QUÉBÉCOISES DEBOUTTE ! – 1971/1976. Partie II – Centre des Femmes

Le Centre des Femmes est fondé en 1972 par deux militantes du Front de Libération des Femmes (FLF) ainsi que par deux militantes du Comité Ouvrier de Saint-Henri (organisation populaire marxiste-léniniste). Un an après la dissolution du FLF, ces militantes décident de retenter l’expérience d’organiser un groupe autonome de femmes dans une perspective féministe et révolutionnaire, un type d’organisation encore très peu usité dans les milieux d’extrême-gauche de l’époque. Le FLF ayant acquis un local avant sa dissolution, c’est là que prendra place l’activité du Centre. Le Centre des Femmes reprend la publication du journal Québécoises Deboutte !  et, à l’image du FLF dont il est l’héritier, continue aussi d’offrir un service de référence en avortement. Les militantes qui assurent ce service le feront éventuellement sous le nom du Comité de lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits. Le Centre des Femmes devient rapidement un pôle majeur de référence pour les femmes et les féministes, tout comme le journal qu’il publie, auquel plus de 2000 femmes s’abonneront.

L’article Pour un féminisme révolutionnaire raconte les débuts du groupe : « C’est dans cette perspective que nous nous réunissions quelques femmes vers la fin janvier [1972]. À l’époque, nous avions choisi, beaucoup par réaction à l’incohérence du FLF, de nous regrouper sur la base d’une entente politique réelle au sein d’un petit noyau de travail. Ce noyau devait s’étendre par la suite au fur et à mesure des besoins que créaient inévitablement le développement de nos activités . » (Québécoises Deboutte !, vol.1, no.2, décembre 1972, page 14)

qd-juin1973

L’objectif à long terme du Centre est de créer les instruments et les conditions nécessaires à l’émergence d’un mouvement de libération des femmes.  Les tâches qui doivent mener à cette étape sont les suivantes : enquêter sur la situation des femmes québécoises, diffuser une pensée féministe, établir des contacts, mener des formations politiques et susciter, par l’activité politique, l’apparition d’autres groupes autonomes de femmes.

Les deux principales activités du Centre sont, d’une part, la publication du journal Québécoises Deboutte ! et le maintien de leur clinique de conseil en avortement. En théorie, l’organisation d’un groupe de femmes était la priorité, groupe qui trouverait sa cohésion autour du journal. La clinique de référencement en avortement, elle, devait rester secondaire. Mais dans les faits, la clinique devient vite un aspect majeur du travail des militantes, parce que le besoin auquel elle répond est fondamental.

L'avortement, une bataille politique2 - QD! Juillet-aout 1973

Les militantes tenteront alors de travailler à partir de cette réalité. Avec le temps, le service de référence en avortement devient en même temps un lieu de politisation des femmes. Les soirées d’informations publiques donnent l’occasion aux femmes qui souhaitent se faire avorter de rencontrer d’autres femmes dans la même situation – ce qui était jusqu’alors un problème personnel devient un problème commun, un problème social. Ces rencontres permettent aussi aux femmes de se délester de la culpabilité engendrée par l’opprobre sociale qui caractérise l’avortement. La plupart des femmes qui ont recours au service sont mariées et ont déjà des enfants – elles sont ménagères, ouvrières, étudiantes. Elles sont contre la maternité obligatoire et posent comme fondamental le droit de choisir d’avoir des enfants, le moment où elles en auront et combien elles en veulent. Le service constitue aussi un outil de formation politique pour les militantes du Centre elles-mêmes, qui se retrouvent confrontées aux problèmes réels auxquelles font face la majorité des femmes « ordinaires » – loin des théories générales, au plus près de la réalité parfois contradictoire et pleine d’embûches de la vie quotidienne.

L'avortement, une batille politique - QD! Juillet-aout-73

La clinique de référence en avortement rapproche le Centre des Femmes des groupes populaires, groupes qui ne sont pas impliqués directement dans les milieux de travail. En s’adressant aux femmes, les initiatives du Centre s’adressent en grande partie à des personnes exclues du marché du travail et dont les préoccupations passent sous le radar des syndicats, comme les ménagères par exemple. Cette réalité amène les militantes du Centre à se poser des questions : « Comment travailler politiquement dans les quartiers ? Comment le capitalisme exploite-il les exclu.es du marché du travail ? ».

C’est entre autres ces questionnements que l’on retrouve dans le journal Québécoises Deboutte ! où les militantes, par le biais d’enquêtes et à l’aide des outils que leurs fournissent des militantes féministes d’ailleurs dans le monde, tentent de théoriser l’exploitation capitaliste et l’oppression patriarcale que vivent les femmes québécoises. Certaines chroniques exposent les enquêtes des militantes du Centre sur la situation spécifiques des femmes de divers milieux ou encore relatent la situation d’autres femmes dans le monde (en Chine socialiste ou en Algérie par exemple). La chronique « Sexe et Politique » aborde des questions comme le viol, la domination des femmes au sein de la famille ou la répression sexuelle et tente de mettre ces problématiques en lien avec les dynamiques sociales du capitalisme. Les militantes tentent aussi d’introduire la question politique du travail ménager, du rôle de la ménagère et du potentiel subversif que recèle sa position dans la production. On trouvera d’ailleurs dans un des numéros de Québécoises Deboutte ! une entrevue de Selma James et de Mariarosa Dallacosta, deux féministes marxistes, portant sur leur livre Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, que l’équipe du Centre a traduit en français. À côté de la théorie, on trouve aussi une chronique « Humour Noir » qui expose ironiquement tous les travers réactionnaires culturels auxquels les femmes doivent faire face, des pages informatives sur l’anatomie et les questions médicales, des articles explicatifs sur les luttes en cours, notamment sur les luttes pour le droit à l’avortement, sur la pertinence des initiatives de garderies populaires et des revendications qui vont en ce sens, etc.

Sexe et politique - Le viol QD! juillet-aout 1973
Un extrait de la chronique « Sexe et Politique » portant sur le viol, dans le numéro de juillet-août 1973.

Les militantes écrivent aussi dans chaque numéro une chronique d’histoire, qui permet d’expliquer la genèse de certaines problématiques ou de mettre en valeur des luttes « exemplaires ». On retrouve par exemple, dans le numéro de septembre 1973 une page d’histoire relatant les luttes ouvrières sous Duplessis, dont un récit de la Grève de Valleyfield de 1946, où les femmes, ouvrières et ménagères, jouèrent un rôle prépondérant dans l’issue de la grève. Par le récit, les militantes tentent de contrecarrer les stéréotypes qui accablent les femmes : elles manqueraient de combativité, ne s’intéresseraient pas à la politique, seraient plus conservatrices que les hommes et opposées aux grèves… Ces récits contribuent à remettre de l’avant la volonté et la combativité des femmes, leur intelligence et leur débrouillardise. De la même manière, les militantes tentent de mettre en valeur le rôle de femmes activistes et révolutionnaires telles que Madeleine Parent ou Léa Roback. Bref, le journal Québécoises Deboutte ! prend un ton résolument militant et cherche à faire de la libération des femmes une lutte à part entière au sein de la lutte pour une révolution complète. Dans des articles plus polémiques, elles dénonceront d’ailleurs la récupération du féminisme par la classe politique et les médias, qui cherchent à désactiver politiquement la lutte et à maintenir la majorité des femmes dans leur rôle subalterne.

la-recuperation-du-feminisme
Collage accompagnant un article intitulé « La récupération du féminisme » (Vol.1, No.2, décembre 1972). Comme quoi, certaines choses n’ont pas changé…

Tout au long de l’existence du Centre, les militantes cherchent à s’organiser de manière autonome, chose pour laquelle elles seront fortement vilipendées, notamment par les groupes marxistes-léninistes (comme En Lutte !) qui les accuseront de vouloir mener une lutte indépendante et de diviser les forces révolutionnaires. L’organisation autonome et non-mixte dont se réclamaient les militantes du Centre cherchait d’abord et avant tout à permettre aux femmes qui s’y regroupaient de forger leurs propres analyses sur leur propre situation. Par ailleurs, le Centre n’a jamais été conçu comme une organisation isolée, au contraire. D’une part, ces féministes étaient révolutionnaires et non réformistes. Elles s’attardaient à comprendre le lien entre patriarcat et capitalisme dans le but d’avoir une meilleure compréhension de l’oppression spécifique des femmes. Si elles s’organisaient de manière autonome, c’était pour favoriser cette élaboration pour qu’à terme, la lutte des femmes devienne une des revendications de la classe ouvrière, ce qui n’était pas vraiment le cas à l’époque. Ce mode d’organisation ne faisait pas l’unanimité non plus chez les femmes – celles impliquées dans les syndicats, par exemple, avaient tendance à trouver trop radicales les conceptions politiques des féministes du Centre.

« Les femmes ont raison de se révolter contre les hommes et pas seulement contre les capitalistes. »

Québécoises Deboutte !, tome 1 « Nous somme le produit d’un contexte»

Par ailleurs, les militantes du Centre ont consacré beaucoup d’énergie à justifier la légitimité de leur lutte et leur désir d’autonomie et plus de temps encore à se situer en regard des groupes mixtes existants, ce qui les a empêché de concentrer leurs énergies précieuses sur le développement de leurs propres pratiques autonomes. Malgré leurs conflictualités avec les organisations mixtes d’extrême-gauche, le Centre reste par ailleurs fortement influencé par la gauche marxiste de l’époque : les militantes suivent toutes les questions politiques de l’heure et se positionnent par rapport à elles, une autre manifestation du fait que leur désir d’autonomie ne constituait pas nécessairement un rejet des autres formes d’organisations politiques et des autres luttes, mais une volonté légitime de faire apparaître des revendications qui auraient été autrement balayées sous le tapis. D’ailleurs, sous la pression des femmes impliquées dans les organisations mixtes,  ces organisations en viendront éventuellement à revoir leurs politiques et à « concéder » que leur rejet de toute forme de féminisme était une erreur.

Le Centre des Femmes meurt en 1975, après une période de débats, de problèmes organisationnels et de remises en questions qui pousseront plusieurs femmes à quitter l’organisation. Les problématiques organisationnelles concernent notamment la question du leadership. En effet, le Centre étant constitué comme un petit groupe relativement informel, l’absence de structures claires de leadership ouvre la porte à du leadership de facto, qui donne de la légitimité et de l’autorité aux militantes plus expérimentées et plus affirmatives, aux dépens de celles qui, malgré leur bonne volonté, restent plus discrètes, ont moins le temps de s’impliquer ou sont moins sûres d’elles. Beaucoup de débats par ailleurs restent larvés, parce que le mode de fonctionnement « affinitaire » (fortement basé sur les liens d’amitié que les militantes entretiennent entre-elles) rend difficile pour les militantes de se critiquer les unes les autres, par souci de préserver une bonne entente. Les longues heures de militantisme (beaucoup sont militantes à temps plein) amènent un isolement des militantes des autres milieux et provoquent aussi l’épuisement de certaines femmes. Le succès du Centre des Femmes et la tâche immense que constitue le fait de s’attaquer à l’oppression des femmes dans la société amène aussi le Centre à s’impliquer dans un nombre élevé d’enjeux, ce qui met beaucoup de pression sur les militantes qui sont trop peu nombreuses pour prendre en charge tous ces projets.

Quebecoises Deboutte! Mars 1973

À la mort du Centre, beaucoup de ses militantes rejoindront l’organisation marxiste-léniniste En Lutte !, à la recherche d’une organisation plus structurée, touchant des enjeux plus larges, où elles espèrent y trouver un climat qui les délesteraient des nombreuses pressions qui viennent avec la gestion d’un petit groupe qui a beaucoup de succès. Cette migration vers En Lutte ! se fera malheureusement, pour beaucoup, au profit de leurs revendications féministes, enjeu qui reste marginal dans les préoccupations de l’organisation qui rejette en grande partie le féminisme.

Malgré la mort de l’organisation, le Centre des Femmes a fait des petits. En effet, dû à son existence et à l’influence de son journal, des dizaines d’autres « Centre des Femmes » voient le jour, avec comme but de s’attaquer aux problématiques auxquelles font face les femmes des classes populaires. L’ébullition entraînée par les initiatives des militantes du FLF et du Centre des Femmes mène à la création d’autres groupes de femmes militants, comme le Théâtre des Cuisines, le journal Les Têtes de Pioches et les Éditions du Remue-Ménage.

S’inscrivant tout de même dans la tradition du militantisme québécois influencé par le nationalisme, on peut questionner l’oblitération des réalités de certaines femmes (immigrantes ou autochtones par exemple) dans le travail des féministes radicales québécoises. Le principe de non-mixité organisationnelle, préconisé par certaines, rejeté par d’autres (et combattu par plusieurs hommes qui ne sont pas concernés par ce débat) reste aussi un trait organisationnel qui peut ne pas correspondre à toutes les luttes menées par les femmes. Reste que le travail théorique des militantes, qu’elles partagent via leur journal, constitue un acquis important pour le féminisme d’aujourd’hui qu’il vaudrait la peine de revisiter. Le fait que les militantes du Centre des Femmes aient pu marier services populaires et théorie féministe révolutionnaire et qu’elles aient tenté de lier lutte des femmes et lutte pour un changement global de la société (tout en restant critiques du féminisme réformiste) est impressionnant et encourageant.

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Les informations de cet article sont tirés des deux volumes d’anthologie de Québécoises deboutte ! publiés par les éditions du Remue-Ménage, qui comprennent des textes de militantes, des documents d’époque, des textes internes du FLF, des publications du Centre des Femmes ainsi que l’entièreté des numéros de la revue Québécoises deboutte !. La plupart des numéros du journal sont aussi disponibles en ligne sur le site de la BAnQ.

Quebecoises Deboutte - mars 1974

Cet article est la suite de QUÉBÉCOISES DEBOUTTE ! – 1971/1976. Partie I – Front de Libération des Femmes.

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