GRÈVE DE QUÉBEC – juin 1878

À la fin des années 1870, les conditions des travailleurs du bâtiment dans la Province de Québec sont particulièrement mauvaises. Les ouvriers sont payés autour de 50 cents par journée de travail, un salaire en diminution (à cause de la faiblesse du marché du travail). Les syndicats sont interdits et la grève aussi. Simon-Xavier Cimon est un entrepreneur qui a reçu le contrat d’édification des édifices parlementaires de Québec en 1877. Comme les autres entrepreneurs de l’époque, il profite de la situation favorable aux patrons pour diminuer le salaire de ses ouvriers, qui passe de 60 cents à 50 cents par jour en mai 1878. Mais c’est sans compter sur l’esprit frondeur des travailleurs qui enclenchent une grève sauvage le 3 juin 1878. Les grévistes exigent un salaire d’un dollar par jour. L’affrontement durera douze jours alors que les travailleurs seront menacés et attaqués par la police et l’armée  jusqu’au paroxysme du 12 juin 1878, alors qu’un ouvrier meurt dans l’affrontement.

La grève des ouvriers des travaux publics de 1878 est peu documentée et généralement laissée de côté dans les histoires du mouvement ouvrier au Québec, ce qui est plutôt étrange quand on pense au caractère majeur, politique et social, de cette grève. En effet, la grève de juin 1878 arrive après une longue séquence de dégradation des conditions des travailleurs causée par le déclin des chantiers navals et de l’exploitation du bois d’œuvre depuis les années 1850, et plus directement par la crise économique de 1873, mais aussi par le licenciement de nombreux ouvriers du port de Québec et de la foresterie. La situation est telle qu’il ne reste à toute fin pratique aucun syndicat à Québec. C’est donc la grève de 1878 qui relance l’offensive ouvrière (avec la grève des chauffeurs de trains du Grand Trunk Railway à l’hiver 1876-1877 et celle des journaliers du port de Montréal en juin 1877). Qui plus est, la grève rassemble 2000 à 3000 ouvriers et chômeurs, alliance rare à l’époque comme aujourd’hui. Enfin, la grève de 1878 représente une des rares victoires ouvrières (victoire en demi-teinte il est vrai) du XIXe siècle au Québec. C’est sur cette base que la reconstruction du mouvement ouvrier au Québec aura lieu dans la décennie 1880.

Dans le contexte néfaste des années 1870, alors que les emplois au port et dans la foresterie sont rares, les travaux publics restent un des seuls lieux d’embauche conséquents. Et pourtant, comme les contrats sont octroyés à des entrepreneurs privés, ceux-ci profitent de la disponibilité de la main-d’œuvre pour lessiver leurs employés. C’est le cas de Simon-Xavier Cimon, ancien ministre conservateur devenu entrepreneur. Ce sinistre personnage est si radin qu’il a déjà poussé ses ouvriers à la grève en août 1877, lors de l’une des rares grèves de cette époque. La diminution de salaire indue qu’il tente d’imposer en mai 1878 pousse à nouveau ses ouvriers à la grève (sauvage et illégale, comme toutes les grèves de l’époque). Le 3 juin 1878, les ouvriers du chantier du Parlement se mettent en grève. Écœurés par leurs conditions de travail, ils exigent un salaire de un dollar par jour (et non pas les 60 cents qu’ils avaient, ou les 50 cents que Cimon veut leur imposer). Les ouvriers exigent surtout que ce salaire s’applique à toutes les industries de la ville, alors que la main-d’œuvre est surabondante et que les salaires sont tirés vers le bas par les patrons s’il n’y a pas de minimum garanti. Le même jour, les ouvriers du tramway se mettent en grève, alors que leur patron voulait les licencier pour les remplacer par des travailleurs moins payés ; la grève est suivie par les « nouveaux » employés du tramway.

Simon-Xavier Cimon
Simon-Xavier Cimon, l’infâme entrepreneur responsable de la grève de juin 1878.

Les journaux de l’époque, et c’est dire comment les choses ne changent pas, accusent les ouvriers en grève d’être des dupes, une bande d’innocents manipulés par les communistes, ou bien par les libéraux, ou bien encore, comme le croient les journaux libéraux… par les conservateurs voulant nuire au gouvernement libéral nouvellement élu. Bien sûr il n’en est rien. Les ouvriers auto-organisés ne sont ni manipulés ni dupes. Ils sont simplement conscients qu’on leur vole leur force de travail pour un salaire misérable et que leur situation de crève-la-faim doit changer.

La grève est menée très principalement par des travailleurs canadiens-français, alors que le syndicat irlandais des débardeurs n’appuie pas la grève et que le 8e bataillon, celui des Irlandais, sera envoyé contre les grévistes (plutôt qu’un bataillon canadien-français). Les ouvriers viennent du quartier populaire Saint-Roch, d’où ils entament chaque matin leur défilé, qui visite un par un les entrepreneurs de la ville. Les milliers de grévistes et de chômeurs viennent menacer les différents patrons, les forçant à signer un contrat qui garantit un dollar par jour à leurs employés ou bien fermant les lieux de travail de force si les patrons refusent de signer. C’est dire la pagaille que les ouvriers mettent dans la ville et l’état d’insurrection ressenti tant par les travailleurs que par les autorités. Les travailleurs du bâtiment et les employés du tramway sont aussi rejoints par les débardeurs francophones qui manquent d’ouvrage. Les travailleurs du bâtiment, comme les débardeurs, possèdent une longue expérience des conflits de travail, et plusieurs ouvriers ont vécu les conflits sanglants des années 1860 ; ils n’ont peur de rien et sont prêts à défier jusqu’à l’armée. Les débardeurs en particulier ont une tradition combative, renforcée par les échanges qu’ils ont avec les marins européens et américains. Ainsi, les débardeurs sont au fait des divers conflits de travail dans le monde et des tactiques employées. Enfin, la courte grève des journaliers du port de Montréal (en juin 1877) a pu les inspirer.

Durant plusieurs jours, les ouvriers pratiquent leur défilé quotidien. Leur masse ne cesse de grandir et plusieurs patrons signent le contrat garantissant un dollar par jour à leurs ouvriers. Ceux qui ne signent pas, comme par exemple l’exploitant de chantier John Roche, sont molestés par la foule. La police a bien de la difficulté à intervenir et à stopper les échauffourées. La tournée des chantiers, où les patrons doivent céder ou fermer boutique, est une tactique que les débardeurs ont déjà employée lors de leur grève de l’automne 1867, et on peut se douter que ceux-ci sont donc à l’avant-plan dans le mouvement de grève de 1878. Alors que la grève grossit, des unités mobiles sont créées pour pouvoir « attaquer » plusieurs lieux de travail simultanément ; c’est une autre tactique des débardeurs (déjà utilisée en 1855, 1866, 1867…). Cette façon de faire permet d’éviter les arrestations liées au piquetage (les flics finissant par débarquer) et la violence permet de faire céder les patrons (alors que la loi est pleinement acquise à ces derniers). Au bout de quelques jours, la ville se dirige vers la grève générale et le salaire minimum, une revendication de la Commune de 1871 et de plusieurs grèves américaines, devient la demande de tous les travailleurs de la ville de Québec. Dès le 5 juin, le premier ministre du Québec, Henri-Gustave Joly, s’adresse aux grévistes. Il rejette pourtant leurs demandes, arguant que la fixation des salaires n’est pas de son ressort…

Le 10 juin, la tension monte d’un cran. Un détachement d’environ 700 ouvriers vient à nouveau prendre d’assaut le chantier de John Roche, lui qui n’avait pas signé la promesse de payer ses employés un dollar par jour. Le chantier est protégé par un détachement policier, mais celui-ci est rapidement battu par les grévistes ; un chef de la police de Québec, le constable Trudel, est gravement blessé à cette occasion. Le chantier de Roche est aussi endommagé. Et celui-ci est cette fois forcé de signer la promesse salariale due à ses ouvriers. Enfin, le matin du 11 juin, la majorité des usines et des chantiers de la ville sont fermés.

Parlement c. 1880
Le Parlement de Québec en construction, 1880.

Le 12 juin, ce sont donc au moins 3000 travailleurs qui sont en grève, appuyés par un nombre inconnu de chômeurs et de femmes. Les drapeaux républicains (tricolores), que l’on a vu à quelques reprises durant la grève, sont nombreux parmi la foule. Cette dernière décide de prendre d’assaut la fabrique de Simon Peters à Saint-Roch. Ce dernier est considéré, plus encore que Cimon ou Roche, comme le pire patron scélérat de la ville. Peters sait qu’il sera la cible des grévistes et fait donc protéger sa fabrique par une quarantaine de policiers, mais aussi par une centaine de militaires (infanterie et cavalerie). Dès que la foule arrive près de la fabrique, la cavalerie tente de la repousser. Mais les ouvriers rassemblés repoussent les militaires grâce à une pluie de pavés. Suite à une négociation, l’armée accepte de se retirer si les grévistes se retirent eux aussi. Vers midi, les deux camp se dispersent. Mais dès que les soldats ont le dos tourné, les grévistes prennent d’assaut la fabrique de Peters et s’emparent du bâtiment qu’ils fouillent de fond en comble pour trouver le propriétaire. La foule le trouve finalement et le force à signer la garantie de salaire pour ses ouvriers. Forte de cette victoire, la foule laisse la fabrique et Peters derrière elle.

Comme les victoires s’accumulent, les grévistes ayant fait signer nombre de patrons depuis le début de leur grève, la foule s’enhardit en ce 12 juin et décide de se retrouver devant le Parlement de Québec. Le premier ministre s’adresse à nouveau à la foule, essayant de négocier une piètre augmentation de salaire. La foule lui répond, implacable : « C’est le peuple qui est maître, nous sommes les maîtres à Québec ; avant d’accepter un tel prix, nous prendrons les armes. » Comme certains patrons ne cèdent pas, tel que Cimon, et que le gouvernement ne compte pas aider les grévistes, ceux-ci adoptent finalement une attitude émeutière. Un magasin de farine, un des plus grands et des plus voleurs de la ville, est pillé et plus de 200 barils de farine, denrée essentielle à l’alimentation des classes populaires, y sont prélevés. Quant on sait qu’un sac de farine se vendait 3 dollars et que la plupart des ouvriers gagnaient 50 cents par jour, on comprend mieux leurs actions (depuis le début de la grève et lors de ce pillage). Ajoutons que les ouvriers étaient si pauvres à l’époque qu’ils n’avaient aucun fond de grève ni argent de côté, et qu’après seulement neuf jours de grève, ils semblent devoir se tourner vers le pillage pour subvenir à leurs besoins.

Peu après le pillage, l’armée est prévenue et plusieurs centaines de soldats se dirigent vers la foule en milieu d’après-midi, vers 14h30 en ce 12 juin 1878. Une fois de plus, la cavalerie est envoyée sabre au clair contre les manifestants rassemblés rue Saint-Paul. La foule réagit par une pluie de pavés, à nouveau, et repousse la cavalerie, encore une fois. Alors, l’acte d’émeute est lu par le maire de Québec. Les soldats ont ordre de tirer. Le maire reconnaîtra lui-même dans son rapport qu’il est possible que la foule ne l’ai pas entendu. Une première salve est tirée, alors que la foule continue de résister. Mais lors de la seconde salve, deux hommes tombent et alors les grévistes commencent à s’enfuir. Une dizaine d’émeutiers sont blessés par balle, mais ramenés chez eux et introuvables par les forces de l’ordre. Un des hommes tombés est grièvement blessé, l’autre est mort d’une balle derrière la tête… Le gréviste qui meurt cette journée est Édouard Beaudoire, travailleur d’origine française, qui fait peut-être partie de la cohorte des communards français qui furent poussés à l’exil après 1871. La soirée du 12 juin est marquée par une attaque contre la prison, où un des grévistes est enfermé et par une attaque contre la maison du maire, alors introuvable. Les grévistes décident finalement de se rassembler à nouveau le lendemain matin. De leur côté, les autorités assermentent des « constables spéciaux », sorte de miliciens poujadistes, et prévoient de faire venir des renforts militaires, cette fois le 8e bataillon (irlandais) de la milice de Québec. Trois régiments montréalais sont aussi attendus durant la nuit…

Greve des journaliers du port (Montreal, 1877)
Grève des journaliers du port de Montréal, juin 1877.

Le matin du 13 juin, 700 soldats de Montréal débarquent à la gare de Québec. Au même moment, des milliers de grévistes sont rassemblés à Saint-Roch. L’orateur qui s’adresse à la foule, un anonyme pour nous, promet « du pain ou du sang » en cette journée. Mais les militaires contrôlent la ville, et les groupes de grévistes n’arrivent pas à bien se coordonner ou à se rassembler à nouveau, après être partis de Saint-Roch. Les grévistes voient leurs actions échouer… malgré quelques actes de pillages. Avec la présence massive de soldats, toute action devient impossible. Les grévistes sont affamés et n’ont plus de marge de manœuvre. Le 14 juin, ils entament des négociations. Les ouvriers du chantier de Cimon, qui travaillent à la construction du Parlement, et les ouvriers du tramway, obtiennent une augmentation à 80 cents par jour, mais ils doivent reprendre le travail de facto. La gestion du chantier du Parlement est par contre retirée à Cimon et le gouvernement promet des conditions de travail plus saines aux travailleurs. Douze travailleurs sont aussi emprisonnés pour leurs actions durant la grève, notamment lors de l’assaut de la fabrique de Simon Peters. Et un ouvrier, Édouard Beaudoire, a trouvé la mort le 12 juin, sous les balles des militaires.

Si la grève n’est pas un « succès total », elle a quand même permis bien des gains pour les travailleurs de Québec. Ceux-ci ont évité la diminution de salaire et même obtenu un gain de 20 cents par jour pour les grévistes du chantier du Parlement et les employés du tramway. Surtout, les ouvriers ont renoué avec les traditions offensives. Ils se sont auto-organisés et ont tenus pendant plus de dix jours. Ils ont remis les patrons, les policiers et même les militaires à leur place plus d’une fois. L’expérience acquise mènera à terme à la renaissance d’un mouvement ouvrier fort dans la ville durant la décennie 1880 et au retour des syndicats francophones. Enfin, les ouvriers ont prouvé la force de la grève sauvage, tactique qu’ils emploieront de nouveau durant des décennies au Québec.

Sur cette grève, on consultera en premier lieu l’article « C’est le peuple qui est maître ; nous sommes les maîtres à Québec » : La grève des ouvriers des travaux publics, juin 1878 (Jean-Philip Mathieu, 2012) sur lequel se base notre propre travail. On consultera, pour une vue d’ensemble de la pensée et des mouvements communistes libertaires au Québec, le livre Sur les traces de l’anarchisme au Québec. 1860-1960 (Mathieu Houle-Courcelles, 2008).

En tête de cet article est reproduite la proclamation du 13 juin 1878, placardée dans la ville au matin, qui menace les grévistes de violence s’ils ne rentrent pas calmement au travail. Les attroupements, la grève et le blocage des lieux de travail sont bien sûr proscrits.

Sur les traces de l'anarchisme au Québec

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