Les travailleuses contre l’État néolibéral : entrevue avec Camille Robert

Camille Robert est historienne, chercheuse postdoctorale à l’Université Concordia et chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal. Depuis plusieurs années, ses recherches portent sur l’histoire syndicale, les luttes des travailleuses du secteur public et les mobilisations féministes. Elle a notamment publié le livre Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager (Éditions Somme toute, 2017) et codirigé l’ouvrage Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée (Éditions du Remue-ménage, 2018). Camille Robert est aussi membre des comités de rédaction des revues Labour / Le travail et Histoire engagée. Sa thèse s’intitule Les travailleuses de l’éducation et de la santé face au tournant néolibéral de l’État québécois (1980-1989). Le collectif Archives Révolutionnaires s’est entretenu avec elle afin de mieux saisir la restructuration économique des années 1980 et son impact sur les travailleuses du secteur public, ainsi que sur leurs courageuses luttes. Alors que l’austérité fait son retour au Québec et que la droite radicale s’impose un peu partout, il est essentiel d’étudier les résistances passées au néolibéralisme pour s’en inspirer et développer une stratégie ouvrière victorieuse.

Entrevue réalisée par Alexis Lafleur-Paiement

Alexis Lafleur-Paiement : D’abord, voudrais-tu me parler de la manière dont le néolibéralisme s’est imposé mondialement au tournant des années 1970-1980, et présenter ses caractéristiques principales ?

Camille Robert : Pour une introduction sur le sujet, je recommanderais le livre de David Harvey, un géographe marxiste qui a écrit une Brève histoire du néolibéralisme. C’est un bon ouvrage pour comprendre comment s’est déployé le néolibéralisme à l’échelle internationale. En fait, les idées néolibérales émergent dès les années 1940, avec la formation de la Société du Mont-Pèlerin qui a regroupé les penseurs néolibéraux à partir de 1947. Mais c’est surtout dans les années 1970 qu’on voit leurs idées s’imposer davantage, dans la foulée de critiques du modèle de l’État-providence et d’une reconfiguration majeure des rapports de force.

Harvey souligne qu’il y a eu de premières expériences néolibérales, par exemple au Chili après le coup d’État du 11 septembre 1973. Celui-ci est à inscrire dans une restructuration néolibérale mondiale, où on voit des gouvernements socialistes ou défendant les intérêts des travailleuses et des travailleurs être remplacés de force par des régimes autoritaires qui mettent en place des programmes antisociaux. Quand on réfléchit aux débuts du néolibéralisme, il faut aussi considérer ces événements, et pas seulement regarder l’Angleterre de Margaret Thatcher ou les États-Unis de Ronald Reagan.

Plus concrètement, je dirais que le néolibéralisme se présente d’abord comme une remise en question de l’État-providence. Rappelons que ce dernier s’était mis en place dans le cadre d’un régime d’accumulation fordiste, caractérisé par une croissance de la productivité, une augmentation de la consommation et par l’intervention de l’État comme régulateur des tensions entre le capital et le travail. L’État-providence a émergé à partir des années 1930-1940 et s’est consolidé après la Deuxième Guerre mondiale aux États-Unis, au Canada, en Angleterre et en France, notamment. L’après-guerre correspond aussi à une période d’avancées importantes pour le mouvement syndical qui obtient généralement des rehaussements salariaux et de meilleures conditions d’emploi. En parallèle, l’État met en place divers services publics et des programmes sociaux universels qui visent à combler, en partie, les revendications ouvrières et à réduire les conflits de travail. Il y a un certain apaisement des tensions entre capital et travail, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de conflits et que tout va bien ! Il y a tout de même plusieurs grèves et d’importants mouvements de revendications.

Dès les années 1960-1970, on commence toutefois à voir un essoufflement du régime d’accumulation fordiste et une baisse du taux de profit des entreprises. La productivité stagne et le secteur industriel connaît des difficultés importantes, ce qui entraîne de premières fermetures et délocalisations d’usines. Puis arrivent des périodes de forte inflation consécutives aux chocs pétroliers des années 1970, entraînant une instabilité économique. Les mesures de protection sociale qui étaient offertes par les États – comme l’assurance-chômage – ou les protections garanties par les conventions collectives – notamment l’indexation des salaires pour protéger le pouvoir d’achat des syndiqué·es pendant les périodes d’inflation –, tout ça commence à être considéré comme trop coûteux par les élites politiques et économiques. Le modèle de l’emploi permanent à temps complet, avec des mesures de protection garanties, représente désormais une contrainte du point de vue patronal.

Progressivement, les mesures keynésiennes liées à l’État-providence sont jugées inefficaces pour redresser l’économie. En contrepartie, les « solutions » néolibérales gagnent en importance, particulièrement à partir des années 1980. David Harvey présente la « néolibéralisation », ou la transition néolibérale, comme un projet politique qui vise à recréer des conditions propices à l’accumulation du capital et à rétablir le pouvoir des élites économiques. Entre les années 1940 et 1970, il y a eu un très relatif (et bref) équilibre dans les rapports de force entre le patronat et les syndicats ; le tournant néolibéral cherche donc à remettre en question ce compromis, au profit des élites politiques et économiques.

Dans leur excellent livre La nouvelle raison du monde, les chercheurs Pierre Dardot et Christian Laval mentionnent que le néolibéralisme n’est pas nécessairement un projet concerté, mais plutôt une série de réactions qui se sont progressivement imposées comme nouvelle norme. Ces actions ne sont pas le fait d’un seul groupe, mais de plusieurs acteurs. Ainsi, le patronat, les autorités financières, les politiciens, les actionnaires ont peu à peu consolidé la rationalité néolibérale, notamment à travers des dynamiques d’affrontement et de répression. On constate d’ailleurs que les dispositifs disciplinaires ont contribué au renforcement des politiques néolibérales, que ce soit par l’autorité des marchés financiers qui ont poussé les États à réduire leurs dépenses sociales, ou avec les lois spéciales contre les syndicats, réduisant leur rapport de force et leur capacité de revendication. On voit finalement que le néolibéralisme, ce n’est pas un processus naturel, mais plutôt un nouveau paradigme qui a été imposé de façon brutale à plusieurs moments. Ce processus a été long et parfois violent, pour éventuellement faire advenir une nouvelle norme… ou une nouvelle rationalité qui s’impose tant aux individus qu’aux institutions et aux États, comme l’avancent Dardot et Laval.

Pour continuer dans le même sens, pourrais-tu me parler de la manière dont le néolibéralisme s’est implanté au Canada, surtout au Québec ?

Au Québec, ça s’est fait assez progressivement. C’est difficile de fixer un moment ou une année qui marquerait le début du tournant néolibéral. Après avoir consulté plusieurs livres et articles sur le sujet, je dirais qu’il n’y a pas vraiment de consensus sur quand le néolibéralisme aurait « débuté » au Québec. Certains auteurs affirment que ça commence avec le deuxième mandat de Robert Bourassa en 1985, alors que circulent des discours ouvertement en faveur de la privatisation et de la déréglementation. Pour d’autres personnes, le néolibéralisme arrive dans les années 1990 avec le projet de « déficit zéro » de Lucien Bouchard. Mais avec mes recherches en archives, je peux dire qu’on voit des signes de l’arrivée du néolibéralisme dès la fin des années 1970. À l’époque, le gouvernement péquiste commence à tenir un discours en faveur d’un « dégraissage de l’État ». Certains services publics sont considérés comme étant inefficaces et coûtant trop cher.

Dans le secteur hospitalier, il y a d’importantes vagues de compressions budgétaires à ce moment. Le ministère des Affaires sociales (aujourd’hui le ministère de la Santé et des Services sociaux) impose par exemple des plans de redressement budgétaire à partir de 1977-1978. Chaque hôpital doit soumettre au ministère un plan détaillé pour se conformer aux compressions demandées. En pratique, ça implique des coupures de milliers de postes, des réductions de services et des déplacements de patientèle, puisque des départements sont fermés dans certains hôpitaux et transférés ailleurs. Évidemment, les syndicats s’y opposent de façon assez vigoureuse. Il y a même certains gestionnaires d’hôpitaux qui refusent carrément de mettre en application les compressions budgétaires – et qui sont éventuellement menacés de congédiement par le ministre des Affaires sociales. On voit qu’à la fin des années 1970, il y a des tensions concernant les ressources qui sont allouées aux soins de santé, et qu’il y a déjà des affrontements.

Au même moment, on voit aussi une volonté du gouvernement de réduire les salaires des employé·es du secteur public pour les ramener au même niveau que ceux du secteur privé. Il faut rappeler que dans les années 1970, il y avait une volonté, de la part des syndicats, que le secteur public serve de « locomotive » pour améliorer globalement les conditions de toutes les travailleuses et de tous les travailleurs. L’idée, c’était qu’en rehaussant les salaires et les conditions dans le secteur public, ça aurait un effet d’entraînement sur le secteur privé, que ça créerait une pression à la hausse sur le plan salarial. Certains gains issus des grèves du front commun ont eu des retombées positives sur d’autres catégories de travailleuses et de travailleurs, par exemple en matière de congés de maternité. Mais à la fin des années 1970, le gouvernement péquiste veut renverser cette tendance ; il soutient que les employé·es du secteur public gagnent trop cher et qu’il faudrait ramener leur salaire au niveau du secteur privé. Cette posture vise à la fois à réduire l’engagement de l’État-employeur et à limiter, dans le secteur privé, les pressions en vue d’une amélioration des conditions d’emploi.

En 1978, le Conseil du trésor publie deux études où les salaires du secteur public sont comparés à ceux du secteur privé, prétendument pour montrer comment les employé·es de l’État sont privilégié·es. Déjà à l’époque, certaines lacunes surgissent puisque 60 % des emplois dans le secteur public n’ont pas d’équivalent dans le secteur privé, surtout en santé et en éducation. Finalement, le gouvernement compare une minorité d’emplois pour affirmer que tous les salarié·es du secteur public gagneraient 16 % de plus que dans le secteur privé. Cet argumentaire gouvernemental, qui mise sur l’antagonisme public / privé, se construit à partir de la fin des années 1970 et s’amplifie au début des années 1980, dans un contexte de crise des finances publiques. Le gouvernement continue dans la même lignée en prétendant que les employé·es du secteur public sont des « gras dur », des privilégié·es, des gens qui conservent une sécurité d’emploi et qui bénéficient de bonnes conditions de travail en pleine crise économique… alors qu’en pratique, il y a beaucoup de précarité dans le secteur public. Mais le gouvernement cherche quand même à créer une opposition entre les travailleuses et travailleurs du secteur public, et ceux du secteur privé.

Au cours de la période 1981-1983, ces tensions se consolident de manière très évidente. À ce moment, il y a une récession économique globale et le Québec traverse une crise des finances publiques. Le chômage, l’inflation et les taux d’intérêt augmentent considérablement. Ce contexte représente un terreau fertile pour le déploiement du néolibéralisme. Si certains signes étaient présents auparavant, on constate une intensification des réformes, des discours et des mesures disciplinaires à caractère néolibéral au début des années 1980.

Sur le plan budgétaire, le secteur public est soumis à une « opération austérité » en 1981, qui vise à retrancher un milliard de dollars dans l’ensemble des ministères. Au même moment, la fiscalité des particuliers et des entreprises est allégée. Le sommet économique de 1982 représente un autre moment marquant : René Lévesque, devant un important déficit budgétaire, envisage ouvertement de réduire les salaires dans le secteur public… ce qui sera ensuite fait par une loi spéciale. Les représentants du gouvernement insistent sur la nécessité d’améliorer la productivité, la mobilité et la flexibilité des salarié·es de l’État. Les négociations du front commun de 1982-1983 seront donc assez difficiles. Alors que le gouvernement doit négocier avec ses employé·es, il mène une importante campagne médiatique contre les syndicats, avant d’imposer les conditions de travail par décret. La répression de la grève du personnel enseignant sera aussi très dure, mais on y reviendra. En résumé, le gouvernement péquiste, de façon assez claire, tente de « résoudre » la crise par l’imposition de mesures néolibérales. On peut donc avancer que le néolibéralisme émerge à la fin des années 1970, mais se consolide au cours des années 1980.

Manifestation du Front commun, le 29 janvier 1983 à Québec, contre la baisse des salaires et la réduction des conditions de travail. Louise de Grosbois, Le Devoir.

Avant qu’on parle plus en détail du conflit de 1982-1983, pourrais-tu me dire un mot sur la réaction des syndicats face aux premières mesures néolibérales, parce que les centrales syndicales étaient alors très proches du Parti québécois au pouvoir. Comment les syndicats ont réagi en 1980, 1981, 1982, avant qu’il y ait un conflit ouvert ?

Effectivement, il y avait des liens assez étroits entre le Parti québécois et les syndicats. Le PQ, lorsqu’il s’est fait élire, affirmait avoir un préjugé favorable envers les travailleurs. Et c’est vrai qu’il y a eu quelques mesures progressistes lors du premier mandat, comme la loi anti-scabs, mais la lune de miel n’a pas duré longtemps. Les choses se sont compliquées lors du front commun de 1979, où les syndicats du secteur public avaient mis beaucoup de pression sur le gouvernement. En vue du référendum sur la souveraineté, le gouvernement péquiste ne voulait pas qu’il y ait une crise sociale, alors il a offert quelques concessions pour maintenir la paix sociale. Mais il y a une rancœur qui est restée à l’endroit des syndicats, et le gouvernement tentera ensuite de revenir sur les conditions négociées pour la convention collective de 1979-1982.

Selon mes recherches en archives et les entrevues que j’ai menées, je dirais que de 1981 à 1983, il y a eu une cassure par rapport aux liens qu’il y avait entre le PQ et les syndiqué·es. Beaucoup de péquistes qui étaient dans les rangs des syndicats, qui occupaient des fonctions syndicales, ont vécu une grande désillusion politique. Plusieurs d’entre eux ont quitté le milieu syndical, surtout après la répression de la grève de 1983. Cette rupture, ce bris de confiance, a eu un effet très déstabilisateur sur la vie militante à l’interne. Pour les personnes qui étaient plus marxistes ou socialistes, qui avaient déjà une approche plus critique à l’égard du Parti québécois, ce n’était pas une surprise, le choc n’était pas si grand. Mais pour les gens qui étaient péquistes, ça été extrêmement difficile, particulièrement pour ceux qui venaient des rangs de l’enseignement, où la grève a été le plus durement réprimée. Il y a vraiment une… cassure. Quarante ans plus tard, les gens s’en souviennent très clairement. Beaucoup d’enseignantes et d’enseignants n’ont plus jamais voté pour le Parti québécois et ont déchiré leur carte de membre. Ça vraiment été une rupture entre le Parti québécois et les syndicats.

Vote de grève, novembre 1981. Source : FNEEQ.

Parlant de cette cassure, peux-tu me décrire le conflit de travail dans le secteur public en 1982-1983, et me parler de la répression qu’ont subie les travailleuses ?

Pour commencer, il y a un élément que j’aimerais partager, je pense que ça vaut la peine de le souligner. Au départ, je voulais centrer mon projet de thèse sur les grèves. Puis, en faisant des entrevues, je me suis rendu compte qu’à part pour les femmes qui avaient été très impliquées syndicalement, les grèves n’avaient pas été aussi marquantes que je l’avais anticipé. C’est-à-dire que plusieurs travailleuses n’en gardaient pas nécessairement beaucoup de souvenirs. C’est surtout la dégradation de leurs conditions d’emploi au quotidien qui les avait marquées. J’ai donc revu la structure de mon projet. Les grèves sont importantes, mais peut-être pas autant que ce que l’historiographie syndicale a laissé croire. Ça m’a motivée à remettre en question le narratif de l’époque, notamment en relativisant l’idée selon laquelle les années 1980 étaient essentiellement marquées par des défaites, par des reculs et par la perte de combativité du mouvement syndical. On en reparlera.

Pour répondre plus directement à ta question, au sujet du conflit de 1982-1983, je reviens à ce que je mentionnais un peu plus tôt. En avril 1982, il y a un sommet économique à Québec où les centrales syndicales sont conviées. Des représentants du patronat sont aussi présents. À ce moment, le gouvernement annonce qu’il y a un manque à gagner de 700 millions de dollars dans les finances publiques et « consulte », entre guillemets, différents acteurs pour trouver comment résoudre cette crise des finances. Évidemment, la réduction des salaires dans le secteur public est l’une des solutions évoquées, à laquelle s’opposent assez fermement les syndicats. Mais ceux-ci sont prêts à négocier, et même à rouvrir les conventions collectives à certaines conditions, notamment que le gouvernement s’engage à ne pas décréter de façon unilatérale les conditions de travail, ni à modifier les régimes de retraite.

En juin 1982, quelques semaines après le sommet économique, le gouvernement adopte trois lois spéciales. D’abord, le projet de loi 68 modifie unilatéralement les régimes de retraite, ce qui a pour effet de réduire la contribution du gouvernement. Ensuite, il y a le projet de loi 70 qui prolonge la durée des conventions collectives durant trois mois, soit les trois premiers mois de 1983, et qui impose des réductions salariales pouvant atteindre 20 % durant cette période. C’est donc un cinquième du salaire de milliers d’employé·es du secteur public qui est coupé au début de l’année 1983, dans un contexte économique extrêmement difficile pour les ménages. Enfin, le projet de loi 72 remplace le Conseil sur le maintien des services de santé et des services sociaux par le Conseil des services essentiels. En pratique, le gouvernement s’octroie un pouvoir discrétionnaire pour déterminer les services à maintenir en cas de grève, ce qui va avoir des effets sur la portée des conflits dans le secteur hospitalier. Et ces trois lois spéciales sont adoptées pendant les négociations avec les employé·es du secteur public, laissant donc très peu de marge de manœuvre pour les syndicats.

Le 10 novembre 1982, il y a une première journée de grève « illégale » du front commun et le gouvernement réplique avec de nombreuses sanctions. Puis, le 11 décembre 1982, il adopte le projet de loi 105 qui met fin aux négociations et fixe par décret les conditions d’emploi des salarié·es de l’État jusqu’en décembre 1985. Les décrets prévoient plusieurs reculs dans les conditions de travail non seulement sur le plan salarial, mais aussi par rapport à la tâche et à l’autonomie professionnelle. Par exemple, dans le milieu scolaire, il a un alourdissement de la charge de travail avec l’augmentation du nombre d’heures d’enseignement, ou encore le retrait de l’encadrement en matière de ratio enseignante / élèves. Dans le secteur de la santé, plusieurs mesures des décrets facilitent les abolitions et la flexibilisation des postes. La structure de l’emploi est considérablement fragilisée.

C’est évidemment un choc pour le front commun. Malgré la suspension du droit de grève, le personnel enseignant des cégeps et des écoles entre en grève générale illimitée les 26 et 27 janvier 1983. Certains syndicats de la santé et des services sociaux concluent quelques ententes sectorielles, ce qui évite des grèves dans le secteur hospitalier. Assez rapidement, les enseignantes et les enseignants se trouvent donc isolé·es et dans une posture de désobéissance qui est difficile à tenir. Le contexte social et politique est extrêmement tendu. En comparaison, si on regarde la dernière grève des enseignantes en 2023 au Québec, la population appuyait en majorité les revendications des syndicats. Mais pendant la grève de 1983, tout le discours gouvernemental contre les employé·es du secteur public soi-disant privilégié·es, et l’opposition avec le secteur privé, ça fonctionne. Il n’y a pas de mouvement d’appui large derrière les syndicats qui désobéissent. Donc c’est loin d’être évident. Il y a des gens qui essaient de rentrer au travail et de franchir les lignes de piquetage, il y a des affrontements devant les écoles.

Après trois semaines de grève, le 16 février 1983, le gouvernement adopte la loi 111 qui force la reprise du travail sous peine de sanctions extrêmement sévères. Les travailleuses et les travailleurs risquent une perte de trois années d’ancienneté et de deux jours de salaire pour chaque jour de grève. La loi suspend aussi la présomption d’innocence et inverse le fardeau de la preuve en cas de désobéissance. C’est une répression majeure, qui est inédite à l’époque. Pendant quelques jours, les syndicats tentent de la défier, ce qui expose les grévistes à des amendes et à des congédiements.

Finalement, les syndicats de l’enseignement décident de rentrer au travail le lundi 21 février 1983. Par cette trêve, ils espèrent renégocier et renverser certaines dispositions des décrets. Après une conciliation, quelques aménagements mineurs sont apportés, mais dans l’ensemble, les conditions de travail sont imposées de façon unilatérale par le gouvernement. Comme je t’expliquais, c’est un coup extrêmement difficile pour les centrales syndicales et pour le front commun en général. D’ailleurs, lors des grèves suivantes, il n’y aura pas de front commun et les centrales syndicales négocient de façon séparée. Ce n’est donc pas un « happy ending », mais les syndiqué·es n’arrêteront pas pour autant de se battre. Il y a plusieurs luttes très importantes au cours des années suivantes.

Grande manifestation du Front commun devant l’Assemblée nationale le 29 janvier 1983. Source : FNEEQ.

Maintenant qu’on a parlé des restructurations économiques du néolibéralisme et de son imposition par le pouvoir politique au Québec, j’aimerais qu’on discute de la manière dont ces mesures ont affecté les travailleuses et les travailleurs. Dans ta thèse, tu parles d’une taylorisation du travail dans le secteur public, j’ai trouvé que c’était une manière intéressante d’aborder la question. À l’aide de ce terme ou d’autres qui te semblent pertinents, voudrais-tu décrire comment l’imposition du néolibéralisme se réalise concrètement, notamment en éducation et dans la santé ?

Dans le secteur de l’éducation, plusieurs choses se passent en même temps. Au-delà d’une taylorisation, je dirais qu’on assiste surtout à une précarisation de l’emploi, à un alourdissement de la charge de travail, à une complexification de la tâche et à des attaques contre l’autonomie professionnelle. Dès la fin des années 1970, il y a une baisse démographique qui fait en sorte qu’il y a moins d’élèves, et donc, qu’on a besoin de moins d’enseignantes. Une certaine précarité commence à s’installer, mais elle sera ensuite surtout le résultat de l’alourdissement de la tâche qui vient avec les décrets, imposés à partir de 1983. C’est-à-dire que si on augmente le nombre d’élèves par classe, ou encore le nombre de groupes des enseignantes du secondaire, ça crée un « surplus » de personnel qui se trouve ensuite réaffecté à d’autres tâches, ou encore maintenu dans une situation de précarité. Les enseignantes ou les professionnel·les qui commencent leur carrière pendant cette période peuvent connaître une dizaine d’années de précarité, avec des remplacements de plus ou moins longue durée, avant d’avoir une certaine stabilité.

Au début des années 1980, c’est aussi la mise en œuvre des premières politiques d’intégration des élèves en difficulté d’adaptation et d’apprentissage. Les fondements sont légitimes, c’est-à-dire qu’on ne veut plus que les élèves en difficulté soient marginalisés, exclus ou connaissent un parcours scolaire à part ; on veut qu’ils aient un parcours scolaire le plus « normal » possible. Par contre, c’est implanté en pleine vague de compressions budgétaires. Certains groupes d’adaptation scolaire sont fermés de façon précipitée pour faire des économies. Évidemment, pour les commissions scolaires, ça coûte moins cher que les élèves en difficulté soient dans une classe régulière, avec des ratios de 26 ou 27 élèves par classe, plutôt que dans un groupe spécial où ils sont environ 12 ou 13. Cette intégration entraîne une complexification de la tâche pour les enseignantes qui, au début des années 1980, ne reçoivent pas, ou très peu, de formation pour accompagner les élèves en difficulté. Au même moment, des ressources se font couper, par exemple en orthopédagogie. C’est donc une situation difficile, autant pour les enseignantes que pour les élèves et leurs parents.

À partir de 1982, il y a aussi une refonte des programmes pédagogiques et des méthodes d’évaluation. La pédagogie par objectifs, qui est imposée par le ministère de l’Éducation, vise une évaluation qui est beaucoup plus serrée, plus précise, et qui est donc plus exigeante pour les enseignantes. Les décrets retirent également certaines clauses qui garantissaient une consultation et une autonomie des enseignantes en matière d’outils d’évaluation et de méthodes pédagogiques. C’est certain que l’intégration des élèves en difficulté ou le nouveau régime pédagogique, ce ne sont pas des mesures néolibérales en soi, mais si on les situe dans leur contexte plus large – compressions budgétaires, précarisation, réduction des ressources, décret des conditions d’emploi –, on constate que ça complexifie et ça alourdit la charge de travail de façon importante. D’une certaine façon, l’État peut forcer une plus grande « productivité » chez les enseignantes en leur imposant un plus grand nombre d’élèves – dont les besoins sont plus complexes – et plus d’heures d’enseignement.

Dans le secteur de la santé, il y a aussi une précarisation de l’emploi assez majeure. Beaucoup de postes à temps plein sont abolis au profit de postes à temps partiel, occasionnels ou sur appel. Alors qu’au début des années 1980, on avait une majorité de postes à temps complet dans le secteur hospitalier, à la fin de la décennie, on a une majorité de postes à temps partiel ou occasionnels. Il y a vraiment un basculement. Les équipes soignantes sont de plus en plus instables parce qu’il y a plus de roulement et plus de remplacements, et il y a moins de gens qui sont là de façon permanente. Sur le plan de la charge de travail au quotidien, ça devient beaucoup plus complexe parce qu’il y a moins de stabilité et de prévisibilité. Quand il y a des patients avec des problèmes qui sont plus lourds, le personnel expérimenté doit les prendre en charge, alors que les infirmières ou les préposées qui sont là en remplacement ne peuvent pas nécessairement assurer ce travail complexe.

Dans les hôpitaux, on observe plusieurs mesures de privatisation, de sous-traitance, de taylorisation et de rationalisation du travail. Les services auxiliaires comme la buanderie, l’entretien ménager ou les services alimentaires, sont particulièrement touchés. À partir des années 1980, il y a beaucoup de sous-traitance dans les buanderies. Plutôt que le linge d’hôpital soit nettoyé dans chaque établissement, des appels d’offre sont lancés et ce travail est désormais réalisé dans des centres externes, par des entreprises privées ou par d’autres hôpitaux. On met en compétition les fournisseurs pour réduire les coûts, quitte à diminuer la qualité du travail et les conditions des employé·es. Dans certains cas, ce sont même des prisons qui reçoivent des contrats de buanderie, et donc les prisonniers font ce travail à moindre coût et avec peu d’équipement et de protection face aux risques de contact avec le linge d’hôpital contaminé.

Du côté de l’entretien ménager, certaines administrations hospitalières engagent des firmes externes pour observer et évaluer les préposé·es à l’entretien, puis leur imposer une séquence de gestes pour accélérer leur cadence et nettoyer plus d’espace en moins de temps. Certains outils de travail plus lourds ou plus difficiles à manier sont imposés pour accroître le rythme de travail et la productivité. Dans les services alimentaires, plus d’aliments sont préparés à l’externe, congelés, puis envoyés à l’hôpital, plutôt que d’être apprêtés sur place. Quelques hôpitaux décident d’octroyer des contrats de sous-traitance pour les services de cafétéria ou de casse-croûte. On assume que les hôpitaux sont restés des établissements publics, mais à l’interne, il y a beaucoup de privatisation et de sous-traitance qui s’est faite depuis les années 1980. Il y a même un hôpital qui a été acheté par la firme Lavalin en 1986, c’est toute une histoire.

Certaines techniques « taylorisantes » ont été imposées, par exemple ce que les préposé·es aux bénéficiaires appelaient le système « car wash ». Avec ce système, les patient·es qui avaient besoin d’être lavé·es, par exemple des personnes non autonomes ou en hôpital psychiatrique, passaient par une espèce de « chaîne de montage ». Plutôt que ce soit une seule personne préposée qui lave le patient du début à la fin, il y avait un préposé qui déshabillait, l’autre qui lavait, l’autre qui séchait, l’autre qui rhabillait. C’était comme une chaîne de montage, amenant une déshumanisation dans les services auprès des bénéficiaires. Dans les hôpitaux psychiatriques, les gens qui étaient déjà vulnérables, qui avaient déjà un lien fragile avec les préposé·es, ont vécu ça très durement. C’est déshumanisant, ça brise la confiance et ça ne donne pas un soin de qualité. Cette pratique a évidemment été dénoncée et contestée par les syndicats. Comme je disais plus tôt, on connaît relativement bien les grèves et les lois spéciales des années 1980, mais c’est fondamental de voir ce qui se passe à l’intérieur des écoles et à l’intérieur des hôpitaux. C’est ça qui permet de comprendre l’impact et la violence des réformes néolibérales dans le quotidien des gens, et de voir leurs résistances aussi.

« Dans les années 1980, il y a une crise de la reproduction sociale qui découle de la transition néolibérale. C’est-à-dire que face à un désengagement de l’État dans la prise en charge de certaines responsabilités sociales, les individus, les familles et les communautés sont de moins en moins aptes à répondre à leurs besoins en matière de soins, d’éducation et de soutien.

Les femmes, en particulier, se retrouvent prises en étau entre la nécessité économique de travailler à temps plein, l’absence de sécurité d’emploi, l’accroissement de leurs responsabilités et le manque de services pour les décharger de leur fardeau domestique. Mais cette situation de crise met encore plus de l’avant la nécessité de lutter pour avoir accès à des garderies et à des congés de maternité ou des congés parentaux ; de lutter pour que le travail des femmes cesse d’être dévalué. Les contradictions amènent des luttes, c’est important de le souligner. »

Manifestation du 8 mars 1981. Photo Louise de Grosbois.

Je pense que tu as raison, parce que même si les grèves sont des moments révélateurs, c’est dans le quotidien qu’on saisit les restructurations et leur portée. En ce sens, je voulais te demander, comme tu as procédé à beaucoup d’entrevues, qu’est-ce que les travailleuses enseignantes ou infirmières se rappellent de la décennie ? Comment elles ont vécu cette restructuration du travail ? Puis comment elles y ont résisté ?

C’est sûr que ça été des années extrêmement difficiles. Dans la mémoire syndicale et dans les publications sur le sujet, il y a cette idée que les luttes des années 1960-1970 avaient réussi à amener une certaine stabilité d’emploi et des conditions salariales plus intéressantes, et que dans les années 1980, finalement, il y a vraiment un ressac antisyndical. Il y a effectivement un « backclash ». Le gouvernement du Parti québécois se retourne contre les travailleuses et les travailleurs, mais c’est aussi tout le climat social qui se transforme. Le modèle de l’État-providence est remis en question. La propagande contre les syndicats et contre les employé·es du secteur public est très présente. C’était des années extrêmement difficiles. Pour les femmes qui travaillaient ou luttaient déjà, elles ont vécu les années 1980 comme un recul. Celles qui ont commencé leur carrière pendant cette période ont connu des années de précarité avant d’aspirer à une certaine sécurité d’emploi.

Mais ce que j’ai constaté aussi, c’est que les années 1980 ont été assez déterminantes pour les femmes dans le mouvement syndical. Et ça, c’est quelque chose dont les historiens du syndicalisme, comme Jacques Rouillard, ne parlent pas beaucoup. Dans plusieurs publications, les années 1970 sont souvent idéalisées comme une sorte d’âge d’or du syndicalisme, avec les fronts communs et des grèves majeures. Mais les femmes sont pratiquement absentes des directions syndicales. Quand on pense au front commun de 1972, on voit surtout les trois chefs syndicaux, Marcel Pepin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau. On connaît bien certaines figures comme Michel Chartrand ou Norbert Rodrigue, mais les femmes qui forment la majorité des employé·es du secteur public, elles sont pratiquement invisibles. Certes, il y a des comités syndicaux de condition féminine qui sont créés à partir de 1973, mais c’est surtout dans les années 1980 que les revendications des femmes auront plus de visibilité dans le mouvement syndical. Comme une participante à mon étude a expliqué, durant cette période, il fallait non seulement lutter pour conserver des acquis, mais il fallait aussi se battre pour aller chercher de nouveaux gains pour les femmes, comme des congés de maternité, l’accès aux garderies ou l’équité salariale.

La décennie 1980 n’apporte pas que des reculs dans le mouvement syndical ; c’est aussi un moment crucial pour l’entrée des femmes dans certains postes de pouvoir syndicaux et pour l’avancement des revendications féministes. Par exemple, la négociation de 1989 a été très importante en ce qui concerne l’équité salariale. C’est aussi pendant cette période que l’accès aux congés de maternité est élargi, notamment pour les employées à statut précaire. Le leadership syndical se transforme également. L’arrivée de Monique Simard comme vice-présidente de la CSN, en 1983, est assez déterminante. En 1987, les trois fédérations d’infirmières fusionnent pour créer la FIIQ et la nouvelle présidente, Diane Lavallée, va jouer un rôle important dans les négociations suivantes. En 1988, Lorraine Pagé est élue à la tête de la CEQ et devient la première femme présidente d’une centrale syndicale au Québec. C’est donc un changement significatif par rapport aux années 1970, où les chefs syndicaux étaient tous des hommes. À la fin des années 1980, on voit au contraire des femmes qui tiennent tête au gouvernement et qui dénoncent les réformes néolibérales et leur impact sur les femmes. Et il y a beaucoup à dénoncer, car les conséquences sont nombreuses ; pas seulement pour les travailleuses du secteur public, mais aussi pour toutes les femmes en tant qu’utilisatrices des services publics et comme principales bénéficiaires des politiques sociales de l’État.

Par exemple, si le gouvernement coupe les soins à domicile, ce sont des femmes qui s’occupent des personnes vulnérables à la maison. Si le gouvernement n’investit pas dans les garderies, ce sont encore les femmes qui se retrouvent avec des services de mauvaise qualité ou qui sont inaccessibles. Quand on observe les luttes des femmes durant cette décennie, on se rend compte que c’est vraiment une période intéressante pour ça. C’est une période où les femmes ont été très combatives, très mobilisées. Si on regarde la grève des infirmières en 1989, ça prenait du courage pour défier la loi 160 [Loi assurant le maintien des services essentiels dans le secteur de la santé et des services sociaux] qui était en vigueur : les grévistes s’exposaient à la perte de deux ans d’ancienneté par jour de grève. Pour que les infirmières s’engagent dans un conflit comme ça, il leur fallait de la combativité. Autrement dit, c’est vrai que les années 1980 sont marquées par les attaques du patronat et de l’État, mais c’est aussi une période de luttes et de courage des femmes, une époque de revendications féministes très fortes.

Grève des infirmières de l’hôpital Sacré-Coeur en 1989. Source : BAnQ.

Je trouve que c’est intéressant parce qu’effectivement, le fait que la lutte soit particulièrement difficile, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de lutte. L’exacerbation des contradictions économiques et politiques, oui ça rend la bataille ardue, mais ça ne veut pas dire que les femmes ne sont pas courageuses dans leur combat, en effet.

Oui c’est ça. Je m’appuie beaucoup sur les travaux des féministes marxistes qui traitent de la reproduction sociale. Ça m’amène à dire que, dans les années 1980, il y a une crise de la reproduction sociale qui découle de la transition néolibérale. C’est-à-dire que face à un désengagement de l’État dans la prise en charge de certaines responsabilités sociales, les individus, les familles et les communautés sont de moins en moins aptes à répondre à leurs besoins en matière de soins, d’éducation et de soutien. Les femmes, en particulier, se retrouvent prises en étau entre la nécessité économique de travailler à temps plein, l’absence de sécurité d’emploi, l’accroissement de leurs responsabilités et le manque de services pour les décharger de leur fardeau domestique. Mais cette situation de crise met encore plus de l’avant la nécessité de lutter pour avoir accès à des garderies et à des congés de maternité ou des congés parentaux ; de lutter pour que le travail des femmes cesse d’être dévalué. Les contradictions amènent des luttes, c’est important de le souligner.

Plusieurs coalitions se forment pour organiser les luttes sociales. Après la défaite de 1983, certains syndicats réalisent qu’ils ne peuvent plus lutter de manière relativement isolée et qu’il faut tisser des alliances plus solides avec d’autres mouvements sociaux. En ce qui concerne les mobilisations féministes, il y a plus de contacts entre les femmes dans les syndicats, les mouvements communautaires et les groupes féministes. Il y a des rapprochements dès 1979, lors des États généraux des femmes salariées. Plusieurs leaders syndicales sont présentes, ainsi que des groupes communautaires féministes, des groupes de femmes immigrantes, des groupes de travailleuses précaires. Ensemble, elles adoptent une plateforme commune de revendications minimales. Ces revendications-là, on les retrouve dans les plateformes des centrales syndicales au cours des années suivantes.

On peut aussi penser au front commun pour le congé de maternité, créé à l’été 1978, ou aux luttes en appui à SOS Garderies et aux autres mouvements qui en ont découlé. À la fin des années 1980, il y a une importante coalition qui se met en place pour revendiquer un congé parental. Les luttes de cette coalition se poursuivent jusqu’à l’adoption du Régime québécois d’assurance parentale en 2006. Le RQAP, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est le résultat des luttes qui ont commencé dans les années 1970 et 1980, et qui réunissaient des syndicats, des femmes syndiquées du secteur public, des groupes communautaires, des groupes de femmes, etc. D’ailleurs, plusieurs avancées qu’on attribue au gouvernement, comme les centres de la petite enfance (CPE) ou le RQAP, proviennent des revendications sociales qui ont commencé dès les années 1970, et des luttes qui ont continué dans les années 1980 et jusqu’à nos jours.

En juin 1999, 47 500 infirmières débraient durant 23 jours, défiant les politiques d’austérité du gouvernement de Lucien Bouchard et les lois spéciales. Source : Jacques Nadeau, Fonds le Devoir / BAnQ.

Pour continuer sur le sujet des luttes sociales… j’aurais une question large, mais tu peux y répondre comme tu veux. Malgré certains changements politiques et économiques au XXIe siècle, le néolibéralisme reste très structurant pour nos sociétés. En regard de cette situation, est-ce qu’il y a des éléments que tu as trouvés ou des entrevues que tu as réalisées où il y avait des choses pertinentes pour faire écho à notre situation actuelle, pour l’analyser ou pour stimuler nos luttes ?

C’est une grande question ! En observant les luttes des années 1980, et aussi celles des quarante dernières années, je constate que ce qui a été efficace, c’est de lutter d’une façon qui soit décloisonnée. La plupart des mouvements qui ont fonctionné, ce sont ceux qui ont réussi à créer des alliances et des coalitions larges, tout en faisant des liens entre différentes revendications et en considérant l’importance de différents groupes. Ça vaut pour plusieurs luttes, notamment celles des travailleuses et des travailleurs, celles contre l’austérité, ou celles qui portent sur la crise climatique. Il faut arriver à travailler ensemble, à faire des liens entre les groupes. Si je regarde par exemple la grève étudiante de 2012, ça fonctionné parce qu’il y a eu une collaboration importante entre les syndicats étudiants, les groupes communautaires, les centrales syndicales, les artistes et même la population. La Coalition Main rouge, créée en 2009 pour lutter contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral, a été un pilier de cette collaboration entre différents groupes.

Quand on regarde certains gains historiques comme l’obtention des congés parentaux ou la création du réseau des CPE, on voit que c’est le résultat des luttes de coalitions. C’est aussi important de considérer les groupes qui portent des voix habituellement marginalisées. Le mouvement syndical, et les centrales en particulier, peuvent prendre beaucoup de place, mais il ne faut pas oublier de rejoindre et d’intégrer tous les acteurs et toutes les actrices qui sont concerné·es par certains problèmes et par certaines luttes. Pour faire avancer les mobilisations, il faut voir comment inclure, dès le départ, des groupes qui ont tendance à être invisibilisés ou invités à la dernière minute. Historiquement, le mouvement syndical a peu pris en considération les enjeux rencontrés par les travailleuses et les travailleurs racisé·es ou autochtones, par exemple. Il y a des initiatives en ce sens depuis quelques années, mais il y a encore énormément de travail à faire.

L’autre aspect important, c’est la mobilisation. Il faut que les personnes se sentent concernées, que la population comprenne les enjeux et appuie les travailleuses et les travailleurs. Une des particularités des grèves des dernières années, c’est que les syndiqué·es votaient des mandats très forts, dans des proportions de 80 ou 90 %, pour la grève. C’est le cas dans le secteur public, comme on l’a vu en 2023, mais aussi dans le secteur privé. On le constate dans plusieurs milieux syndicaux et je pense que c’est un bon signe. Après la pandémie et dans un contexte de forte inflation, il y a une volonté très légitime de ne pas s’appauvrir sur le plan salarial, notamment. Ça signifie aussi qu’auprès des syndiqué·es, il y a un retour de la légitimité de la grève comme moyen de faire valoir des revendications, comme moyen d’imposer des avancées sociales.

Après les années 1980, dans le secteur public, il y avait un traumatisme par rapport aux grèves et aux lois spéciales. Les négociations suivantes ont été teintées par la crainte qu’il y ait des décrets ou des lois spéciales. Ce n’est pas pour rien que pendant 40 ans, il n’y a pas eu de grève générale illimitée dans le secteur de l’enseignement. Lors du dernier conflit en 2023, les membres de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) ont été en grève pendant presque quatre semaines, c’est certain que ça mis de la pression sur le gouvernement. C’est positif que la grève soit à nouveau perçue comme un moyen d’action légitime et influent par les travailleuses et les travailleurs. Toutefois, le projet de loi 89, déposé récemment par la CAQ, risque d’ajouter de nombreuses contraintes à l’exercice du droit de grève.

Manifestation de la FAE à Montréal lors du Front Commun de 2023. Source : Simon SB/Le Droit.

Ce retour de la combativité, j’ai l’impression qu’il est d’abord présent chez les travailleurs et les travailleuses, qui ont un niveau de conscience plus élevé que les directions syndicales, plus de colère accumulée. C’est sur ça qu’on doit parier pour reconstruire le mouvement syndical et le mouvement social, pour relancer des luttes de grande ampleur et faire des gains réels.

Effectivement, je sens aussi parfois cette déconnexion entre les directions syndicales et les membres qui sont très insatisfaits et insatisfaites de leurs conditions. Mais cette tension-là, ça peut aussi politiser des gens. Je trouve également qu’il manque de formation historique et politique dans les syndicats auprès des membres et des militant·es de la base. C’était quelque chose qui était plus présent dans les années 1970 et 1980. Lors de la grève du dernier front commun en 2023, les gens ne connaissaient pas beaucoup l’histoire des autres fronts communs, ce qui s’était passé, d’où ça venait, etc. En général, je trouve qu’il y a une méconnaissance de l’histoire des luttes syndicales et des stratégies passées. C’est important d’avoir ces fondements pour inscrire les luttes présentes dans l’histoire.

Mes recherches permettent notamment de comprendre comment la situation actuelle dans les écoles et dans les hôpitaux, ce n’est pas un état naturel et inévitable des choses. Ça vient de quelque part, c’est le résultat de choix qui ont été faits dans les dernières décennies, puis imposés par le patronat et par les gouvernements. Et je veux aussi montrer qu’il y a eu des résistances face à ces orientations. C’est important de mettre de l’avant les luttes et de rappeler que le néolibéralisme, ce n’est pas un état de fait. Il faut le situer historiquement, notamment pour nous aider à y résister.

Photo de couverture : Louise de Grosbois, 8 mars 1981