localement sur les pauvres et les dépossédés, les États capitalistes et les institutions internationales exercent leur pouvoir à l’échelle mondiale dans le même but. Le pouvoir sur les autres nations et leurs populations est renforcé par la dépendance à l’égard du marché (market dependency). Les pays qui manquent — le plus souvent en tant qu’héritage de leur subordination historique par le biais de la domination coloniale — de capacités à rivaliser sur le marché mondial avec les capitaux plus avancés des pays plus riches restent coincés dans un cycle de faible productivité accompagné de niveaux élevés de pauvreté et d’endettement. C’est précisément pour cette raison que les relations du marché mondial sont intrinsèquement instables et que la force est nécessaire pour garantir les droits de propriété du capital investi à l’international. Les populations récalcitrantes, et parfois leurs gouvernements, doivent être maintenues dans le droit chemin. Parallèlement, la concurrence généralisée entre les États au sein du marché mondial pousse également les États à promouvoir les intérêts d’un groupe de capitalistes contre un autre.
Multiplicité
Souligner l’interdépendance mondiale n’implique pas l’existence présente d’un monde plat, pas plus que l’homogénéisation de la spécificité historique des trajectoires nationales et régionales de développement capitaliste. Le moment et la nature de la transition d’un territoire vers le capitalisme et son insertion dans un marché mondial en constante évolution ont des conséquences considérables. Il importe que le développement soit « précoce » ou « tardif », que l’intégration dans le marché mondial se fasse au sommet ou à la base de la hiérarchie mondiale des États. Il existe une dialectique entre l’universel (le marché mondial) et le particulier (les parties nationales et régionales), l’abstrait (la logique générale du capitalisme mondial) et le concret (les conditions locales spécifiques), qui informe le développement inégal du capitalisme et les expériences distinctes de formations sociales spécifiques.
L’accumulation inégale renforce et soutient un système pluriel d’États et fait ainsi obstacle au type d’architecture internationale du pouvoir étatique que certains libéraux et marxistes imaginaient se développer à l’apogée de la mondialisation. Les processus d’accumulation mondiale du capital se traduisent par des concentrations géographiques d’investissements, de marchés et de main-d’œuvre dans des endroits spécifiques de l’économie mondiale — regroupements de capitaux qui privilégient certaines régions au détriment d’autres et qui tendent à se renforcer au fil du temps. C’est principalement par le biais de ces particularités des sentiers de la dépendance de l’accumulation que les hiérarchies sont reproduites. Si tous les pays sont liés par les impératifs universels du marché, chacun s’y soumet d’une manière propre à sa taille et à sa puissance. Comme les marxistes l’ont affirmé de diverses manières depuis plus d’un siècle, le marché mondial se constitue et se reconstitue, en partie, par la canalisation de la richesse des pays pauvres vers les pays riches, en particulier dans les périodes de crise capitaliste profonde et durable. Conformément à l’unité dialectique de l’État et du capital décrite ci-dessus, la subordination permanente des États plus pauvres et plus faibles n’est jamais un processus strictement « économique », mais la conséquence du pouvoir impérial de l’État dans toutes ses dimensions.
Inégalité
L’inégalité mondiale est également une source essentielle de tension entre différents États impériaux, ainsi qu’entre les États impériaux et les pays en développement tardif qui aspirent à une plus grande puissance. L’impératif omniprésent de l’expansion capitaliste conduit à une intensification de la concurrence pour les marchés, souvent accompagnée d’efforts pour établir des sphères d’influence géopolitiques croissantes. Le développement tardif a une influence particulière sur les modèles de lutte des classes et leur expression dans la politique de « rattrapage » du développement, souvent illustrée par l’application par l’État du développement capitaliste par le haut au moyen d’un pouvoir autoritaire sur les travailleurs et de politiques interventionnistes visant à protéger, à promouvoir ou à contrôler des industries spécifiques. Le développement capitaliste dans une zone géographique du système mondial — y compris l’aspect politique et géopolitique du développement — est nécessairement lié, comme cause ou résultat, au développement d’autres zones.
C’est précisément la raison pour laquelle les théories du capitalisme mondial qui ne prêtent pas attention à la guerre et aux autres manifestations de rivalité — qu’il s’agisse de l’accent mis par William Robinson sur la formation transnationale des classes et des États, de Panitch et Gindin sur l’omnipotence des États-Unis, ou de Michael Hardt et Antonio Negri sur l’Empire — sont en contradiction flagrante avec les caractéristiques définitives de la conjoncture internationale actuelle.
L’inégalité, la tension et le conflit n’impliquent pas l’inévitabilité d’une guerre inter-impériale, ni la justification contemporaine simpliste des théories marxistes classiques de l’impérialisme au tournant du vingtième siècle. Les formes phénoménales du conflit ne sont jamais de simples épiphénomènes qui expriment mécaniquement la dispute féroce de la concurrence capitaliste. En fin de compte, lorsqu’on en vient aux rythmes de la compétition géopolitique dans des cas concrets, ses crescendos et ses nadirs dépendent d’une série de facteurs conjoncturels, tels que l’intensité de la concurrence, les variations de l’équilibre des forces, les enjeux d’un conflit donné et la capacité des institutions internationales à canaliser les tensions loin d’une confrontation militaire directe. Si les antagonismes géopolitiques ont pris des formes et des intensités différentes au cours de la longue histoire de la modernité capitaliste, ils sont toujours restés une caractéristique marquante du paysage et augmentent clairement les sérieuses fractures au sein du système mondial du XXIe siècle. Pour prendre en compte les propriétés émergentes des conflits qui apparaissent aujourd’hui, nous devons éviter de présupposer l’équilibre ou de surestimer les pouvoirs durables d’un ordre libéral ostensiblement intégré. Les investissements et les échanges transfrontaliers, couplés à la propriété multinationale des capitaux, se sont incontestablement approfondis et développés au cours des trois dernières décennies du vingtième siècle. Toutefois, à la suite de la crise de 2008, l’intégration globale a modestement décliné dans tous ces domaines. Il est trop tôt pour déterminer la profondeur et la vitesse de cette trajectoire, mais la direction est suffisamment claire, et elle pourrait bien s’accélérer et prendre une signification plus profonde à mesure que la rivalité entre les États-Unis, la Chine et la Russie s’intensifie.
Quelle que soit la cohérence conceptuelle de l’intégration du marché mondial et de la transnationalisation du capital et des structures étatiques au niveau de la logique capitaliste, la réalité historique est que le capitalisme mondial est né dans un monde de territoires et d’États nationaux, et que quatre siècles de capitalisme n’ont fait que multiplier leur nombre. La persistance des frontières territoriales, le développement économique inégal, la concurrence, l’instabilité et les crises ont en fait renforcé les processus de formation des États nationaux.
Les institutions internationales et régionales qui ont vu le jour dépassent rarement la somme des États nationaux qui les ont créées. Les États nationaux continuent de jouer un rôle fondamental dans la régulation de l’accumulation capitaliste nationale et internationale. Tant que l’État-nation reste un moyen central d’organiser l’accumulation capitaliste mondiale, il faut s’attendre à des conflits, des rivalités et des guerres. L’existence de l’État-nation présuppose que, même avec les investissements et le commerce internationaux, le capital maintiendra un certain enracinement dans des territoires spécifiques définis au niveau national ; le capital, et donc les capitalistes, conservera un certain degré d’identité nationale en fonction de l’endroit où ils sont apparus, de l’endroit où ils ont leur siège et de la manière dont ils sont liés aux institutions nationales.
Une chaîne
Le système mondial actuel est organisé en ce que Lénine appelait une chaîne impérialiste — un continuum de pouvoir qui s’étend de la superpuissance impérialiste aux États qui cherchent à défier la puissance dominante, en passant par les États impérialistes secondaires et les États périphériques. Chacun d’entre eux constitue un maillon d’une chaîne qui est une unité hiérarchique d’interdépendance, de coordination et de conflit économique et politique.
L’élément grossièrement coercitif de la reproduction de la domination américaine coexiste avec un élément plus intangible découlant de la stabilité et des opportunités sélectives que son leadership représente pour les membres positionnés tout au long de la chaîne impérialiste. Et pourtant, la notion d’une suprématie américaine sans friction est un fantasme ; son minimalisme élégant a pour prix de nier les complexités réelles de la concurrence, de la coopération, de l’antagonisme et de la dépendance mutuelle, lesquelles traversent le domaine hasardeux de la politique internationale. Le régime américain est marqué par de multiples symptômes de décomposition interne qui se répercutent sur la projection de son pouvoir à l’étranger. Entre-temps, les actions des États situés plus loin dans la chaîne, y compris les puissances secondaires alliées des États-Unis, n’ont jamais pu être expliquées simplement en référence aux diktats émanant de Washington. Il faut tenir compte des limites de l’action des puissances non hégémoniques et des antagonismes que cette marge de manœuvre entre les différentes puissances peut engendrer, jusqu’aux crises de la domination hégémonique.
Comme l’ont montré un certain nombre d’observateurs, une foule de pays autres que les États-Unis font preuve d’une capacité significative à projeter leur puissance politique, économique et militaire au-delà de leurs frontières. Si certains de ces pays sont alliés aux États-Unis, d’autres ne le sont pas. Dans The City : London and the Global Power of Finance, Tony Norfield développe l’un des seuls cadres sérieux permettant de mesurer systématiquement le poids et l’influence relatifs des différentes puissances capitalistes dans le monde d’aujourd’hui. Norfield propose des preuves empiriques pour remettre en question « l’hypothèse selon laquelle les autres puissances capitalistes ne sont, tout au plus, que des complices mineurs des plans américains, ignorant comment leurs propres intérêts sont également promus par leurs actions [4]». Mais, quelle que soit la manière dont on évalue les gradations de pouvoir entre les maillons de la chaîne impérialiste, les intérêts et les actions de nombreux pays ne peuvent manifestement pas être facilement réduits à la fantaisie des États-Unis. L’initiative chinoise de la « Nouvelle route de la soie », la militarisation de la mer de Chine méridionale, les dépenses de défense globales et la croissance calculée en tant que nation créancière des pays plus pauvres sont parmi les indicateurs les plus évidents des limites de la puissance américaine. De même, les interventions de la Russie en Géorgie, en Syrie, au Kazakhstan et en Ukraine représentent des efforts audacieux pour promouvoir l’intégration économique régionale et affirmer un pouvoir hors de portée de la domination américaine. Mais toutes les preuves d’intérêts et de capacité indépendants n’apparaissent pas comme un affront audacieux à la puissance américaine. Même l’imposition hostile d’un pouvoir impérial sur des États plus faibles du Sud par des alliés américains étroitement intégrés comme le Canada ou l’Australie est souvent irréductible à l’orientation stratégique des États-Unis.
Race et nation
Le nationalisme et le racisme imprègnent et renforcent les autres dimensions de l’impérialisme évoquées dans les sections précédentes. Le caractère auto-expansionniste du capital — son besoin et sa capacité à transcender les frontières nationales dans la poursuite de la rentabilité — n’implique nullement que les processus historiques concrets permettant sa mobilité soient purement économiques. Notre conception de l’unité dialectique de l’État et du capital exclut la possibilité d’une double logique, c’est-à-dire l’idée d’une expansion capitaliste isolée d’une gestion prétendument autonome des intérêts territoriaux par l’État. Le pouvoir politique et l’hégémonie bourgeoise sont nécessaires pour reproduire les relations sociales capitalistes au niveau de l’État-nation. De même, l’internationalisation du capital nécessite un pouvoir et une intervention politiques. L’intervention récurrente de l’État et la reproduction de la domination bourgeoise à ces échelles nécessitent une certaine forme de légitimation idéologique. Le recours au racisme s’est avéré être un moyen idéologique important pour justifier la domination impériale. « De nombreux moments clés décrits par les marxistes comme motivés par l’expansion capitaliste », observe Robert Knox, « étaient également imprégnés de racisme [5]».
Le nationalisme dans les États dominants du système-monde a souvent été lié au racisme. Comme le souligne Knox, une partie du problème de la plupart des travaux marxistes actuels sur l’impérialisme réside dans la séparation rigide entre la race et la valeur capitaliste, au lieu de les considérer comme des éléments co-constitutifs de l’expansion capitaliste, à la fois dans l’histoire et dans le présent. Le plus frappant est que « l’impérialisme s’est largement caractérisé par l’expansion d’États européens blancs dans des sociétés non blanches et non européennes et leur subordination » et que « la division contemporaine du travail a largement reflété ces schémas historiques ». S’inspirant de Frantz Fanon, Knox souligne la façon dont la race et la valeur sont entrelacées dans les moments historiques constitutifs de l’impérialisme capitaliste.
[…] à chaque moment du processus d’accumulation du capital, la race est centrale. La race entre d’abord en scène pour justifier la dépossession des habitants autochtones et légitimer le transfert de valeur depuis la périphérie. Les profondes transformations sociales nécessaires à l’expansion de l’accumulation capitaliste sont articulées en termes de catégorisations raciales. Enfin, ces catégories raciales jouent un rôle crucial dans la gouvernance des territoires périphériques et dans l’endiguement de la résistance aux processus d’accumulation capitaliste.[6]
La race n’est pas une caractéristique d’une période initiale de l’histoire coloniale qui est ensuite transcendée par l’accumulation capitaliste sans distinction de couleur. Au contraire, la race se manifeste continuellement à travers les principaux axes de l’impérialisme contemporain — un impérialisme largement mené sans colonies. « Le fait que le journal phare de l’empire américain moderne, Foreign Affairs, ait évolué à partir du Journal of Race Development, dont le titre est révélateur, suggère », soulignent Elizabeth Esch et David Roediger, « que peu d’architectes de l’empire américain ont fait leur travail en dehors d’un cadre racial [7]». Comme l’affirme Knox, le racisme continue de figurer dans la rhétorique de bonne gouvernance des institutions financières internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, dans la mesure où leur langage s’appuie sur des stéréotypes racistes des populations paresseuses et corrompues des sociétés périphériques. Lorsque l’aide conditionnelle est divisée, retenue et policée, la race fournit des outils linguistiques utiles pour construire les histoires des pauvres méritants et non méritants. Il en va de même pour le bras armé du pouvoir impérial. Les interventions militaires de l’époque contemporaine s’appuient sur des reproductions rénovées de tropes coloniaux standard concernant la sauvagerie ostensible des sociétés non européennes. Les renouvellements n’ont pas toujours besoin d’être approfondis — « barbare » est un refrain constant, par exemple, dans les apologies libérales de Michael Ignatieff de la guerre d’Irak de 2003. Un travail idéologique similaire est effectué sous la bannière de l’humanitarisme, où les codes raciaux prédominent, comme l’illustre le ciblage exclusif des pays africains par la Cour pénale internationale.
Horizons
L’organisation impérialiste du monde est dynamique, un mélange instable de coopération et de concurrence, de frictions et de contradictions. Des puissances se dressent, de nouvelles menacent d’émerger et d’autres, plus anciennes, sont confrontées à un déclin potentiel. Certains moments historiques peuvent accélérer ces processus et approfondir les lignes de fracture existantes, ouvrant la voie à des transformations majeures.
Les futurs étudiants en politique mondiale considéreront probablement la crise capitaliste mondiale de 2008 et la période de stagnation prolongée qui en a résulté comme l’un de ces moments. Toutes les périodes précédentes de crise profonde et prolongée du capitalisme ont transformé l’ordre géopolitique. La Grande Dépression des années 1870-1890 a intensifié la course aux possessions coloniales et a culminé avec la Première Guerre mondiale. La Grande Dépression des années 1930 a finalement conduit — après la défaite de l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale — à la consolidation de l’hégémonie américaine dans la période d’après-guerre, à la vague de luttes anticoloniales couronnées de succès et au déclin des puissances européennes. La crise des années 1970 a ouvert la voie à l’ère néolibérale, avec, entre autres, l’essor industriel de la Chine, l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide.
De même que la rivalité entre grandes puissances a précédé la première Grande Dépression et que les origines de la montée en puissance des États-Unis se situent avant la Seconde Guerre mondiale, les caractéristiques centrales de la conjoncture impériale actuelle — le déclin relatif de la domination américaine, l’émergence de la Chine en tant que puissance régionale et mondiale potentielle, et l’affirmation croissante de la Russie dans sa sphère d’influence — sont toutes des phénomènes qui ont commencé avant 2008. Mais la volatilité libérée par 2008 — la destruction du capital aux États-Unis, en Europe et en Russie, le quasi-effondrement des systèmes bancaires, les défauts de paiement de la dette souveraine en Grèce et ailleurs, une décennie et demie d’investissements et de croissance anémiques, et la capacité de la Chine à atténuer certains des pires impacts de la crise et de la stagnation qui s’en est suivi — ne pouvait que transformer le paysage mondial.
Les États-Unis restent l’État impérialiste dominant dans le monde, mais l’ordre mondial est en pleine reconfiguration. La compétitivité internationale du capital manufacturier américain s’affaiblit.
Le rôle du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale commence à décliner. La puissance américaine n’a pas été en mesure d’intégrer la Chine dans le système mondial selon ses propres termes. L’Irak et l’Afghanistan ont clairement montré les limites de la guerre américaine en tant que moyen de leadership. La Chine a profité de ce moment pour renforcer son influence économique, politique et militaire de manière régionale et au-delà. Elle a développé des multinationales championnes pour concurrencer ses homologues américaines et européennes. Elle s’est assuré l’accès aux matières premières des pays plus faibles pour alimenter sa croissance industrielle et de haute technologie, tout en enfermant ces pays dans de nouvelles relations d’endettement. Elle maintient sa domination globale dans l’industrie des minéraux critiques. Le budget de la défense de la Chine a augmenté rapidement et pourrait dépasser les estimations américaines habituelles. Elle est désormais capable d’affirmer sa prédominance militaire dans la mer de Chine méridionale. Si, hormis ses capacités nucléaires, la Russie n’est ni une grande puissance ni une puissance émergente, elle a elle aussi saisi l’occasion offerte par les instabilités de l’hégémonie américaine et les recettes d’exportation provenant de la dépendance de l’Union européenne à l’égard de son pétrole et de son gaz pour réaffirmer ses prétentions sur une sphère d’influence qui remonte à l’empire russe d’avant l’ère soviétique.
Si nous voulons ne serait-ce que commencer à comprendre les transformations actuelles de l’impérialisme, nous ne pouvons pas nous en tenir aux idées reçues. Nous avons besoin d’un cadre théorique ouvert et dialectique. Nous devrons être attentifs aux nouveaux développements qui suggèrent une multipolarisation. En même temps, nous ne devons pas prétendre que la montée en puissance d’une ou plusieurs puissances entraîne nécessairement le déclin sans fin d’une autre. Si la situation mondiale dynamique actuelle se transforme en un ordre international relativement stable et reconfiguré, il est très peu probable qu’il s’agisse d’une simple répétition de l’hégémonie américaine contestée de l’après-Seconde Guerre mondiale ou du début du vingtième siècle, marqué par la rivalité classique entre les puissances. Si nous espérons garder nos repères, nous pourrions faire pire que de prêter attention à l’expansion incessante du capital sur le marché mondial, aux capacités durables de l’État-nation dans toute sa multiplicité, aux contradictions de l’accumulation inégale, au renforcement et à l’affaiblissement des maillons de la chaîne impérialiste, et à la férocité du nationalisme et du racisme qui sous-tend tout cela.
Texte traduit de l’anglais par Nathan Brullemans
Notes
[1] Leo Panitch and Sam Gindin, The Making of Global Capitalism: The Political Economy of American Empire (New York: Verso, 2012).
[2] Ellen Meiksins Wood, Empire of Capital (New York: Verso, 2005).
[3] Karl Marx, Grundrisse: Foundations of the Critique of Political Economy (New York: Penguin, 1993).
[4] Tony Norfield, The City: London and the Global Power of Finance (London: Verso, 2017).
[5] Robert Knox, “Valuing Race? Stretched Marxism and the Logic of Imperialism,” London Review of International Law, 4, no. 1 (2016): 28.
[6] Knox, “Valuing Race?” 28.
[7] Elizabeth Esch and David Roediger, “‘One Symptom of Originality’: Race and the Management of Labor in US History” in David Roediger, Class, Race and Marxism, (London: Verso, 2017), 143.

