L’économie avant nos vies, encore une fois

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Ainsi, le 8 février, un grand nombre de travailleur.euses sera forcé de retourner au boulot, sans même l’espoir de gagner quelques heures de (relative) liberté le soir venu1. Dans les régions du sud du Québec où vivent 90 % de la population de la province, une majorité de salarié.es se retrouvera à bosser (plus ou moins) de 9h00 à 17h00, avec (peut-être) un retour à la maison vers 18h00, puis deux toutes petites heures pour préparer le souper, manger, faire les commissions… mais certainement pas pour s’aérer l’esprit ou souffler un peu. Il faudra pour beaucoup trouver une façon d’aller chercher les enfants à l’école ou chez la gardienne au milieu de cet horaire chronométré. Encore une fois, ce sera l’économie qui primera, aux dépens du bien-être et de la sécurité des travailleur.euses.

Cette politique ne doit malheureusement pas nous étonner. En effet, depuis le début de l’actuelle crise pandémique et sociale au début de l’année 2020, le gouvernement provincial de François Legault (CAQ) – responsable de la gestion de la santé et du bien-être collectif – n’a eu d’intérêt que pour les industries et les entreprises. Le néolibéralisme d’État auquel il adhère l’a poussé à négliger (à la suite de bien d’autres gouvernements) le système de santé et plus largement les structures collectives de soins, tout en malmenant et en méprisant ses employé.es, au premier rang desquels les infirmières qui sont, depuis un an, soumises à un régime infernal. L’obsession économiciste du gouvernement provincial l’a mené, d’un côté, à négliger le support financier à la grande majorité et, d’un autre côté, à favoriser la grande industrie. Les secteurs manufacturier et de la construction (par exemple) n’ont pas été fermés depuis le mois de mai 2020, même au plus fort de la « deuxième vague » qui dure depuis l’automne dernier, au mépris de la sécurité et de la santé de celles et ceux qui travaillent dans ces secteurs.

De plus, le mépris affiché du gouvernement pour les groupes paupérisés et marginaux de notre société l’a poussé à adopter cyniquement des mesures autoritaires, dont l’actuel couvre-feu en vigueur depuis le 9 janvier 2021, sans se soucier des impacts pour les travailleur.euses précaires, les sans-papiers, les personnes itinérantes, les femmes aux prises avec de la violence conjugale, les consommateur.trices de drogues, etc. À la violence envers les employé.es de l’État et à l’abandon envers les travailleur.euses (racisé.es en grand nombre) des manufactures, s’est ajouté cette nouvelle attaque contre les groupes précaires de notre société. Une coercition supplémentaire, violente et méprisante, pour les travailleur.euses des commerces de détail, vient maintenant s’imposer.

En plus de son appui indéfectible à la grande industrie – qui fonctionne « comme à la normale », ce dont s’est assuré le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon (« il y a peut-être eu un peu d’influence » de sa part pour que ce secteur reste ouvert à l’automne, avouait-il le 8 janvier 20212) – les petit.es propriétaires sont dorénavant eux aussi choyé.es. Dans un mélange de poujadisme et d’économicisme à saveur de conservatisme social – la petite entreprise familiale a elle aussi « le droit de respirer » – le gouvernement Legault a simplement pris des mesures complaisantes avec les patron.nes, sans égard pour les travailleur.euses. Celles et ceux-ci, véritables victimes des nouvelles règles, devront dorénavant travailler, se mettre en danger, risquer leur sécurité et leur santé, sans compensation aucune, tout en devant en plus supporter le couvre-feu qui les empêchera d’avoir une existence le moindrement flexible et « détendue », si cette dernière expression veut dire quelque chose en régime capitaliste. Les employé.es – en particulier les femmes – n’auront ainsi que le bâton : les huit ou neuf heures de boulot quotidiennes, les tâches ménagères, les risques pour la santé, le couvre-feu, les risques de contravention, et basta. On ne sait ce qui doit le plus nous révolter : l’idéologie réactionnaire et économiciste du gouvernement ou sa violence sans mesure envers les travailleur.euses. Bien sûr, ce ne sont que les deux faces d’une même médaille.

« Travaillez fort. Ayez du plaisir. Entrez dans l’Histoire. » Centre logistique d’Amazon, Lauwin-Planque, France (2018).

Le gouvernement a vaguement tenté, dans son point de presse du mardi 2 février, de nous faire croire que le couvre-feu « fonctionnait bien ». Mais qu’est-ce à dire ? Le gouvernement affirme – sans preuve à l’appui – que celui-ci a réduit les contacts privés entre les gens. Ce qu’il ne dit pas, cependant, c’est la seule chose qui compte vraiment : qu’il n’existe aucune corrélation démontrée entre le couvre-feu et la variation du nombre de cas de contamination quotidien au Québec – ni nulle part d’ailleurs (ce que reconnaissait le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique, lors de l’annonce du couvre-feu le 6 janvier3). La seule corrélation qui peut être proposée actuellement est que la diminution du nombre de cas quotidien de contamination au Québec est due à la fermeture des écoles durant la période des fêtes et surtout à la fermeture des commerces non essentiels depuis le 25 décembre, ces mêmes commerces que Legault se propose de rouvrir le 8 février, au mépris de la santé des travailleur.euses.

Entendons-nous : en date du 3 février, 56,8 % des éclosions terminées de COVID-19 s’étaient produites dans les milieux de travail (19,5 % dans les milieux scolaires et 12,1 % dans les milieux de vie et de soins, qui sont aussi des milieux de travail). Toujours en date du 3 février, 39,4 % des éclosions actives se retrouvaient dans les milieux de travail4, une évolution attribuable, sans aucun doute, à la fermeture des commerces de détail non essentiels depuis le 25 décembre. Au lieu de mentir impunément (le ministre Fitzgibbon affirmait, dans l’entretien précité du 8 janvier, « qu’il n’y en a pas eu tant que ça » des éclosions en milieu de travail) et d’afficher sa complaisance avec les entreprises ainsi que son mépris pour les travailleur.euses, le gouvernement devrait assumer minimalement ses responsabilités. La moindre des choses serait de réduire l’activité des industries, des manufactures et de la construction autant que possible, tout en gardant fermés les commerces non essentiels. Il faut ensuite offrir à toutes et à tous un support financier et moral conséquent, et arrêter de culpabiliser les individus pour l’échec du gouvernement dans sa gestion pandémique : un échec qui découle directement de sa complaisance avec l’industrie. Il faut ensuite fournir des ressources massives au système de santé comme au réseau scolaire, ainsi qu’aux groupes d’aide de tous horizons, et mettre fin au mépris envers les employé.es de ses secteurs. Enfin, il est essentiel de suspendre immédiatement toutes les mesures autoritaires – dont le couvre-feu – qui ne font qu’amplifier l’amertume collective, qui alimentent la suspicion généralisée et qui, surtout, nuisent aux groupes les plus paupérisés de notre société. Ces mesures servent à cacher l’échec du gouvernement, qui se déresponsabilise tout en donnant l’impression de l’action : elles sont absolument injustifiées et iniques.

Notre gouvernement s’est montré complètement inapte depuis un an dans sa gestion de la crise : nous savons donc qu’il ne mettra pas en place des mesures sociales, solidaires et conséquentes de sa propre initiative. Il est de notre devoir envers nous-mêmes et envers la société de le forcer à rompre, minimalement, avec sa doxa économiciste puis de l’obliger à mettre ses moyens au service du plus grand nombre. À long terme, il est évident que nous devrons rompre radicalement avec l’idéologie néolibérale, l’économie capitaliste et la norme individualiste afin de construire une société différente, faite par et pour la population, solidaire et autogérée. Pour espérer un monde viable, dans lequel nous pourrons vivre sainement et collectivement, c’est une révolution qu’il nous faudra.

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Pour approfondir la réflexion sur les causes structurelles qui continuent d’alimenter la crise sanitaire et sociale actuelle, dans une perspective québécoise, on pourra consulter cet article d’Archives Révolutionnaires (paru le 24 janvier 2021) :


Notes

[1] https://www.ledevoir.com/societe/sante/594467/annonce-17h-legault

[2] https://www.ledevoir.com/economie/592907/coronavirus-des-mesures-non-desastreuses-pour-l-economie-selon-pierre-fitzgibbon

[3] https://www.ledevoir.com/societe/sante/592788/point-de-presse-legault-17h

[4] https://www.quebec.ca/sante/problemes-de-sante/a-z/coronavirus-2019/situation-coronavirus-quebec/

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