À l’hiver 2014-2015, un mouvement se met en place avec l’objectif de lancer une grève étudiante et sociale au Québec. Il est porté par les Comités Printemps 2015 avec un ancrage principalement dans les cégeps et les universités. Ainsi, de mars à mai 2015, plus de 100 000 étudiant·es débrayent pour contester les mesures d’austérité portées par le gouvernement libéral de Philippe Couillard (2014-2018) et dénoncer les projets industriels en lien avec les hydrocarbures. Malgré ses ambitions, la grève rencontre plusieurs obstacles : répression institutionnelle et policière, désaveu de certains leaders étudiants et incapacité à étendre la grève auprès des grands syndicats. Le Printemps 2015 n’en demeure pas moins riche de plusieurs succès, dont la relance des grèves politiques dans les universités et l’imposition du thème écologique comme incontournable. Cette expérience permet aussi de réfléchir à la nécessité de développer nos propres forces, à l’intérêt d’un discours clair et à l’importance de prendre au sérieux l’organisation afin de mener des luttes victorieuses. Dix ans plus tard, retour sur une grève dure et explosive, qui peut encore informer nos combats.
Entrevue réalisée par Anarchive.
Entretien avec J.L. et R.D.
J.L. et R.D. : Avant de commencer, on pense important de dire que nous ne sommes qu’une voix parmi les nombreuses qui ont vécu les événements du Printemps 2015. On va parler, ici, à partir de nos positions dans le mouvement et nous assumons que d’autres interprétations et récits du mouvement existent. Toutefois, avec l’oubli qui caractérise le Printemps 2015, il nous semblait important de participer à l’échafaudage d’une mémoire critique et nécessairement polyphonique de celui-ci.
Pouvez-vous me parler du contexte d’émergence de la grève étudiante de 2015 ? Que vouliez-vous faire de différent par rapport aux grèves précédentes, dont celles de 2005 et de 2012 ? Comment le projet a été élaboré et avec quel objectif ?
J.L. : Je pense qu’un élément central de la grève de 2015, c’est le rendez-vous manqué de 2012 avec la grève sociale, avec quelque chose qui voulait déborder du milieu étudiant. Ça débordait un peu en 2012 avec les casseroles, et il y avait un appel continuel à la grève sociale, mais jamais les travailleurs et les travailleuses n’ont réellement embarqué dans le mouvement. Cette question a continué à tarauder beaucoup de militants et de militantes dans le milieu, sur comment réussir l’élargissement. Et là, c’est le contexte de l’austérité. Un nouveau gouvernement s’est fait élire en avril 2014. Dès le mois de mai, ils annoncent des coupures. Là, on sait qu’il y a quelque chose qui s’en vient avec un gros mouvement d’austérité qui va toucher tout le monde. Le premier groupe qui va proposer de faire quelque chose au printemps, c’est le IWW (Industrial Workers of the World). C’est eux qui, dès le mois de mai, me parlent d’un projet pour faire une grève sociale contre l’austérité le 1er Mai 2015.
Ç’a été quand même important dans la réflexion qu’il y a eu à ce moment-là, sur comment le mouvement étudiant pourrait participer dans un contexte d’appel à une grève générale. C’est pour ça qu’il y a eu une volonté d’aller vers une grève étudiante. Cette volonté s’est constituée au cours de l’été 2014 où il y a eu des discussions. À l’automne, dès la première assemblée de l’AFESH, il y a une proposition pour créer des Comités Printemps 2015. La première rencontre des Comités va se tenir le 25 septembre 2014. Tout ça se fait aussi dans un moment où il y a une augmentation des mobilisations syndicales, tout au long de l’automne 2014. Il y a eu des manifestations au niveau municipal. À l’UQAM, il y a eu deux journées de grève des employés de soutien où on a fait des grèves sauvages dans les cours de gestion. Il y a eu des mobilisations dans les CPE, des mobilisations de travailleurs et de travailleuses à grande échelle un peu partout. En même temps, la grève sociale commençait à percoler dans certains syndicats pour le 1er Mai, principalement en éducation. Puis, il y a la question écologiste, mais R.D. pourrait peut-être plus en parler.
R.D. : En 2015, l’austérité était à l’ordre du jour et on a voulu réfléchir : « Comment on lance un mouvement vers la grève sociale ? » Je me souviens qu’en 2012, le SÉTUE avait porté l’idée de la grève sociale, mais c’était quelque chose de très flou, qui n’était pas dans l’imaginaire politique, ni du mouvement étudiant, ni des syndicats. On s’est dit qu’on allait reprendre cette idée parce que c’était un truc qui était resté, notamment avec les Wobs (IWW). Il y avait aussi eu différentes mobilisations écolos et anticoloniales, notamment contre la ligne d’oléoduc Énergie Est. Il y avait eu la Marche des peuples pour la Terre-Mère et le mouvement Idle No More en 2012. Donc, il y avait déjà une communauté écolo et anti-coloniale, qui n’était pas étudiante, mais jamais on n’entendait parler de ces campagnes dans le milieu étudiant. Puis là, on s’est dit que l’extractivisme était un enjeu dont il fallait se saisir dans un rapport anticapitaliste. On est arrivé avec la proposition contre les hydrocarbures. Et les gens demandent toujours : « Ah, pourquoi c’est là, la revendication contre les hydrocarbures ? » C’est toujours la revendication qu’on met de côté, qu’on oublie. Pour moi, c’était vraiment important d’avoir cette revendication-là, de faire la jonction entre l’écologisme et l’anticapitalisme, et d’en faire un enjeu social qui n’appartient pas juste aux hippies écolos.

Durant le printemps 2015, les médias et certains acteurs politiques contestent la légitimité des grèves étudiantes. On doute notamment du lien entre les luttes étudiantes et les enjeux sociaux plus généraux. Que représentait la grève étudiante pour vous cette année-là ?
J.L. : Ce qu’elle avait de spécifique la grève de 2015, c’est que c’était la première grève générale illimitée sur des enjeux politiques dans le milieu étudiant depuis 1968. C’est-à-dire, un appel à une grève générale illimitée qui ne soit ni sur les frais de scolarité, ni sur les prêts et bourses. À l’exception de 1968, ç’a toujours été pour une réforme dans les régimes des prêts et bourses ou contre les hausses de frais de scolarité. Donc, il y avait quelque chose de nouveau à ramener la grève étudiante comme un pouvoir politique pour adresser les enjeux de l’heure qui étaient à l’époque : l’austérité, les hydrocarbures, la destruction des écosystèmes et celle de l’État social. Concernant la délégitimation de la grève, c’était un enjeu politique. Je pense que ce qui s’est passé en 2015, pour les médias, au-delà de dire que ce n’était pas correct ou légitime de faire grève sur des enjeux qui n’étaient pas directement étudiants, c’est une attaque contre la légitimité de la grève elle-même, notre droit était remis en question ! Et ça, c’est ce qu’on va voir à l’UQAM avec la répression. Ce qui est réprimé, c’est le « faire-grève ». C’est le fait d’aller dans des classes pour lever des cours. Dans le discours médiatique aussi, c’était présent. Ce qu’ils voulaient, l’État, les médias, les administrations scolaires, c’était briser le « faire-grève » qui avait été développé, notamment en 2012, et qu’on voulait faire déborder de son cadre établi à ce moment-là. Donc, il y a vraiment cet enjeu-là, sur la légitimité de faire une grève qui ne touche pas juste les enjeux étudiants, mais aussi la légitimité de la grève elle-même comme pratique de perturbation. Si on décide collectivement d’arrêter la machine de l’école, c’est normal d’aller lever des cours. C’est cette guerre qui s’est déroulée pendant tout le Printemps 2015 avec les administrations, les étudiants de droite, les médias et le gouvernement.
R. D. : La légitimité de la grève, elle va être contestée par les médias, dans tous les cas. Même les luttes pour les frais de scolarité, en 2012, étaient contestées dans les médias. En 2015, ils l’ont fait aussi parce que c’étaient des revendications qui allaient au-delà de l’intérêt matériel des étudiants. Ces remises en question, ces attaques ne venaient pas uniquement de l’État et des médias, elles venaient aussi de l’interne, notamment à l’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante). C’est une grève dont les revendications contre l’austérité et contre les hydrocarbures sont demeurées larges. On ne chiffrait rien. Il n’y avait pas de revendications claires ou de volonté de négociation avec l’État. Et donc, la légitimité de la grève a été remise en question sur ces bases-là, dans la mesure où on n’avait pas de mode de représentation. On ne cherchait pas à avoir un comité de négociation avec l’État. Je me souviens que les réformistes et les personnes dans les syndicats disaient : « C’est quoi votre cible ? Un réinvestissement de 2 % dans les services publics ? » Ils voulaient chiffrer des trucs. Pour nous autres, c’était une grève de rupture. C’est ça qui s’est exprimé avec le slogan « Fuck toute » devant la répression.
J.L. : Je me rappelle, il y avait une grosse influence au niveau politique, qui venait des mouvements autonomes qui ont suivi le moment 1968, notamment des discours qui soulignent la relation entre le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant, à l’extérieur du cadre syndical. Un des éléments qui répond à ça, c’est le « Fuck toute ». Il y avait quelque chose de très conjoncturel à l’époque, contrairement au mouvement des années 1960, où le discours c’était « Nous voulons tout », le discours de l’autonomie, un discours maximaliste. En 2015, ce qui a émergé, c’est « Fuck toute » et ce n’est pas nous qui avons imposé ça. C’est le mouvement qui l’a créé. Je trouve qu’il y a quelque chose d’emblématique quant à notre rapport au monde, dans le jeune XXIe siècle. Contrairement aux années 1960, où tout était à conquérir, nous étions, nous sommes, dans un monde, une civilisation, qui est en autodestruction, autant au niveau économique avec la crise de l’austérité, qu’au niveau écologique. Nous avions un rapport de destruction du monde existant, davantage que d’appropriation comme dans les années 1960. On se situait en continuité avec l’autonomie des années 1960, mais dans un rapport davantage négatif, qui était le propre de notre époque, où on n’était pas capable de dessiner d’avenir ou d’horizon aussi clair que ce qui pouvait être fait dans les années 1960.
R.D. : Il n’y avait pas de solution satisfaisante. Alors on a essayé d’imaginer quelque chose d’autre. Le Printemps 2015 a aussi pu être imaginé parce qu’on a cru qu’il y avait une possibilité que, dans la période de négociation des conventions collectives, les syndicats partent également en grève sociale. Finalement, le calcul était mauvais, puis ce n’est pas arrivé. Ç’a été une erreur qui nous a beaucoup nui, et c’est aussi ce que les réformistes et les syndicalistes nous ont beaucoup reproché. Ils disaient que le printemps c’était trop tôt, qu’il fallait attendre l’automne. Il fallait que les syndicats, pour qu’ils partent en grève sociale, le fassent de façon légale. On s’attendait à ce qu’ils puissent voter des grèves sociales, mais ce n’est pas arrivé.
J.L. : Ça, on l’a compris à un moment donné, je pense, mais on ne cherchait pas à soutenir le Front commun et ses grèves légales, mais plutôt les grèves politiques qui s’annonçaient pour le 1er Mai. On ne pouvait plus reculer à ce moment-là, on ne mettait plus l’accent là-dessus dans les assemblées générales. Malgré tout ça, il y avait des syndicats qui allaient de l’avant avec des grèves illégales, notamment dans le milieu de l’enseignement collégial. Il y a eu une vraie campagne de grève sociale le 1er Mai, des grèves étaient prévues par les profs de l’UQAM, il y avait des appels à la perturbation économique par certains syndicats, des groupes communautaires qui parlaient de grève sociale. Nous, on s’est dit qu’on allait continuer à aller de l’avant. Je reviendrai là-dessus plus tard, sur notre erreur dans le rapport au syndicalisme.


Le 20 mars 2015, juste avant le déclenchement de la grève, 9 étudiants sont convoqués par la direction de l’UQAM et accusés d’avoir participé à des actions de perturbation depuis 2013. Le comité exécutif de l’UQAM veut les expulser, parce qu’ils militent dans le mouvement étudiant et qu’ils sont perçus comme des leaders. Quels effets a eu la répression institutionnelle et judiciaire sur la manière de mener la grève ? Quelle a été votre perception de l’état de la surveillance et des représailles sur les campus ?[1]
J.L. : Je commencerais en 2012, qui a été pour moi le moment de changement dans les modalités des levées de cours à l’UQAM. Je vais moins parler pour les autres universités que je connais moins. À la fin de la grève de 2012, il commence à y avoir des injonctions, notamment contre l’AFESPED. C’est le moment où on commence à faire des levées de cours avec la peur de la répression. C’est le moment où les gens commencent à se masquer dans les levées de cours. C’est la première fois que je vois ce changement. D’habitude, on arrivait dans les cours pas masqués, on faisait des messages. Si ça allait mal, on faisait un peu de bruit, mais on n’était pas en mode « Black Bloc » en entrant dans les classes. Puis, à l’automne 2014, il va y avoir une répression contre plusieurs militants pendant les levées de cours. Des personnes sont identifiées et on les accuse de faire de l’intimidation sur les autres étudiants.
C’est pour ça que je disais tantôt que l’enjeu dans la grève de 2015 c’est devenu le « faire-grève », le fait de pouvoir faire des levées de cours. Il y a des gens qui n’étaient pas masqués et qui commençaient à se faire menacer de renvoi. En se faisant menacer de renvoi, les gens commencent à se masquer pour se protéger de la répression. En se masquant plus, ça augmente la tension avec les autres étudiants. En parallèle, surtout au printemps 2015, ça escalade encore plus. Il y a des gardiens de sécurité qui arrivent. Au début, c’étaient des gardiens de sécurité normaux. Mais après, l’UQAM engage des firmes de sécurité spécialisées pour protéger les salles de classe. Ça se bat à coups de poing dans l’université entre gardiens de sécurité et étudiants pour pouvoir faire la grève. Jusqu’à ce que la police rentre dans une occupation qui va avoir lieu au pavillon J-A DeSève. Le niveau de répression de la fin de 2012 est revenu dès le début de la grève du Printemps 2015, puis ç’a augmenté. Au niveau de l’administration de l’UQAM, je me rappelle, la présidente du Conseil d’administration, Lise Bissonnette, nous comparait à l’État islamique.
R.D. : Elle a écrit une lettre qu’elle a envoyée à tout le monde de l’UQAM, qui avait aussi été reprise dans à peu près tous les médias. « Pour l’UQAM, lettre à tous »[2] qui remettait en question le concept d’université sanctuaire et qualifiait les mesures disciplinaires et légales de « courageuses ». Avant le déclenchement de la grève, c’était déjà dans tous les médias qu’on allait avoir une GGI (grève générale illimitée), puis là, il y avait déjà des communications publiques pour remettre en question la légitimité de la grève. La position de l’État, c’était de dire aux administrations universitaires : « Appliquez vos règlements et punissez les étudiants qui font la grève. » C’était très clair que la stratégie de l’État, plutôt que de remettre en question la légitimité de la grève pour les associations étudiantes, était de punir les personnes qui font concrètement les grèves, en appliquant toutes sortes de règlements, s’ils bloquent des cours, etc. Le 20 mars, à la veille du déclenchement de la grève, j’ai reçu un appel : il y a un huissier qui est passé chez ma collègue du CA. Je reçois plein de messages et d’autres appels, comme quoi il y a des gens qui ont reçu la visite des huissiers chez eux pour être convoqués à un comité de discipline pour une expulsion de l’UQAM, pour des activités politiques qu’ils avaient faites dans les années précédentes.
La direction de l’UQAM avait essayé d’identifier les organisateurs et les organisatrices de la grève. Il y avait une compréhension assez moyenne de c’était qui. Moi, je n’ai pas été convoqué, mais la première journée où je suis retourné à l’université, on m’a appris que je n’étais plus étudiant. En même temps que les gens recevaient la convocation, ils ont décidé de refuser ma demande de prolongation d’inscription à la maîtrise. Donc j’ai été renvoyé de facto, et je ne pouvais plus être sur le CA de l’université comme représentant des étudiants. Ma collègue était suspendue du CA parce qu’elle était devant le comité de discipline. Donc, il n’y avait plus d’étudiants au CA ! Cette stratégie de répression des militants et l’intervention de l’État dans la façon dont les universités ont géré la grève est devenue évidente peu après le 1er avril 2015 quand le ministre de l’Éducation de l’époque, François Blais, est sorti direct dans les médias pour justifier qu’il recommandait aux recteurs des universités d’expulser jusqu’à 2 ou 3 étudiants par jour pour mater la mobilisation étudiante sur les campus[3].
Je ne sais pas s’ils pensaient qu’ils avaient le bon monde ou s’ils voulaient juste nous faire peur, mais ç’a changé tout le cours de la grève, avant même son commencement. À partir de ce moment-là, plus personne ne pouvait faire des choses à visage découvert. La capacité de faire une grève à l’UQAM, qui était au cœur du Printemps 2015, était remise en question. Ç’a conduit à des rencontres pour faire des levées de cours en black bloc, alors qu’on n’avait pas le droit. Les gens avaient des parapluies. On se rencontrait dans un local d’association, tout le monde se « black bloquait ». Moi et d’autres, étant donné que nous étions ciblés et connus de l’administration, nous avons tout de même suivi à visage découvert. J’avais un Garda qui m’était assigné qui me suivait partout. Quand j’allais aux toilettes, il me suivait ! À un moment donné, je me souviens, j’étais passé à côté du local de Repro-UQAM, la porte était ouverte. Il y avait un tableau avec des photos énormes, en 11×17, de plein de militantes et de militants. C’était le local des Gardas à ce moment-là pendant la grève. La situation empirait, ils étaient rendus à imposer par la force que les cours ne soient pas bloqués. Il y avait des undercovers, des armoires à glace habillés en civil qui se mettaient devant la porte des cours et qui nous empêchaient d’aller lever les cours. Il fallait les tasser et se battre, mais ça ne fonctionnait pas parce qu’il y avait plein de Gardas en plus. Jusqu’au moment où il y a eu des batailles. Ils ont fini par faire rentrer les flics après les levées de cours le 8 avril.
J.L. : Il y a aussi un autre élément concernant la répression institutionnelle au niveau de l’UQAM. Il va y avoir des référendums pour dissoudre les associations étudiantes, un plan coordonné par des étudiants de droite à la veille du déclenchement de la grève pour affaiblir encore plus le mouvement. Le vendredi où les militantes et les militants étudiants ont été expulsés, les résultats du référendum étaient dévoilés. Les étudiants de droite ont réussi : l’AFESPED a été dissoute. L’AFESH a réussi à gagner son référendum et à rester reconnue. Il y avait de la répression individuelle, mais il y avait aussi des attaques contre les organes syndicaux des étudiants à la veille du déclenchement de la grève.

La grève de 2015 se veut à la fois étudiante et sociale. En conséquence, elle est construite autour de comités locaux (ou comités « Printemps 2015 »). Le but est de consolider un réseau large et horizontal, avec l’espoir de sortir des structures étudiantes traditionnelles et de mener une grève sociale. Qu’elle était la composition de ces comités, comment se sont-ils formés ? Quelle était la relation entre le réseau des comités et les structures syndicales étudiantes, notamment l’ASSÉ ?
J.L. : La proposition pour créer les Comités Printemps 2015, ça vient du mouvement étudiant. Il y a quelque chose de drôle, parce que le but c’est de sortir des associations étudiantes, mais ce qui a fondamentalement créé le mouvement, c’est une proposition à l’AFESH. La raison pour laquelle on voulait faire des comités autonomes, c’est qu’on voulait pouvoir intégrer des travailleurs et des non-étudiants là-dedans, et ne pas s’arrêter au statut étudiant comme modalité d’organisation dans la lutte. On voulait sortir du corporatisme étudiant, et ça marchait un peu. Mais le mouvement restait très étudiant. Dans les assemblées larges, il y avait quand même différents groupes. Il y avait toujours une présence de quelques syndiqués et non-étudiants, mais disons que le cœur était resté pas mal étudiant. Il y avait le comité large de Printemps 2015, mais il y avait aussi différents comités de travail. Il y a eu un genre de décentralisation à un moment, avec des comités locaux dans différentes institutions et régions. Il y en avait à Concordia, à l’UQAM, à l’Université de Montréal, en Estrie, en Montérégie, à Québec, mais aussi des groupes spécifiques à des enjeux particuliers. Par exemple, il y avait un groupe Printemps 2015 CPE, animé par des militantes dans les Centres de la petite enfance, qui avaient rajouté plein de membres qui travaillaient dans les CPE pour initier une grosse discussion large. Il y avait Féministes unies contre l’austérité (FUCA), Printemps 2015 Santé, Printemps 2015 Éducation populaire et plein de petits groupes comme ça, un peu éclatés, qui ont participé à construire leur propre mouvement.
Après ça, il y a la relation entre les Comités Printemps 2015 et l’ASSÉ. La première fois qu’on est allé au Congrès, c’est à l’automne 2014. On a fait adopter un mandat pour que l’ASSÉ appuie les Comités Printemps 2015, mais on n’a pas réussi à faire adopter un mandat pour qu’ils appuient la grève générale illimitée. On était pris dans un double truc où il n’y avait pas de mandat pour appuyer une GGI au début, mais où ils devaient soutenir le mouvement… Il y avait une relation d’amour-haine avec l’ASSÉ. En janvier 2015, on va faire une tournée en collaboration avec l’ASSÉ, avec des conférences qui étaient données dans plusieurs cégeps et universités. Toutefois, il y a du travail de sape qui est fait par l’ASSÉ, qui va dire aux associations membres de ne pas faire la grève. On nous l’a dit dans certains cégeps de région, après que l’ASSÉ soit passée, on arrivait et ils nous disaient : « Ah oui, mais l’ASSÉ vient de nous dire qu’il ne faut pas voter la grève. » C’est la première fois que l’ASSÉ a travaillé contre une grève dans son histoire, depuis sa fondation en 2001. Et je crois que ça a joué beaucoup sur son affaiblissement politique, son incapacité à être à l’avant-garde des mouvements pour la première fois dans l’histoire de l’organisation. Peut-être qu’on pourrait revenir sur la stratégie politique qu’on avait proposée pour faire la grève. Ce qu’on proposait, c’était de déclencher la grève le 21 mars, qui était un samedi, et ça c’était plus une blague pour le début du printemps. Donc, ç’a commencé pour vrai le lundi 23 mars. On avait fait adopter largement deux semaines de grève pour commencer, jusqu’à la grande manifestation du 2 avril qui était organisée par l’ASSÉ. Ce qu’on proposait dans le document de grève, c’était « que l’on tienne une assemblée générale reconductible la semaine du 7 avril » et « que l’on appelle à un congrès extraordinaire de l’ASSÉ les 4 et 5 avril ».

L’idée, c’était qu’on déclenche la grève pour deux semaines, après il y avait un congrès, dans ce congrès-là, on voit ce qu’on fait. Est-ce qu’on continue ou non ? Est-ce qu’on a de la force ou non ? Ce n’était pas un truc « jusqu’au-boutiste » qu’on proposait au départ, ce n’était pas « on fait la grève quoi qu’il arrive ». Toutefois, ce qui s’est passé, c’est que, deux jours avant la manifestation du 2 avril, il y a un document de l’exécutif de l’ASSÉ qui a coulé dans les médias. Le matin on s’est réveillé, il y avait dans les médias : « L’ASSÉ appelle à arrêter la grève et à faire un repli stratégique ». Donc, avant la manifestation, qui devait être pour nous le thermomètre, il y a déjà un appel à rentrer en classe. Le monde était vraiment en tabarnak en disant, pour de vrai, vous n’avez même pas attendu le 2 avril après votre grosse manif pour appeler au repli stratégique, vous l’avez fait avant et ç’a affaibli le mouvement en sortant dans les médias. Et là, il y a eu le congrès qui a été n’importe quoi. Nous, ce qu’on voulait et ce qu’on espérait, depuis le début, c’était d’être récupéré par l’ASSÉ. Et on n’a pas compris, comment, pourquoi, l’exécutif de l’ASSÉ a choisi de faire ça, de jouer ce rôle-là. Mais ç’a été vraiment une tension politique majeure, qui va, pour moi, être un enjeu vital pour le mouvement étudiant, c’est-à-dire qui va faire en sorte que l’ASSÉ, comme pôle combatif, ne va jamais se relever.

Le 5 avril 2015, lors d’un congrès de l’ASSÉ, les associations membres décident de destituer le personnel de l’exécutif, parce que celui-ci a publié un texte appelant à suspendre la grève jusqu’à l’automne 2015. Pouvez-vous me parler du conflit ouvert entre la direction et les réseaux locaux de l’ASSÉ ? Est-ce qu’on peut affirmer que l’ASSÉ tentait de reprendre le contrôle sur un mouvement de grève qui la dépassait ?
J.L. : Je ne dirais pas qu’ils ont essayé de reprendre le contrôle. Comme j’ai dit, il y a eu le document qui a coulé dans les médias, où ils ont appelé à arrêter la grève à la veille de la manif du 2 avril 2015. Après, il y a eu le congrès. Durant le congrès, une des premières choses qu’ils font, c’est démissionner. Ils savaient que les gens étaient en tabarnak et qu’ils voulaient les destituer. Ils ont préféré partir au milieu de la grève. Et donc, ne pas avoir à faire un mandat qu’ils ne voulaient pas faire, parce qu’ils ne voulaient pas faire la grève. Ce que le congrès a fait, c’est dire : « Non, vous n’allez pas démissionner, c’est nous qui allons vous destituer. » Il fallait montrer que la raison pour laquelle ils partaient, ce n’est pas parce qu’ils voulaient, mais c’est parce qu’il y avait un désaccord avec les associations étudiantes de base. Qu’ils aient été destitués ou non, ils seraient partis. Je pense que c’est important à dire. Nous n’étions pas les méchants qui avons voulu les destituer, c’est eux-mêmes qui ont voulu partir parce qu’ils ont fait des Papineau d’eux-mêmes. C’est-à-dire qu’au moment où la lutte était au plus haut et que c’était dangereux, ils ont préféré aller aux États-Unis et quitter leur camp plutôt que de rester dans la lutte.
R.D. : C’était aussi ce que Gabriel Nadeau-Dubois avait fait en 2012.
J.L. : Exactement, c’était un peu ça. Il y a eu un exécutif temporaire qui a été élu à ce moment-là, qui regroupait différents membres un peu dans l’entre-deux du conflit. Ces gens-là n’étaient pas dans les Comités Printemps 2015 ni membres de l’ancien exécutif de l’ASSÉ. Ils ont essayé de gérer le poste, mais la situation était devenue ingérable, explosive, il n’y avait pas de possibilité de remise en commun…
Le 8 avril 2015, des manifestants occupent le pavillon J-A DeSève de l’UQAM à la suite de l’arrestation d’une vingtaine de personnes dans le sous-sol du même bâtiment[4]. Que représente l’occupation de ce pavillon pour les manifestants ? Quel est votre souvenir de l’événement ?
J.L. : C’était impressionnant. C’était le moment, un des plus fous que j’ai vécu en 2015 et au-delà en termes de mobilisation dans le milieu étudiant, parce que ç’a été spontané. Dans le fond, quand ça s’est passé, il y avait des tournées de classe qui se tenaient le matin, justement, qui étaient dans le sous-sol du pavillon DeSève, et là, on passait entre le pavillon de gestion et le pavillon DeSève. En passant, il y a des flics qui sont sortis et qui ont essayé d’arrêter du monde. Il y a des profs qui ont fait une ligne pour essayer de protéger les étudiants contre l’intervention des policiers. En même temps, il y a des gardiens de sécurité qui pognent du monde et il y a une vingtaine d’arrestations. C’est un choc pour tout le monde, la police est rentrée et ils nous arrêtent parce qu’on fait grève dans l’université. Ils arrêtent des gens qui font des levées de cours. C’est là que ça pète. Après ça, rapidement, il y du monde qui commencent à s’asseoir en haut du pavillon, il y a une assemblée style un peu « Occupy » qui se fait. Quand je dis « Occupy », tu as du monde assis et il n’y a pas de micro, et on entend « Maintenant ! » et tout le monde répète. « Maintenant ! Nous allons occuper le pavillon ! » Les gens commencent à se passer le mot. Il y a du monde qui ramène un système de son pour de la musique. Il y a une table qui se remplit de bouffe et il y a aussi des profs qui nous payent plein de bouffe. Et là, il y a du monde qui arrive.
Au début, on est 50 ou 100 personnes, mais ça augmente rapidement à 200, 300, 400, 500 personnes qui sont dans l’université et ça se transforme en fête. T’as des lumières, t’as un gros système de son et tout le monde qui danse. En même temps, il y a des dizaines de personnes qui courent partout dans les corridors de l’UQAM et qui pètent tout. Tu te promènes dans les corridors, tu vois des gens en train de jouer au soccer avec une caméra de sécurité. Dans un autre coin, les gens réussissent à défoncer l’Aide financière aux études et ils détruisent tout. T’as des bureaux administratifs avec des dossiers vidés au sol. C’était, je pense, plus d’un million de dollars de dommages qui ont été faits, mais en mode festif, complètement. Ça danse, les gens boivent. En même temps, il y a tout ça qui se passe en réponse à l’administration, et puis il y a une négociation qui se fait avec le syndicat des chargés de cours, des profs et des gens des associations étudiantes pour demander le retrait des accusations, sinon, on continue l’occupation. Finalement, à un moment donné, ça brise. Le syndicat des profs est venu nous parler pour dire : « L’administration ne veut pas reculer. » L’occupation continue, imagine 500 ou 600 personnes dans la bâtisse ! Il devait y avoir une manifestation ce soir-là et cette manif de soir, finalement, elle se ramène dans l’UQAM pour participer à l’occupation. Ça dure jusqu’à minuit environ et l’anti-émeute commence à débarquer. On était au rez-de-chaussée et il y avait des gardiens de sécurité au début qui ont essayé d’atteindre le rez-de-chaussée. Les gens leur lançaient des chaises et il y a eu une méga-barricade qui a été faite.
R.D. : Toutes les chaises du pavillon ont été empilées dans les escaliers roulants du DS.
J.L. : Finalement, une bannière est mise par-dessus les escaliers roulants. C’était vraiment intense. Quand la police arrive, les gens décident de crisser leur camp. Tout le monde. Il y a eu zéro arrestation !
R.D. : Pour rentrer, les flics ont brisé les murs de vitre qui séparent différentes sections dans l’université.
J.L. : À coup de bélier ! Mais tout le monde était sorti par la porte d’en arrière. 500 personnes, des millions de dommages, zéro arrestation ! Et le plus beau party qu’on a vécu à l’UQAM. Ç’a joué un rôle vraiment cathartique. C’était la répression qu’on vivait depuis deux semaines, ils venaient de faire entrer la police, ils venaient d’arrêter 22 personnes. Le pavillon a été fermé pendant plusieurs jours à cause des dégâts.
R.D. : Il y a eu des choses comiques après, comme le « Je suis la machine distributrice ». Les gens en gestion avaient fait une vigile aux chandelles pour les machines distributrices défoncées, non ironiquement ! Il faut aussi dire que la grève continuait, entre autres, à cause de la répression à l’UQAM, dans le sens où ça poussait les grévistes à résister. Mais bon, c’était quand même difficile de légitimer une grève nationale à cause de la répression à l’UQAM, ça rentrait dans l’équation de conflit avec les autres acteurs. Dans le sens où la grève en générale a fini par s’épuiser, puis finalement c’était l’UQAM qui était en grève contre son administration d’une certaine manière. Mais c’était assez incroyable, parce que le seul moyen de faire des levées de cours, c’était d’être vraiment très, très, très nombreux. Je pense qu’on était au moins une centaine à faire des levées de cours. On arrivait à un moment où ça devenait de plus en plus difficile. D’habitude, on se serait dit qu’il y aurait moins de monde parce qu’il y avait de la répression. Mais en fait, il y avait de plus en plus de monde, il y avait des foules de gens qui faisaient les levées de cours. C’est dans ce contexte-là qu’ils ont appelé les flics. Ça s’était organisé avec la sécurité de l’UQAM, parce que la sécurité pointait les gens à arrêter.
J.L. : Quand ils ont arrêté les personnes qui faisaient des levées de cours, ils ont viré une salle de classe pour la transformer en prison. Ils ont même levé le cours qui se donnait. Ils disaient : « Là, on a besoin de construire un lieu d’incarcération. »
R.D. : On dit toujours qu’il faut que les conditions d’enseignement soient réunies pour avoir des cours. À cette époque-là, il n’y avait aucune condition qui était réunie. C’était comme de la magie d’avoir une manifestation avec 10 000 personnes pour nous soutenir, et que des centaines d’entre eux nous rejoignent dans l’occupation. C’était de dire : « Vous nous réprimez à cette hauteur-là, on réagit à cette hauteur-là. » Et ç’a fonctionné. Je pense qu’il y a un trauma réel du coût politique de la répression. Le fait qu’on soit capable de s’organiser pour les levées de cours et qu’on soit capable de répliquer avec ce niveau-là, ç’a été gagnant pour nous sur le long terme. C’est pour ça qu’aujourd’hui, les levées de cours ont diminué en intensité. Bon, aussi, il y a moins de grèves ces dernières années. Pour dire comment l’administration et les flics réagissaient, je reviens à quand les flics ont défoncé les baies vitrées. L’occupation était finie, on était dehors, puis là, on les voyait défoncer les fenêtres. Ils se sont tous mis en rang, même les Gardas. Il y en avait une qui avait son casque d’anti-émeute, puis elle marchait devant le bataillon d’antiémeutes et elle les guidait.

Le 1er Mai, la Journée internationale des travailleurs et des travailleuses, converge avec le mouvement de grève de 2015, notamment avec l’appel pour une journée nationale de grève et de perturbation. Pouvez-vous décrire ce qui s’est passé à l’occasion de cette journée en 2015 ?
J.L. : Comme je l’ai dit, l’idée de Printemps 2015 vient de l’appel à la grève sociale pour le 1er Mai, qui était notamment portée par le IWW. Ils vont mettre en place une coalition vers la grève avec différents groupes communautaires et des syndicats. Il y avait ça qui se passait et il y a vraiment eu une mobilisation qui a été historique à ce niveau-là, notamment avec la grève des enseignants et des enseignantes dans les cégeps, en fait. C’était une grève politique illégale, la première grève politique illégale depuis 1976, dans le sens que c’est une grève qui n’est pas sur les conventions collectives. Je pense que c’est un des gains de 2015 qu’on a eus, la capacité à dire que les syndicats pouvaient faire des grèves politiques. C’est Sherbrooke, qui avait lancé le mouvement de grève sociale au niveau des profs de cégeps. Eux, ils ont réussi à faire une grève sociale le 1er Mai. En parallèle, certaines fédérations de centrales syndicales appelaient à une journée de perturbation économique. Donc, dans la journée du 1er Mai, ç’a commencé le matin, avec les Wobs, qui ont bloqué un truc de la STM, après ça, il y a eu un blocage du chantier du CHUM. Les gens des centrales syndicales ont occupé le Centre du commerce mondial et ils ont aussi occupé des banques. Il y avait plus d’une centaine de groupes communautaires en grève sociale, qui referont, dans les années suivantes, d’autres grèves sociales pour défendre le communautaire.

Il y avait aussi la manif du 1er Mai qui s’est tenue et le Conseil central du Montréal métropolitain, le conseil régional de la CSN, a décidé cette année-là de participer à la manif de la Convergence des luttes anticapitalistes, la CLAC[5]. C’est la seule fois que les syndicats ont participé à la manif de la CLAC, ce qui veut dire que même les centrales syndicales, ou plutôt les conseils régionaux qui sont souvent plus « gauchistes », avaient assumé d’aller dans la manif anticapitaliste. Cette année-là, la manif anticapitaliste, c’était 10 000 personnes environ, qui venaient de différents secteurs de la ville. Il y avait les profs de cégeps en grève qui partaient du Cégep Ahuntsic qui sont descendus, il y avait un rassemblement des maoïstes du PCR, il y avait un rassemblement de la CLAC et un autre, enfin, qui venait de l’Est aussi. Tout le monde a convergé vers le centre-ville et c’était le chaos toute la soirée. La police n’a pas pu prendre le contrôle parce qu’il y avait trop de monde. C’était vraiment intense[6].
Moi j’étais en région donc je peux parler aussi de ce 1er Mai à Sherbrooke. J’étais allé soutenir les syndicats des professeurs qui étaient en grève sociale cette journée-là. J’ai participé à cette manif à Sherbrooke, où il y avait quelques milliers de personnes. À Sherbrooke seulement, et c’était ça partout ! Il y a eu des manifs à Saint-Jérôme, à Valleyfield, au Saguenay. C’était une des journées les plus importantes et les plus fortes du mouvement, les syndicats appelaient à des perturbations économiques, ils bloquaient des trucs. Ç’a été, pour moi, un des grands succès de Printemps 2015, et ça va marquer, en montrant qu’on peut refaire des grèves politiques. C’est ce qu’on a réussi à gagner. À mon sens, les grèves pour le climat en 2019 n’auraient jamais pu se tenir sans cette expérience. C’était les mêmes profs qui avaient fait la grève du 1er Mai 2015 qui ont lancé la campagne pour faire une grève climatique en 2019. La capacité et même l’imagination de pouvoir faire des grèves illégales pour des raisons politiques, c’est le gain qu’on a eu. C’est dire : « Eille les syndicats, vous pouvez aussi lutter pour l’écologie, contre l’austérité et pas juste pour vos intérêts corporatistes. »
R.D. : Il faut quand même le spécifier, ce n’étaient pas les directions syndicales qui ont appelé à cette mobilisation. C’était ça qui était inédit, que les syndiqués à la base s’organisent malgré les réticences de leurs centrales, comme nous on s’est organisé malgré les réticences de l’ASSÉ. On a parlé des Wobs qui avaient évoqué cette idée de faire une grève sociale le 1er Mai, et qui ont beaucoup travaillé pour intégrer des acteurs du communautaire et des travailleurs. Cette initiative-là a pu profiter de la mobilisation de Printemps 2015 dans les mois précédents. Il y a eu tellement de choses cette journée-là, il y avait du monde partout. Il y avait plusieurs actions, par exemple l’action des banques, où il y avait des centaines de personnes. On entrait dans des banques, on faisait du bruit, on foutait la merde et on se faisait sortir. Alors on rentrait dans une autre banque et on recommençait. Tout ça avec les travailleuses et les travailleurs syndiqués, c’était fou ! C’est une des raisons qui me motivent à continuer à faire de la politique, ces moments où on réussit collectivement à créer quelque chose qui nous dépasse et qui a un impact significatif, dans une temporalité qui dépasse l’événement et qui s’inscrit dans des imaginaires. C’est de sentir qu’agir, ça sert à quelque chose.


La grève étudiante de 2015 dure environ 5 semaines et se termine avec une promesse peu crédible de relancer le mouvement en septembre 2015. De fait, cette relance n’a jamais eu lieu et on assiste plutôt à une dislocation du mouvement étudiant après la grève du printemps 2015. Selon vous, quelles sont les causes de l’effritement du mouvement étudiant ? Comment envisagez-vous le mouvement étudiant 10 ans plus tard ?
J.L. : Pour commencer, à propos de la fin de la grève et surtout à l’UQAM, il y a eu en fait plusieurs fins de grève. Aussi, dans les cégeps qui ont été en grève, la fin de grève va se transformer en « Occupe toute ». C’est-à-dire que, à Saint-Laurent et au Vieux-Montréal, qui vont être les associations de cégeps les plus longtemps en grève, quand ils rentrent en classe, ils lancent un mouvement de campement devant leur cégep. Je pense que ça vient du cégep de Saint-Laurent. Il y a un camarade qui a été là-bas qui peut en parler.
S.P. (qui passait par là) : Ce n’est pas compliqué. Ça se préparait depuis un petit bout. C’était une idée, on avait appelé ça le projet « Swag » parce qu’on se trouvait vraiment drôle. Puis là, on s’est lancé dans le truc et puis ç’a duré 3 ou 4 semaines. Mais comme toutes les occupations, après la première semaine, le nombre de personnes qui dormaient sur place a plutôt diminué. En termes d’occupation, c’était quand même « rushant » parce qu’il n’y avait pas de murs, j’y pense maintenant de façon rétrospective après les campements pour la Palestine de l’été 2024. À Saint-Laurent, on était devant la rue Sainte-Croix. Il y a eu des réactionnaires qui ont menacé des jeunes avec des haches. On était aussi allés perturber le conseil de ville, à ville Saint-Laurent, en manif. C’était une des premières fois qu’on avait vu l’anti-émeute dans ville Saint-Laurent. Ce qui n’arrive pas d’habitude, c’était un drôle de moment. Après ça, il y a eu Sherbrooke, puis il y a eu le Cégep du Vieux-Montréal. Sherbrooke, on m’a dit que c’était bien. C’était plus le fun, c’était plus reculé. Le CVM, c’était dur, parce que c’était directement dans la rue aussi, donc c’était plus difficile. Il y avait cette idée, un peu une reprise d’Occupy… On dirait qu’Occupy était dans la tête des gens à ce moment-là.
J.L. : Ça, c’est pour la fin de la grève dans les cégeps. Je trouvais ça important d’en parler, de comment la fin de la grève s’est quand même transformée, sans que ce soit planifié. C’était autonome et c’est vraiment une idée issue des jeunes du cégep. Ce n’est pas venu des Comités Printemps 2015, comme proposition politique. Je pense que ça, c’est intéressant parce que ça montre comment les cégeps ont réussi à rentrer en classe et à quand même continuer à participer dans le mouvement à travers des occupations. Pour l’UQAM, c’était différent. Une des principales erreurs qu’on a faites à l’UQAM, c’est de partir trop tard en grève. En partant trop tard, ç’a fait en sorte que le trois-quarts de la session était déjà passé. Quand tu commences une grève le 23 mars… Normalement, la session ça finit dans un mois. Ça fait en sorte que l’administration a géré la fin de la grève en faisant comme s’il n’y avait pas de grève, en disant aux profs de faire directement les évaluations finales. « Faites des évaluations et demandez aux gens de vous envoyer des travaux. » Il n’y a pas eu de reprise de cours, il y a eu des travaux qui ont été envoyés à la maison. La grève ne s’est jamais finie, en fait ! La grève a juste été incapable de se mettre en place parce qu’on n’avait pas bloqué les cours en début de session, donc l’UQAM considérait que les gens avaient assez appris, et les profs avaient juste à les évaluer. Tu peux évaluer à distance, même si on lève tous les cours. Donc la grève s’est finie un peu par elle-même, d’où l’idée de toujours partir une grève le plus tôt possible. Si on part ça à la fin de la session, on donne le pouvoir à l’administration d’enlever notre rapport de force.

R.D. : Oui, la session était déjà terminée. C’était étrange, la fin de la grève, parce que, à la toute fin, il restait juste nous autres, on reconduisait la grève en solidarité avec les expulsés. Il commençait à y avoir des séances du conseil de discipline.
J.L. : Oui, qu’on allait perturber ! La question, c’était quel impact ç’a eu sur le mouvement étudiant et pourquoi ça n’a pas été relancé à l’automne… À l’automne 2015, il y a eu une manif organisée par la coalition Main Rouge et l’ASSÉ. Après ça, il y a eu les grèves du Front commun intersyndical, qui a voté six jours de grève avec la possibilité de prendre d’autres mandats. Finalement, ils n’en ont fait que trois. Les trois autres journées de grève ont été suspendues par la direction des centrales syndicales sans consulter la base afin de faire un blitz de négociation qui mènera à une entente de principe. C’était une erreur… Si on laisse le leadership d’un mouvement aux centrales syndicales, elles vont temporiser, parce qu’en fait, elles ne veulent pas qu’il y ait de débordement. En votant six jours de grève, et en annulant les trois dernières sans consulter leur base, les centrales nous prouvaient qu’un mouvement étudiant en parallèle pour les soutenir face à une loi spéciale aurait été lui-même saboté par les centrales.
Nous, dans ce contexte, à l’automne, on n’avait pas la capacité de faire à nouveau la grève à l’UQAM, en raison de la répression et de la violence qu’on avait vécue. Il n’y avait pas de possibilité de repartir et, de toute manière, partir en grève pour appuyer des centrales qui ne sont même pas capables de faire leurs journées de grève… Ça aurait servi à quoi ? Je pense que c’est une des critiques que je ferais de tout le truc contre l’austérité et pourquoi ça valait la peine de partir au printemps. C’est que l’austérité, c’est un programme budgétaire. Ce programme budgétaire, c’était en 2014-2015 qu’il a été adopté. À l’automne 2015, le budget était déjà adopté, les coupures étaient déjà faites. La négociation des conventions collectives, c’était juste pour les salaires et les conditions de travail. Et ça faisait en sorte de recentrer juste sur les travailleurs du public et pas sur l’idée générale de l’austérité par rapport aux services publics qui touchent tout le monde. Nous, ce qu’on voulait faire, c’était lutter avant les coupures. On ne peut pas lutter après qu’elles ont été faites. Puis, à l’automne, on n’a pas réussi à faire quelque chose. Par contre, ce qu’on a fait, ce sont des manifs de soir. Trois manifs de soir.

Je me rappelle qu’à une manif de soir, j’avais croisé une camarade qui était enseignante au collégial. On court, on se fait poursuivre par la police, elle me dit : « Ah, ça fait vraiment longtemps que je n’ai pas vécu quelque chose comme ça ! » La dernière manif, c’est une des manifs les plus violentes que j’ai vues de ma vie. Il n’y avait pas beaucoup de monde et parmi ceux-ci, plusieurs flics infiltrés. Dans cette manif, ces flics infiltrés, ils étaient hyper violents. Il y a une personne qui va se faire pointer un fusil dans une ruelle. Il y a un flic infiltré qui prend un jeune photo-journaliste par la tête et qui lui fracasse sur un char. Il a eu une commotion cérébrale et son appareil photo s’est cassé. Puis, une autre jeune femme s’est aussi fait faire une commotion cérébrale par un policier. Ils ont juste défoncé tout le monde. Je pense qu’il y a des articles qui ont été publiés sur Montréal Contre-info qui reviennent sur ces manifs-là. Chaque manif de soir, c’était pour les journées de grève du Front commun. Et la troisième, c’était pour la journée de grève qui n’a jamais eu lieu. C’était en décembre 2015[7].

C’est ce qui s’est passé à l’automne, c’est-à-dire pas grand-chose. Et sur le mouvement étudiant depuis 10 ans, je pense que 2015 a été la fin de quelque chose, que ç’a tué le mouvement étudiant, du moins dans la forme qu’il avait initialement. Pour moi, il y a eu quelque chose qui s’est passé en 2015, c’était un moment charnière dans la manière de penser les mobilisations étudiantes et les luttes politiques à venir. Et c’est comme si on était à la fin d’un cycle qui suivait la crise financière de 2008, avec les luttes contre l’austérité, puis l’ouverture d’un nouveau cycle. Tu sais, l’année d’après, il va y avoir La Meute qui va être créée, la montée de l’extrême droite, les enjeux anticoloniaux, écologistes, féministes qui apparaissent tous dans les grèves. La question écolo était présente au cœur des revendications, même si elle va prendre encore plus de place après. La question anticoloniale, je relisais Hos Mē [Lien], qui était un des bulletins de grève de 2015 et c’est la première fois que je voyais clairement inscrite une perspective anticoloniale nommée à l’intérieur du mouvement étudiant.
Pour la question antifasciste, une des choses qui se passait en 2015, c’est que chaque semaine, il y avait des grosses manifs qui avaient été appelées où il y avait entre 1 000 et 3 000 personnes et c’étaient des manifs plus populaires. Donc, il y avait des manifs de soir, mais il y avait aussi des manifs chaque fin de semaine. Lors de la deuxième ou troisième manif, il y avait en même temps la première manif de PEGIDA, un mouvement d’extrême droite allemand, qui avait émergé contre l’immigration. Là, on voyait, les trucs anti-immigration émerger, mais c’était trois personnes puis nous, on est arrivé à 2 000 et on les a intimidés. Il y a aussi eu le ministre de la Santé, Barrette, qui a ouvert la porte à une remise en question de l’avortement. Il y a eu une manif de soir féministe avec des milliers de personnes après cette sortie.
C’était comme si, pendant 2015, se préfiguraient les luttes qui allaient arriver dans les années suivantes. La question écolo, anticoloniale, antifasciste, féministe et, en même temps, ça refermait la séquence anti-austérité. La fin du néolibéralisme triomphant et l’arrivée du national-populisme comme forme nouvelle de politique avec l’élection de Trump en 2016, on sentait déjà ça à l’époque. Je pense que notre mouvement était dans un entre-deux et le mouvement étudiant, j’ai l’impression qu’il n’a pas été capable de se renouveler au-delà du discours pour les services publics, anti-austérité. Il y a quand même eu des mouvements après qui ont été faits sur la question des stages et les mouvements pour la grève du climat. Le mouvement pour les stages était un mouvement qui était critique de l’université et de l’école, et donc on sortait de « ah, l’université, c’est l’émancipation ». C’est le point tournant, pour moi, vers quelque chose de nouveau. Après, il y a un certain cynisme politique sur l’incapacité à faire des mouvements politiques larges et l’incapacité à faire de la mobilisation. À part les grèves des stages, qui ont effectué un travail politique sérieux, j’ai l’impression que dans le mouvement étudiant il y a eu un sentiment d’impuissance. C’est peut-être ce sentiment d’impuissance qui est un des effets les plus négatifs de ce tournant politique dans lequel existe le Printemps 2015. Cette année-là, il y avait une base très mobilisée, mais elle est allée vers l’action affinitaire comme forme du politique. C’est l’émergence du discours et d’une pratique anarchiste insurrectionnaliste, notamment dans les milieux francophones.


R.D. : Ça faisait du sens avec le mode d’organisation décentralisé. Pour moi, l’automne je n’y ai jamais cru. Je ne faisais pas assez confiance aux centrales syndicales pour dire qu’à l’automne ce serait possible. Donc, je ne me suis pas particulièrement organisé pour faire un mouvement de grève à l’automne. D’ailleurs, il n’y a personne qui allait organiser une grève générale à l’automne, personne ne portait le projet sérieusement, y compris les personnes qui avaient appelé à un repli stratégique, évidemment. Puis, l’été, il y a une habitude chez les militants et les Montréalais, c’est d’aller dans l’Est du Québec. Les luttes contre l’extractivisme, des luttes écolos, ça se passe là. À l’été 2015, on a organisé l’Appel de l’Est[8].
Ç’a été vraiment génial. Il y a 300 personnes qui sont débarquées dans le Bas-Saint-Laurent pendant une semaine pour réfléchir aux enjeux écolos, contre les hydrocarbures, dans une perspective radicale, anticapitaliste, et pas dans une perspective réformiste écolo. Je pense que c’est là où sont allées les forces du Printemps 2015, vers cette perspective écologiste, anticapitaliste et anticoloniale. C’est aussi ce que le Printemps 2015 a introduit dans le mouvement étudiant, et qui a alimenté ce qui existait chez plein de militants écolos, et les militants anticapitalistes s’y sont joints. Ç’a déterminé beaucoup de choses pour la suite. Je n’avais jamais entendu parler d’écologie dans le mouvement étudiant avant. Aujourd’hui, c’est assez central et je pense que c’est en partie dû à ça.
J.L. : L’Appel de l’Est s’est tenu sur un terrain où l’oléoduc Énergie Est allait passer. L’objectif, c’était de lutter directement contre un projet d’hydrocarbures, c’était de se rencontrer sur un territoire sur lequel il y avait un projet clair de construction d’un oléoduc. Finalement, Énergie Est, on l’a enterré en 2017, jusqu’à son possible retour actuellement…
R.D. : En tout cas, ç’a été ça pour moi après le Printemps 2015. Je me suis organisé avec l’Appel de l’Est et c’était un gros projet, dans le sens où on avait plusieurs centaines de personnes à héberger pendant une semaine. C’est beaucoup de gestion. Je me suis organisé là-dedans avec plein de monde, dont plein qui ne venaient pas de Printemps 2015, notamment des gens de région et des écolos qui ont rejoint le projet. C’était comme partir sur la deuxième revendication, qui a quand même été, pour moi, plus déterminante que la revendication contre l’austérité finalement. Cela étant dit, je suis d’accord avec J.L., après le Printemps 2015, on a vu une certaine déstructuration du mouvement étudiant. Je pense que c’est beaucoup dû à quelque chose qui était visible dès la fin de 2012, lorsque les membres du comité média de l’ASSÉ ont mis fin à la grève et sont partis pour Québec solidaire. Je me souviens, nous on voulait continuer la grève en 2012 et ils voulaient arrêter parce que c’étaient les élections et qu’il fallait encourager QS. Ce conflit-là, je pense que ça a été assez mortel pour le mouvement étudiant parce que ç’a fait une rupture, qui a été pleinement aboutie en 2015. L’ASSÉ ne s’est jamais vraiment relevée et il n’y a pas eu de transmission des capacités organisationnelles qu’on avait eues dans les mouvements de grève jusque-là.
Ç’a été un peu retrouvé en 2018 pour la grève des stages parce que c’était des anciennes qui avaient de l’expérience. C’est vrai, l’organisation, prévoir un document, des résolutions, un plancher… Aujourd’hui, on parle de plancher aux gens des associations étudiantes qui n’ont aucune idée de ce que c’est. Puis ça, c’est une organisation qui s’est perdue parce qu’il y a eu cette rupture entre la direction réformiste et les militants plus combatifs. Après ça, la pandémie n’a pas aidé non plus.

Quel bilan tirez-vous de la grève de 2015 ? Pensez-vous que la stratégie adoptée fût la bonne ? Quelles leçons, positives comme négatives, doit-on retenir pour de futurs mouvements de lutte ?
J.L. : Premier truc, je vais citer la CSN qui disait « Ne comptons que sur nos propres moyens » en 1972. Je pense que c’est l’erreur politique qu’on a faite au déclenchement de la grève, en nous appuyant sur les centrales syndicales, en se disant qu’elles allaient faire la grève elles aussi. C’est un truc à ne jamais faire. Il faut toujours garder à la base le pouvoir de direction et ne pas attendre la bureaucratie syndicale. Les syndicats vont nous rejoindre s’ils veulent, mais il ne faut pas assumer qu’ils vont nous rejoindre et que c’est pour ça qu’on va en grève. C’était une erreur dès le départ qui a fait en sorte que, quand on n’a pas réussi à les convaincre et qu’il y avait le truc de la grève légale qui ne pouvait pas se déclencher, c’était une faiblesse. Je pense que la lutte devait se faire au printemps contre l’austérité, une grève générale illimitée qui n’était pas menée en appui aux syndicats, mais un débrayage sur nos propres bases, c’était ce qu’on aurait dû faire. Dire aux gens qu’il fallait partir en grève parce que les centrales syndicales allaient le faire aussi, c’était une erreur. Il faut toujours fonctionner à partir de nos propres moyens pour se donner nos propres horizons de lutte, et ne jamais être lié à des instances bureaucratiques sur lesquelles ni nous ni les syndicats de base n’avons de pouvoir. Je pense que c’est un des premiers trucs que j’ai appris de ce moment-là.
Ensuite, au niveau du discours, il y a des trucs qu’on a mieux réussis qu’en 2012. C’était important d’intégrer les questions anticoloniales et écologiques, notamment. En 2012, Gabriel Nadeau-Dubois disait à Tout le monde en parle qu’on allait payer la gratuité scolaire en nationalisant les mines dans le Nord… C’est un truc dépassé, du genre : « Hé, l’État social québécois, on va le faire en colonisant plus de territoires et en faisant des programmes extractivistes. » Pour moi, 2015 a été une rupture là-dessus, en intégrant les perspectives écolos et anticoloniales. Autre truc super important : la pratique de la grève illégale, de la grève politique, comme j’ai dit. Si on n’avait pas soutenu ça, il n’y aurait pas eu la manifestation du 27 septembre 2019[9]. Je pense que ça, c’était un gain majeur qui continue aujourd’hui. Finalement, c’est pour moi le passage de l’anarcho-syndicalisme à l’autonomie dans la gauche du milieu étudiant. Je pense qu’il y avait une perspective très anarcho-syndicaliste qui venait des groupes comme la Fédération des communistes libertaires du Nord-Est, la NEFAC, puis l’Union communiste libertaire, pendant les premières années de l’ASSÉ, et même en 2012.
Par contre, en 2015, c’est vraiment des lignes autonomes, influencées par le Mai rampant italien, l’appellisme français et l’autonomie ouvrière. Enfin, il y a le rapport au mouvement étudiant. Je pense qu’une des faiblesses, c’est qu’il y avait déjà un mythe lié à 2012, et qu’on voulait l’atteindre, mais c’était inatteignable, parce que c’était justement devenu un mythe. Alors 2015 a été vécu par plusieurs comme une défaite et comme une preuve de l’impossibilité de refaire des mouvements de masse. C’est une défaite, et maintenant, il faut voir comment reconstruire un récit de la possibilité d’une lutte prolongée. Pour mener les luttes actuelles, il faut à la fois sortir du mythe de 2012 et du sentiment de défaite de 2015, afin de combattre l’impuissance et le cynisme. C’est redonner du courage politique aux gens pour penser des luttes prolongées et ne pas toujours se lancer dans la dernière lutte qui arrive, mais d’être capable soi-même de prendre l’initiative et de faire déborder le mouvement.
R.D. : Pour moi, 2012, c’était une lutte syndicale qui était dirigée par des mandats, puis il y avait des gens qui négociaient. Je pense que, dans ma perspective du monde, on est sorti de ça grâce à l’autonomie, avec la décentralisation. Y’a beaucoup de gens qui ont considéré que 2015 était une grève d’anarchistes alors que 2012 aurait été un jeu entre des réformistes, des anarchistes et des communistes.
J. L. : 2015 c’était une grève d’autonomes, ce n’était pas une grève d’anarchistes.
R.D. : En tout cas, 2015 a peut-être expérimenté avec de nouvelles formes organisationnelles, dont la volonté d’une prolifération d’initiatives et de modes d’organisation autonomes et décentralisés, mais il y avait quand même un héritage du mouvement étudiant historique encore mobilisé dans une tradition de syndicalisme de combat, par exemple. Ça se voyait dans la planification, la délégation, les tournées de mobilisation sur les campus en région, les assemblées, le répertoire d’actions, etc. Ça demande quand même, comme pour beaucoup de mouvements de grève qui l’ont précédé, une cohésion entre un groupe de personnes qui font du travail organisationnel pour un projet politique commun. Parfois, c’est d’avoir 25 personnes qui ont le même objectif et qui travaillent dans le même sens, puis d’un coup on est 50, d’un coup on est 200, puis d’un coup on est 5 000. C’est exponentiel, mais ça demande une énergie organisationnelle qui est très grande. On n’a jamais travaillé autant pour réaliser de quoi.
En 2012, je n’avais pas l’impression d’avoir gagné alors que beaucoup ont célébré. Le critère de victoire d’un mouvement n’est pas clair. En 2015, ç’a été décrit comme un échec complet, moi ce n’est pas mon expérience. Pour moi, que les gens s’organisent, qu’ils se mettent en grève de façon illégale, que ça change la destinée de plein de gens, qu’il y aille les questions écolos et anticoloniales qui deviennent des enjeux dont les anticapitalistes s’emparent dans le milieu francophone étudiant, c’est assez pour parler de victoire. Il y a certainement eu des échecs et des réussites comme en 2012, mais j’ai l’impression que c’est un mouvement social qui a réussi dans le moment où ça s’est passé. Ce mouvement a existé et il s’est imposé. Il y a une question du nombre et d’à quel point ça nous dépasse. En 2012 et en 2015, ça nous a dépassés.





Pour consulter plus d’archives du Printemps 2015, on consultera les collections Printemps 2015 I et Printemps 2015 II, disponibles sur Archive.org !
Image en couverture : Remo, 2025.
Notes
[1] Pour plus de détails sur la chronologie des événements à l’UQAM, voir : https://trahir.wordpress.com/2015/04/25/chronologie-greve2015/
[2] Lise Bissonnette. Pour l’UQAM, lettre à tous (13 avril 2015), Le Journal de Montréal, en ligne : https://www.journaldemontreal.com/2015/04/13/lise-bissonnette-pour-luqam-lettre-a-tous
[3] Tommy Chouinard. Grève : Blais suggère d’expulser 2 ou 3 étudiants par jour (1er avril 2015), La Presse, en ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/education/201504/01/01-4857421-greve-blais-suggere-dexpulser-2-ou-3-etudiants-par-jour.php
[4] Camille Laurin-Desjardins. Journée chaotique à l’UQAM : les policiers viennent en renfort aux gardiens de sécurité et arrêtent 22 personnes (8 avril 2015), Le Journal de Montréal, en ligne : https://www.journaldemontreal.com/2015/04/08/uqam–bousculades-entre-manifestants-et-gardiens
[5] Convergence des luttes anticapitalistes. Communiqué : Manifestation anticapitaliste du 1er Mai 2015 (23 avril 2015), en ligne : https://www.clac-montreal.net/fr/communique_1er_mai_2015
[6] Convergence des luttes anticapitalistes. Déclaration de la CLAC suite à la manifestation anticapitaliste du 1er Mai 2015 (6 mai 2015), en ligne : https://www.clac-montreal.net/fr/declaration_post_manif_1er_mai_2015
[7] Voir notamment : https://mtlcontreinfo.org/le-black-bloc-reprend-les-rues-de-montreal/ et https://mtlcontreinfo.org/pas-besoin-dune-greve-pour-se-revolter-contre-letat-reflexions-sur-la-manif-nocturne-du-18-decembre/
[8] Voir en ligne : https://mtlcontreinfo.org/appel-de-lest-no1/
[9] Près d’un demi-million de manifestants dans les rues de Montréal (27 septembre 2019), La Presse, en ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2019-09-27/pres-d-un-demi-million-de-manifestants-dans-les-rues-de-montreal_1

