Par Félix Beauchemin (Centre international de solidarité ouvrière)
Bien que l’intensité actuelle des mobilisations pour la Palestine pourrait laisser croire à un mouvement récent, la solidarité québécoise envers la Palestine s’appuie sur une histoire bien plus ancienne et largement méconnue. Dès le début des années 1970, des militant·es jetaient les bases d’une riche culture de solidarité qui allait donner naissance à un écosystème de groupes – certains éphémères, d’autres actifs depuis plusieurs décennies – bien ancrés dans la mobilisation sociale au Québec. Il est possible de trouver les premières traces de ce mouvement au début des années 1970 avec la création d’une organisation importante : l’Association Québec-Palestine (AQP). Sa courte histoire mérite d’être racontée.
Chartrand, Faraj : un mouvement créé par une amitié
Tout commence en 1969, alors que Michel Chartrand, figure emblématique du mouvement syndical québécois, est invité à participer à une conférence sur la Palestine organisée par Marie-Claude Tadros-Giguère, alors co-présidente du Comité Québec-Palestine de l’Université Laval[1]. Celui-ci rencontre alors Rezeq Faraj, un immigrant d’origine palestinienne[2]. Entre eux naît une amitié qui deviendra la base de leur engagement commun. Parmi les participant·es de cette conférence, on trouve également René Lévesque, chef du Parti québécois, venu s’informer sur les dynamiques géopolitiques entourant la Palestine.
En 1972, constatant l’intérêt suscité par divers groupes et événements en soutien à la cause palestinienne, Faraj prend une décision audacieuse : organiser, loin des caméras, et malgré un budget extrêmement limité, un voyage militant d’un mois au Proche-Orient[3]. Là-bas, un groupe de militant·es syndicaux et des journalistes prennent conscience des difficultés et des ravages du colonialisme : ils visitent des camps de réfugiés, discutent avec des responsables locaux et rencontrent des figures clés de la résistance palestinienne, dont Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Selon Faraj, la rencontre entre Chartrand et Arafat a été un véritable « coup de foudre ». La fraternité et la solidarité étaient palpables dans leurs échanges.
De retour au Québec, les participant·es se réunissent dans l’appartement de Michel Chartrand pour fonder le Comité Québec-Palestine, qui se transformera peu après en l’Association Québec-Palestine. Rezeq Faraj en devient le président, accompagné de militantes importantes telles que Simonne Monet-Chartrand, Ghislaine Raymond et Colette Legendre.

Un mouvement actif et structuré
En tant que première association indépendante de soutien à la Palestine au Québec, l’AQP joue un rôle de pionnière. Elle organise de nombreuses conférences dans les cégeps et les universités, mettant la question palestinienne, du mieux qu’elle peut, au centre des débats publics[4]. Elle mène également des campagnes auprès d’élus et d’organisations, et met en place des collectes de fonds pour appuyer les initiatives palestiniennes.
Bien que porté par des bénévoles, le mouvement est alors assez actif. Tellement qu’en 1975, des militant·es découvrent du matériel d’écoute électronique policier dans les bureaux de l’AQP[5]. Jugeant l’organisation potentiellement « subversive », la GRC craignait des débordements en marge des Jeux olympiques de 1976. Louis Azzaria, alors vice-président de la Fédération canado-arabe, dénonce le harcèlement policier[6] et une « intimidation visant à limiter, voire à détruire le droit d’expression pacifique »[7].
De 1973 à 1975, l’AQP publie Fedayin, un bulletin d’information distribué à près de 5000 exemplaires[8]. En tant qu’artéfact intéressant de l’histoire militante québécoise, cette revue demeure un objet à étudier : résolument anti-impérialiste et anticoloniale, elle reprenait des documents officiels des autorités dominantes (israéliennes ou états-uniennes) en les recontextualisant dans une perspective de lutte pour la libération palestinienne.
L’année 1975 marque un temps fort : l’AQP participe à l’organisation de la Conférence internationale de solidarité ouvrière, un événement qui rassemble environ 600 personnes, dont plus de 40 délégués étrangers[9]. La Palestine y occupe une place centrale, aux côtés d’autres luttes de libération nationale comme celles du Chili, de Cuba et de plusieurs nations de l’Afrique australe, dans un contexte où le Québec lui-même est traversé par un fort mouvement pour l’autodétermination.

Un legs important
Malgré les résistances et les malaises que suscite la cause palestinienne à l’époque – que le regretté militant altermondialiste Pierre Beaudet décrit comme un « territoire interdit » dans la société québécoise – des liens naturels se tissent tout de même entre la lutte palestinienne et la lutte québécoise[10]. Toutes deux sont animées par un même désir : celui d’obtenir la reconnaissance internationale de leur droit à l’autodétermination.
Ces connexions ne sont pas que symboliques. Comme le raconte Faraj, grâce aux groupes de solidarité qui se développent, « chaque fois qu’il y avait des représentants palestiniens qui venaient visiter l’Amérique du Nord, le Québec était devenu un arrêt obligé »[11]. Pierre Beaudet se souvient, quant à lui, des ovations que suscitaient les interventions de délégués palestiniens lors de congrès politiques, notamment dans ceux du Parti québécois.
L’existence de l’AQP, bien que courte, a certainement été un moteur pour la suite de la riche histoire des mouvements propalestiniens au Québec. En nous basant sur les archives disponibles, on constate que l’organisation s’essouffle à partir du début des années 1990, alors que plusieurs militant·es transfèrent leur implication au sein de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP) à Montréal.
Revenir sur ces années ne change pas le présent. La situation en Palestine est aujourd’hui trop grave pour que l’on se satisfasse de gains symboliques. Mais connaître cette histoire nous rappelle que l’espoir prend racine dans la persévérance et la fraternité. Que des générations de militant·es, ici comme ailleurs, ont appris que la solidarité dépasse les frontières, que la justice est universelle, et que la liberté d’un peuple ne peut pas véritablement être séparée de celle des autres.
Notes
[1] Gervais, Lisa-Marie. « Les Arabes, « nouveaux Noirs » du Canada », Le Devoir (31 janvier 2017).
[2] Foisy, Fernand. Michel Chartrand : La colère du juste (2003). Montréal : Lanctôt Éditeur.
[3] Ibid.
[4] Rickenbacher, Daniel. « The Anti-Israel Movement in Québec in the 1970s: At the Ideological Crossroads of the New Left and Liberation-Nationalism », Études Juives Canadiennes, vol. 29 (2020).
[5] France-Dufaux, Paule. « Les Canadiens arabes las des prévenances de la GRC », Le Soleil (10 juin 1975).
[6] Ibid.
[7] Certains membres craignent également que ces informations ne soient partagées avec les autorités israéliennes, comme cela a été observé aux États-Unis, mettant ainsi en danger la vie de leurs familles.
[8] Rickenbacher, Daniel. Op. cit.
[9] Char, Antoine K. « Pour le représentant des enseignants palestiniens : La libération de notre classe ouvrière passe par la lutte armée », Le Jour (13 juin 1975).
[10] Beaudet, Pierre. Qui aide qui ? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec (2009). Montréal : Les Éditions du Boréal.
[11] Ibid.

