LES OISELLES SAUVAGES – Pauline Gonthier. Compte-rendu de lecture

Premier roman de Pauline Gonthier, cette fiction lesbienne présente les vies croisées de deux femmes françaises, que cinq décennies séparent. La sortie de l’hétérosexualité permet à Gonthier de mobiliser plusieurs éléments d’archives liées aux mouvements de libération des femmes et des luttes homosexuelles, pour tisser un récit délicat et sensible.

Les oiselles sauvages, Pauline Gonthier, Éditions Julliard, Paris, 2021, 204 p.

Ce magnifique titre, à la fois point de départ et exergue du roman de Pauline Gonthier (née en 1990), est emprunté à la prose de Monique Wittig dans Les Guérillères (1969) :

« Elles disent, tu es loin d’avoir la fierté des oiselles sauvages qui lorsqu’on les a emprisonnées refusent de couver leurs œufs. Elles disent, prends exemple sur les oiselles sauvages qui, si elles s’accouplent avec les mâles pour tromper leur ennui, refusent de se reproduire tant qu’elles ne sont pas en liberté ».

Dans un style bien différent de celle qui théorisa le « contrat hétérosexuel », Les oiselles sauvages présentent dans un ton réaliste deux trames narratives qui reprennent de manière informelle les codes du journal intime. Deux récits de la confidence où les normes sociales ont bien changé, mais qui partagent finalement de nombreuses sensibilités.

D’abord, il y a Madeleine qui ouvre le roman avec une adresse au lectorat. Elle a soixante-sept ans et fait aujourd’hui partie des retraité·e·s pauvres, confiné·e·s dans des logements mal adaptés. De là se brodent des souvenirs concernant les luttes féministes des années 1970. Benjamine d’une famille bourgeoise, élevée dans la tradition catholique, elle est d’abord étudiante parisienne à la faculté de lettres, où elle rencontre Catherine, qui se définit comme « plutôt tendance maoïste quoique les chapelles l’insupport[ent] » (p. 17). Madeleine se trouve initiée, grâce à cette amie, aux groupes qui composent le Mouvement de libération des femmes (MLF). De la rédaction de tracts aux actions irrévérencieuses du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), elle participe à une militance quotidienne et englobante. Les luttes pour le droit à l’avortement deviennent centrales et poussent Madeleine à s’inscrire à une formation de sage-femme. D’un point de vue personnel, des passages intimistes témoignent de son attirance réprimée pour les femmes, notamment pour sa camarade Jeanne. Somme toute, le refus de l’hétérosexualité et la prolétarisation choisie du personnage mènent à son déclassement, constituant une difficile épreuve.

Et il y a Mathilde, une journaliste économique contemporaine, d’abord entièrement absorbée par sa relation de couple avec Aurélien – un personnage délicieusement imbuvable. La vie de Mathilde, elle aussi, se réoriente complètement grâce à la rencontre d’Alix, ouvertement gaie. Intriguée, Mathilde découvre l’histoire des luttes de libération des femmes, ce qui la conduit, sans grande surprise, à rompre avec Aurélien. Les sensibilités avec lesquelles l’autrice arrive à dépeindre l’attachement entre elle et lui, non seulement comme un lien affectif et social, mais comme autant d’inflexions psychiques, constituent définitivement un point fort du roman. En contrepoint de la citation de Wittig et des luttes pour l’interruption volontaire de grossesse des années 1970, c’est désormais la question de l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes et tous qui anime la nouvelle génération. Mathilde incarne par le fait même un féminisme libéral qui ne renonce pas pour autant aux acquis du passé.

Évidemment, on comprend qu’il y aura un lien entre les deux narratrices, mais l’attrait du roman dépend largement de notre capacité à accepter le dispositif des journaux intimes entrecroisés. Autant Madeleine que Mathilde témoignent d’une certaine difficulté face à un monde qui leur semble étranger. L’effet de confidence du récit accentue la focalisation sur l’intériorité des personnages, et ce, même si le roman traite d’enjeux sociaux. Tout compte fait, Gonthier réussit bien à dépeindre l’apprentissage d’un être au monde lesbien qui reste toujours inachevé. L’utilisation d’archives, en particulier celles du MLF et du FHAR ainsi que les extraits et les descriptions d’actions choisis contribuent largement à maintenir l’intérêt pour le roman. Néanmoins, il faut noter que certaines intégrations d’éléments historiques sont moins réussies et donnent l’impression d’être plaquées.

De manière générale, une compréhension plus profonde du contexte des années 1970, mais aussi des perspectives révolutionnaires du féminisme et de la lutte contre le patriarcat, auraient aidé à soutenir la vraisemblance historique du roman. La volonté d’instruire le lectorat est souvent visible, comme dans cet extrait :

« Ça y est, le mouvement commence à prendre de l’ampleur. Au début du mois, nous avons fait paraître un manifeste dans Le Nouvel Obs pour dénoncer l’hypocrisie du droit actuel concernant l’avortement. Dans un journal à si grand tirage, c’est une belle performance ! Nous avons été bien aidées par la notoriété de Seyrig et de Beauvoir, qui ont accepté d’y participer et de solliciter des artistes de leur entourage, dont Sagan, Moreau, Varda, Leduc, Duras, Deneuve, Trintignant… Trois cent quarante-trois signatures, ce n’est pas anodin : toutes prennent le risque de s’exposer à des poursuites pénales. […] Certaines parmi elles n’ont jamais avorté. »

Si l’on peut admettre un certain effet de télescopage historique – la description que fait Madeleine dans son journal correspond à la synthèse largement répandue de l’événement aujourd’hui – il est aussi à espérer que Gonthier arrive à susciter la curiosité d’une nouvelle génération pour cette période.

On pourra peut-être contester le traitement de la politique dans Les oiselles sauvages. Il est certain que le choix du ton intimiste implique une résistance à une vue d’ensemble et renforce l’effet d’inachèvement des trames narratives. Le lectorat révolutionnaire trouvera sûrement que l’engagement des deux personnages est un peu rapide, voire superficiel. Madeleine ne connaît pas grand-chose à la politique post-soixante-huitarde :

« « Guess qui ? » je demande. « Alain Geismar, le brun joufflu avec une bonne gueule, leader de la gauche prolétarienne, ça te dit rien ? » Non, ça ne me dit rien mais je fais semblant de comprendre d’un signe de tête. » (p. 28).

De son côté, Mathilde embrasse le credo de la femme libérée :

« Alors j’ai l’impression que cette lutte-là, pour les droits des femmes, a bien avancé déjà… Elle est devenue moins prioritaire. Il me semble. Mais c’est sans doute parce que je suis moins dominée que d’autres femmes, tu me diras. » (p. 47).

Enfin, malgré le choix du titre, le roman ne s’arrime pas réellement à la radicalité de Monique Wittig quant aux enjeux du genre et de sexualité, restant plutôt dans les balises d’une homonormativité réformiste : configurations de couple traditionnelles, luttes immédiates pour la procréation médicalement assistée, faible critique des structures sociales patriarcales, importance de l’individualité dans l’épanouissement personnel, etc.

Toutefois, en prenant un pas de recul, force est de reconnaître que la posture de ces deux femmes, associées à des milieux plutôt privilégiés, qui ne pensent pas en militantes, correspond aussi à une réalité des espaces de lutte. Il y a bien sûr un effet didactique à leur méconnaissance politique, permettant un éclaircissement progressif au long du récit. Mais plus encore, en dépit des critiques que l’on pourrait adresser à ces militantes fictives, la représentation romanesque donne à voir des subjectivités ambiguës quant au changement social, qui témoignent malgré tout d’une importante conflictualité.

En somme, ce premier roman de Pauline Gonthier offre une lecture agréable et intrigante. La mise en récit, parfois un peu didactique, arrive à transmettre toutes sortes de sensibilités, ainsi que des connaissances historiques et politiques. Et derrière l’optimisme du récit – bien loin de la littérature comme machine de guerre que concevait Wittig – une certaine tristesse douce-amère imprègne le texte d’un charme sincère.

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