QUÉBÉCOISES DEBOUTTE ! – 1971/1976. Partie I – Front de Libération des Femmes

Québécoises deboutte ! est un journal féministe radical québécois paru de 1971 à 1976. Il fut d’abord le premier numéro de ce qui était censé être le journal du Front de Libération des Femmes (1969-1971). Mais suite au démantèlement de cette organisation (dès 1971), celui-ci devient le journal publié par le Centre des Femmes (1972-1975).

Le Front de Libération des Femmes du Québec (FLFQ ou simplement FLF) naît en 1969 à Montréal à la suite de ce qu’on pourrait surnommer un véritable « automne chaud ». L’agitation sociale de groupes comme le Mouvement de Libération du Taxi et d’autres organisations d’extrême-gauche, la vague nationaliste révolutionnaire représentée par le FLQ, les manifestations qui réclament la libération de ses prisonniers politiques, la grève des pompiers et des policiers participent de l’ambiance de l’automne 1969. Le 12 octobre, dépassé par les évènements, le maire de la ville de Montréal Jean Drapeau impose un règlement anti-manifestation qui donne le pouvoir aux autorités de la ville d’interdire toute assemblée publique, attroupement ou défilé ; sauf le défilé sportif très lucratif de la Coupe Grey…

Toute manifestation à caractère politique est passible d’une amende, d’une arrestation voire de l’emprisonnement. Les premières à braver le règlement municipal seront les 200 femmes organisées dans le Front Commun des Québécoises (un front syndical). Véritable brise-glace dans cet environnement de tensions politiques et de répression, le 28 novembre 1969, elles se rassemblent au Monument National et sur la rue Saint-Laurent et s’enchaînent les unes aux autres. Résultat : 165 manifestantes sont arrêtées. Leur action ouvre pourtant la voie à d’autres manifestations contre le règlement. Cette action collective amène aussi une prise de conscience chez les manifestantes : celle de leur pouvoir collectif. Quelques semaines plus tard, le Front de Libération des Femmes du Québec (FLFQ) est formé. Après ces arrestations, deux femmes membres du FLF, en guise de protestation, refuseront de payer l’amende reçue lors de la manifestation, un « crime » passible de 8 jours de prison…

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Manifestation de 200 femmes enchaînées pour protester contre le règlement anti-manifestation.

Le FLF est d’abord un petit collectif qui se veut un outil de prise de conscience et d’organisation autonome des femmes québécoises. Celles qui le composent sont infirmières, enseignantes, ouvrières, employées syndicales ou ménagères à temps plein. Toutes s’inscrivent dans le mouvement indépendantiste de l’époque (elles sont généralement d’ascendance canadienne-française) et cherchent à faire apparaître l’oppression particulière qui les touche – sexisme quotidien, position subalterne dans la famille et au travail, dépossession des connaissances et du contrôle sur leur corps, éducation différenciée qui perpétue leur statut de dominées… Beaucoup d’entre-elles ont aussi milité dans les syndicats ou dans les groupes politiques d’extrême-gauche de l’époque et ont été déçues de voir que le masculinisme y régnait encore en maître, reléguant les femmes aux tâches secondaires et invisibles, valorisant peu leur parole et leur point de vue, effaçant leurs problèmes spécifiques dans un universalisme mâle.

« Nous étions idéalistes, mais en même temps très pragmatiques. Nous revendiquions des garderies, l’accès libre à l’avortement et à la contraception. Nous n’étions pas des intellectuelles, nous venions presque toutes de milieux ouvriers. »

Marjolaine Péloquin (ex-militante du FLF) *

Le Front, en s’élargissant, commence à s’organiser sur une base décentralisée et non-hiérarchique, en formant un réseau de cellules autonomes spécialisées. Ce mode de fonctionnement permet aux femmes qui y participent de s’engager dans des projets selon leurs intérêts et leurs préoccupations. Au début de l’existence du FLF, on retrouve donc la Cellule Avortement (qui propose des ressources aux femmes qui souhaitent se faire avorter, dans un contexte ou cette pratique est toujours illégale) et la Cellule Garderie (qui organise une garderie abordable et revendique l’instauration de garderies accessibles aux femmes des classes populaires). Apparaîtra éventuellement la Cellule X, composée des femmes qui ne souhaitent pas nécessairement appartenir à une cellule spécialisée, qui de fait se concentrera sur les actions-chocs culturelles. Finalement, il y a la Cellule Journal, qui planche sur un outil de diffusion – ce qui donnera naissance, à terme, au premier numéro de Québécoises Deboutte ! .

« D’autres encore travaillent à la rédaction d’un journal. Un journal uniquement consacré aux femmes, centré sur les divers aspects de leur oppression. Finies les pages féminines des journaux québécois où le sport possède son propre cahier et où la ‘chronique féminine’ est reléguée au même rang que les spectacles et les divertissements. Les Québécoises auront un journal à elles, où elles pourront exprimer toute la violence de leur condition et enfin montrer ‘les dessous de l’affaire’. »

FLFQ Historique / FLFQ Fonctionnement, été 1970

À travers ces cellules spécialisées se dessinent les préoccupations et revendications du FLF : l’avortement libre et gratuit et, plus largement, le droit aux soins médicaux gratuits pour tous, le changement global des structures d’emploi (le salaire égal et l’accès aux mêmes emplois pour les femmes et les hommes, même si les militantes sont aussi conscientes de l’exploitation du travail salarié dans la société capitaliste), un salaire pour les femmes qui travaillent à la maison, des garderies d’État pour libérer les femmes de leurs tâches de gardiennes et de ménagères, une éducation gratuite à tous les niveaux… Elles cherchent aussi à combattre l’exploitation sexuelle dans la mode et la publicité et enfin à redéfinir la cellule familiale pour que les femmes n’y soient plus subordonnées aux hommes.

qd - no.1 p.15La Cellule Avortement du FLF offre, en collaboration avec le Montreal Women’s Liberation Movement (fondé en 1969 par des femmes des universités McGill et Concordia), un service de référence en avortement. Ces dernières ont produit un pamphlet, The Birth Control Handbook, que le FLF traduit sous le titre « Pour un contrôle des naissances ». Ce pamphlet sera tiré à plus de 50 000 copies, ce qui indique à quel point ce besoin est criant  – rappelons-nous qu’à cette époque l’avortement était toujours illégal ; seulement les avortements « thérapeutiques » pouvaient être pratiqués, c’est-à-dire seulement quand la grossesse menaçait la vie de la mère ou dans le cas de maladies mentales… Évidemment, ils ne pouvaient avoir lieu qu’après maintes consultations auprès « d’experts » masculins. Le reste des  femmes devait trouver une solution ailleurs, le plus souvent au risque de leur vie, ou se voyaient forcées de mener à terme une grossesse non-désirée, avec tous les impacts sur le reste de leur existence que cela impliquait. Notons que l’alliance avec les militantes anglophones sera éventuellement rompue, à cause d’un nationalisme québécois affirmé qui voit une rupture irréconciliable entre des femmes intellectuelles anglophones et des femmes ouvrières francophones.

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Les militantes du FLF ont toujours mis de grands efforts à rejoindre, par l’action sociale, les femmes des milieux populaires québécois, qu’elles soient ouvrières ou ménagères. Lors de grèves, elles vont sur les lignes de piquetage pour discuter avec les ouvrières de leurs préoccupations et de leurs problèmes. Par exemple, en janvier 1970, elles s’impliqueront dans la grève chez E.R. Squibb & Sons, une compagnie de produits pharmaceutiques. Des militantes du FLF participeront subséquemment à la création d’une pièce de théâtre sur le thème de cette grève avec le Théâtre Radical Québécois, un groupe mixte qui fait du « théâtre-guérilla », auquel participent plusieurs membres d’autres organisations. Celui-ci deviendra le Théâtre des Fonds de Cours lorsqu’il déménagera son activité dans le quartier populaire de Saint-Henri à Montréal.

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Dans les médias, le FLF est surtout connu pour ses « actions-chocs ». On peut penser à l’opération « femmes-jurées » qui se traduira par l’occupation du Banc des jurés le 1er mars 1971.  En 1971, les femmes n’ont toujours pas le droit d’être jurés au Québec. Pour dénoncer l’illégitimité de ce système judiciaire sexiste, Lise Balcer, appelée au banc des témoins au procès de Paul Rose – membre du FLQ – refuse de témoigner et est condamnée pour outrage au tribunal. Alors qu’en mars, Lise Balcer comparaît pour recevoir sa sentence, sept militantes du FLF prennent d’assaut et occupent le banc des jurés en scandant « Discrimination ! » et « La justice c’est d’la marde ! ». Marjolaine Péloquin, Nicole Thérien, Louise Toupin et leurs camarades feront chacune de un à deux mois de prison pour cette action. Mais la loi des jurés sera finalement modifiée à l’été 1971. D’autres actions retentissantes ont lieu : l’occupation, avec des femmes de Longueuil, des tavernes (réservées exclusivement aux hommes), des manifestations contre le Salon de la Femme jugé sexiste et reproducteur du rôle minoritaire des femmes, etc.

Le printemps 1971 est marqué par des campagnes de graffitis et de poses d’auto-collants qui font la promotion du FLF et qui mettent en valeur le slogan Québécoises Deboutte !. Ce slogan, tellement associé au FLF, deviendra tout naturellement le titre du journal que les militantes souhaitent lancer.

flf - québécoises
Page couverture du numéro unique publié par le FLFQ de Québécoises Deboutte ! (1971).

La première publication du journal est due principalement à Arlette Rouleau et Andrée Bérubé, militantes au sein du FLF en 1971. Ce premier numéro est disponible dans son entièreté sur le site de la BANQ. On y retrouve, entre autres, des articles expliquant l’anatomie sexuelle humaine (pour contrer la désinformation sociale à propos des questions sexuelles et anatomiques, dont les femmes font les frais), des textes explicatifs sur les initiatives du Front et des poèmes et des caricatures dénonçant les oppressions qui affectent les femmes des classes populaires (qui sont renvoyées de leur emploi lorsqu’elles tombent enceintes, qui sont exploitées par les patrons des grandes manufactures pour lesquelles elles travaillent tout en étant moins payées que les hommes et en vivant du harcèlement sexuel, qui doivent endosser le rôle de ménagères même lorsque cela ne correspond pas à leurs intérêts, faute de services qui leur permettraient de se délester de ces tâches…). La première édition du journal est un succès.

Le FLF se dissout en 1971 pour plusieurs raisons.  Entre autres, l’organisation en cellules autonomes qui sont plus ou moins en communication pose souvent problème : lors d’une action, qui peut s’arroger le droit de parler au nom du FLF ? La Cellule X, celle qui a le plus de visibilité, est souvent critiquée et perçue comme imposant de facto une orientation au FLF, sans que cela soit discuté collectivement. L’absence de structures organisationnelles claires, née d’un désir légitime des militantes de se différencier des organisations mixtes et de créer leurs propres modes de fonctionnement, crée des conflits parfois paralysants, qu’une tentative de « clarification » viendra exacerber.

De plus, même si les militantes qui le composent s’entendent toutes pour dire que les québécoises subissent une oppression sociale, nationale et sexuelle (du fait de leur statut de femme dans une société québécoise dominée économiquement – elles utiliseront, à l’image de l’époque, le terme « colonisée » pour lier leur lutte à celle de la « libération du peuple québécois ») deux visions en viennent pourtant à s’entrechoquer. Certaines militantes prônent l’organisation autonome des femmes dans un front révolutionnaire spécifiquement féministe (position qui se formalisera comme un féminisme radical). D’autres prônent plutôt l’alliance des femmes des classes populaires québécoises à leurs homologues masculins dans une perspective révolutionnaire socialiste. Il ne faut pas oublier que beaucoup de ces femmes avaient milité ou militaient toujours au sein d’organisations mixtes de tendance marxiste. Au travers de ces débats, certaines militantes en viendront à remettre en doute la pertinence même d’un front de libération des femmes autonome.

« Mais la seule vraie révolution, c’est la révolution faite par et pour le peuple et les femmes c’est la moitié du peuple. De ce côté-là, l’expérience des autres pays (Cuba, Algérie) nous montre que la révolution n’amène pas nécessairement de changement fondamental de la situation de la femme même si elles ont pris les carabines. Ça fa que, faut s’arranger pour pas s’faire fourrer par la révolution québécoise. »

Ex-Cellule X et Cellule ‘O comme dans vulve’ (anciennement Cellule Avortement)

Pourtant, on retrouve dans les textes internes produits par le FLF (notamment dans les Bulletins de liaison, disponibles dans l’Anthologie de Québécoises deboutte !) des analyses fort pertinentes et même complémentaires de la situation spécifique des femmes québécoises, du lien de leur oppression avec le capitalisme et avec l’état de la société québécoise à l’époque. Mais le diable étant dans les détails, ces débats quant à l’orientation du FLF viendront à bout des militantes : certaines d’entre-elles quittent le Front et retournent militer dans des organisations mixtes. Le Front, lentement, s’étiole.

Si l’existence du FLF est courte et que celle-ci est faite de tâtonnements théoriques et organisationnels, c’est que c’était une des premières tentatives des femmes québécoises de s’organiser sur la base de leur oppression commune dans une perspective révolutionnaire, alors que peu de textes féministes étaient disponibles pour les femmes unilingues francophones : Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, La femme mystifiée de Betty Freidan, L’origine de la famille de Engels et quelques articles parus dans la revue française Partisans. Dans ce contexte, tout était à faire. Le travail d’enquête sur la situation spécifique des femmes au Québec restait une tâche importante mais très difficile, car presque aucune étude formelle n’existait sur le sujet.

On doit a posteriori apporter certaines critiques importantes tant au mouvement nationaliste québécois qu’aux théorisations des féministes québécoises de cette époque ; il faut notamment revoir l’idée des Québécois comme étant colonisés (même s’ils pouvaient subir une oppression économique liée à la culture francophone) et critiquer l’ignorance par les groupes nationalistes et le FLF d’autres groupes sociaux, tels que les Autochtones.  Par ailleurs, l’expérience du Front de Libération des Femmes est fort intéressante, tant théoriquement que pratiquement. Elle contribuera subséquemment à l’émergence d’autres groupes féministes, dont le Centre des femmes, son héritier direct, qui continuera la publication du journal Québécoises deboutte !.

On consultera avec profit les deux volumes d’anthologie de Québécoises deboutte ! publiés par les éditions du Remue-Ménage, qui comprennent des textes de militantes, des documents d’époque, des textes internes du FLF, des publications du Centre des Femmes ainsi que l’entièreté des numéros de la revue Québécoises deboutte !.

québécoises - anthologie

* Entrevue accordée par l’ex-militante du FLF Marjolaine Péloquin à la Gazette des femmes (1er février 2008) et publiée sous le titre À nous le box des jurés.

 

À suivre dans… QUÉBÉCOISES DEBOUTTE ! – 1971/1976. Partie II – Centre des femmes.

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