2012. MÉDIAS, REPRÉSENTATIONS ET LUTTE IDÉOLOGIQUE

Depuis le développement de la photographie et de l’image en mouvement comme médiums visuels, ces derniers se sont révélés une véritable arme à double tranchant quant à la représentation de la réalité, notamment lors de mouvements contestataires. En 2012, alors que la grève étudiante se pose comme « le premier sujet d’actualité au Québec », les actrices et acteurs du mouvement sont rapidement victimes de représentations hégémoniques négatives. Des stratégies de luttes narratives, usant des médias sociaux et indépendants, répondent alors à la propagande dominante. Dans ce nouvel article sur la grève de 2012, c’est cet usage double de l’image, arme d’État et de révolte, qui est exploré.

L’œil de verre, regard intéressé

En 2012, une distance profonde existe entre ce que les médias de masse relatent, le récit qu’ils créent sur la lutte en cours, et la praxis des participant·e·s. La représentation du mouvement étudiant construite par les médias est étriquée : la lentille impose un récit où la réalité s’avère malléable, médiée par le point de vue de l’organe qui la rapporte. Dans ce contexte, la distorsion entre le déroulement quotidien de la grève et ce qui en est montré dans les médias dominants est sans équivoque intéressée. En effet, en regardant de plus près, on découvre un appareillage idéologique bien établi, construit pour servir des intérêts politiques et économiques particuliers.

D’abord, les médias mainstream tirent la majorité de leur revenu du placement publicitaire; plus le média est consulté, plus la publicité est payante. L’impératif de la rentabilité impose de présenter ce qui génère le plus de ventes ou de clics. Il faut montrer ce qui fait réagir, ce qui ne fait pas changer de poste : donc, du spectaculaire enrobé d’une idéologie convenue. Aussi, comme toutes les entreprises capitalistes, les grands médias sont organiquement liés à l’État qui garantit le fonctionnement du marché par ses lois et ses institutions. La complaisance médiatique à l’égard de la police durant la grève va donc de soi, quitte à dévoiler la partialité des rédactions qui relaient systématiquement la version policière ou étatique des événements, sans contester leur validité.

Plusieurs cas témoignent de cette dissonance entre le déroulement d’événements liés au mouvement étudiant et leur représentation médiatique. À ce propos, le professeur en sciences politiques Francis Dupuis-Déri discute dans son ouvrage À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux la représentation fallacieuse d’une manifestation s’opposant au Sommet sur l’enseignement (boycotté par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante, ASSÉ), en février 2013. Bien que cette manifestation soit postérieure à la grève, elle en découle directement puisque le sommet constituait l’une des réponses du gouvernement péquiste au conflit. La façon dont les médias l’ont traitée révèle précisément leur proximité idéologique avec la police. Dupuis-Déri dévoile les mensonges de Radio-Canada, qui affirme que les échauffourées ont été déclenchées par le tir de balles de neige de manifestant·e·s, tandis que les altercations avaient commencé avant, la cause étant l’infiltration policière injustifiée dans la foule. Pourtant, « selon cette mise en récit [de Radio-Canada], ce sont les manifestantes et manifestants qui sont responsables de l’intervention policière, ce sont eux qui ont provoqué une réaction immédiate et musclée des policiers ». La société d’État, à la différence de ce qu’elle constate sur place, rapporte sans questionnement les propos du porte-parole de la police Ian Lafrenière. Le Devoir, un journal pourtant plus favorable aux étudiant·e·s en 2012, tient une ligne similaire, faisant porter aux manifestant·e·s la responsabilité de la violente intervention policière. Ce cas de figure met clairement en lumière les dynamiques de copinage entre les médias et la police, une convergence d’intérêts favorisant systématiquement la préservation de l’ordre établi. En effet, les médias basent leur récit des évènements sur les déclarations du gouvernement ou de la police, sans chercher à montrer les nuances et la variété des expériences vécues dans une manifestation.

La responsabilité de cette distance entre faits et représentations a souvent été attribuée au refus des manifestant·e·s radicales de s’adresser aux journalistes. Toutefois, les mécanismes qui sous-tendent le parti pris médiatique sont beaucoup plus pernicieux qu’il n’y paraît. C’est bel et bien parce que les grévistes ont conscience des affinités entre le monde des médias, le gouvernement et les forces de l’ordre qu’il·les refusent de se prêter à leur jeu. Notons toutefois que cette conscience militante face à l’univers médiatique n’est pas innée et s’acquiert au fil des expériences de luttes, au point où un cycle semble se répéter : les acteurs et actrices d’un mouvement font d’abord confiance aux médias, puis les journalistes rapportent les événements en les tordant, alors rapidement, une majorité des militant·e·s choisissent de ne plus leur parler, leur discours étant déformé lorsqu’il·les acceptent de le faire. Les journalistes crient alors au scandale, déplorant que les manifestant·e·s les empêchent de faire leur travail prétendument essentiel dans une société dite démocratique. Les impératifs économiques à publier du choquant, l’irrespect des faits ou encore la collaboration directe des médias avec la police prouvent le caractère creux de cette soi-disant indignation de la part des représentant·e·s médiatiques. Il apparaît clair que la synchronisation du récit médiatique avec celui de la police vise à maintenir l’ordre établi de notre société néolibérale et à protéger le pouvoir en place.

Quand les médias jouent les garde-chiourmes

L’arrestation de militant·es pour l’affaire des fumigènes dans le métro est sans doute le cas le plus évident de la complicité des médias avec la police. Le 10 mai 2012, tandis que trois fumigènes sont lancés dans les tunnels du métro de Montréal afin de perturber le transport, un usager fait parvenir au Service de police de la ville de Montréal (SPVM) les images des présumé·e·s suspect·e·s. Plusieurs médias, dont Radio-Canada, s’empressent de publier une description des suspect·e·s fournie par la police, encourageant leur lectorat à la délation[1]. Le Collectif de débrayage rappelle cette agitation médiatique :

Immédiatement, des photos extraites de la vidéo sont transmises aux médias qui les font tourner en boucle, avec avidité. Une présentatrice vedette s’affaire avec insistance à zoomer sur son écran plat géant jusqu’au moindre pixel, visiblement frustrée de la mauvaise qualité de l’image. Étrange moment qui passe en un flash : celui de cette image brouillée qui reste à ce jour la seule preuve associée au dossier des suspects. […] Le caractère pornographique de la surexposition, prématurée de surcroît, des noms, des visages et des profils des « suspectes » a de quoi réduire en miettes toute naïveté à l’égard des relations entre la police et les médias. Dans l’urgence, ceux-ci se contentent de publier les communiqués policiers tels quels, sans reformulation ni contre-vérification. Tout se passe comme si la situation exceptionnelle avait donné les pleins pouvoirs à la police, tous les moyens de diffusion des médias de masse étant mis à leur complète disposition. [2]

Cette situation succède à celle du 16 avril 2012, alors que des sacs de briques avaient été placés sur les rails du métro. Les journaux du lendemain avaient également publié les visages des présumé·e·s responsables captés par des vidéos de surveillance. L’épisode d’avril avait toutefois été moins médiatisé que celui de mai, les briques touchant moins l’imaginaire populaire que les bombes fumigènes. Ces deux exemples montrent bien que les médias relaient, lorsque l’ordre public est menacé, le récit policier sans le questionner. Mieux, il se fait l’assistant actif de la chasse aux « ennemi.es public·que·s », sans interroger qui a déterminé leur dangerosité sociale.

Les médias, en plus de· monter l’opinion publique contre les « débordements » du mouvement étudiant (entendre les actions non strictement pacifistes ou consensuelles), ont également joué un rôle dans la criminalisation des acteur·rice·s du mouvement. Par leur discours faisant des grévistes – et surtout des « radicaux » – des ennemis, comme le voulait la police, les médias ont participé à la construction du type de l’étudiant-criminel qui ne respecte pas la loi, favorisant un climat de répression, voire de condamnation judiciaire. Certains ont fourni des preuves visuelles contre les grévistes lors de leurs procès. Cette pratique n’est pas nouvelle au Québec : les médias avaient par exemple étroitement collaboré lors d’une affaire découlant de la manifestation contre la brutalité policière du 15 mars 2000, où 59 accusé·e·s ont dû subir un long procès conjoint pour « participation à une émeute ». « Ce sont d’ailleurs les bandes vidéos des mass medias qui ont fait toute la différence en ce qui concerne le verdict : ainsi, environ les deux tiers des accusé·e·s ont été reconnu·e·s coupables tout simplement parce qu’ils et elles ont été identifié·e·s, à un moment ou à un autre, sur les images filmées par les grands réseaux de télévision. » [3] Ces exemples permettent de comprendre le refus militant de collaborer avec les grands médias, qui non seulement relaient le discours policier et produisent un climat criminalisant les mouvements sociaux, mais qui, en sus, fournissent régulièrement des preuves aux autorités afin de faciliter leur condamnation. La suspicion des militant·e·s à l’égard des journalistes et des caméras en manifestation mène alors à une stratégie de protection face à la répression encourue.

Les mots employés afin de décrire le mouvement étudiant de 2012 révèlent également le parti pris idéologique des médias. Cette novlangue se retrouve tout au long du conflit et a de réelles implications pour les militant·e·s. Les coups qu’il·les reçoivent chaque jour apparaissent justifiés par le travail des médias. Dupuis-Déri rappelle les propos d’un article de La Presse paru en 2005, qui dépeignait les anarchistes comme des terroristes, une rhétorique reprise en 2012, notamment au sujet des arrêté·e·s des fumigènes dans le métro. Plus pernicieux, le remplacement du mot « grève » par celui de « boycott » est un autre exemple de la partialité des médias reprenant la terminologie du gouvernement dans le but de délégitimer la grève votée en assemblée générale :

L’utilisation du mot « boycottage » par le gouvernement visait à briser le mouvement. Il fallait dès le début souligner le caractère illégitime de celui-ci, à la fois pour favoriser la répression des grévistes et pour éviter de parler de l’enjeu central de la lutte – la hausse des frais de scolarité. Les médias de masse ont repris l’argumentaire du gouvernement selon lequel la grève ne pouvait être le fait que d’un regroupement de travailleuses et travailleurs possédant une convention collective et ont refusé pour la plupart d’employer le terme de « grève » sans utiliser les guillemets, préférant parler de boycottage. [4]

Cette tentative de discréditer le mouvement prend une ampleur considérable alors que les tribunaux s’attaquent au concept même de grève étudiante. Les juges « ont tous nié le monopole de représentation pourtant garanti aux associations par la Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants ». [5] Ainsi, le discours gouvernemental, qui délégitime le mouvement étudiant, se généralise grâce à l’aide des médias, avant d’être récupéré par les tribunaux, qui s’attaquent alors aux droits acquis des étudiant·e·s. Les médias ont joué un rôle important de courroie de transmission du discours gouvernemental et de généralisation de l’opprobre envers le mouvement, justifiant ainsi la répression.

La rue répond aux médias par des briques

En abordant un film réalisé sur les gilets jaunes, un collectif d’auteur-rices note : « On la voit bien, la brutalité débridée, sur l’écran géant, mais ce que l’on ne voit jamais, c’est ce contre quoi elle s’exerce. Non pas les corps tuméfiés ou mutilés des manifestants, ils sont là eux aussi. Non, ce qui est absent, c’est la violence, la révolte, le désir qu’enfin le monde change. »
[…]

Arrimée à la banalité de ce sentiment, il y a la production de discours et d’images qui travaillent à rabattre cette appétence pour la « sécurité » sur le désir d’autorité brutalisante. Disons-le d’emblée, réduire les enjeux de sécurité aux bris de vitrines de banque et autres soi-disant méfaits de « casseurs » est un tour de force idéologique. [6]

À plusieurs égards, on pourrait croire que les grévistes avaient quand même voix au chapitre durant la grève. En effet, les médias et les politicien·ne·s ont tôt fait de rapporter les propos des président·e·s des fédérations et associations étudiantes nationales (la FEUQ, la FECQ et l’ASSÉ [7]), dépeints comme les chefs du mouvement, et de les présenter comme le point de vue étudiant « officiel » durant le conflit. Cette façon de représenter le mouvement était pourtant fallacieuse, révélant le manque d’intérêt des médias envers les mécanismes décisionnels de leur base (les associations étudiantes) reposant sur la démocratie directe. Notons d’ailleurs que c’est également le mode de fonctionnement de l’ASSÉ. À ce propos, Theurillat-Cloutier explique : « À force de focaliser l’attention sur les “leaders” du mouvement, les médias ont eu plus de difficulté à comprendre que Gabriel Nadeau-Dubois n’était qu’un porte-parole [de l’ASSÉ], par exemple lorsque le gouvernement l’a sommé de condamner la “violence” alors qu’il n’en avait pas le pouvoir. Dans ces circonstances, il est tout à fait normal que la confiance de la population étudiante envers les médias se soit effritée, et qu’elle ait préféré investir les réseaux sociaux pour faire passer son message. » [8] D’ailleurs, les grévistes au front ont développé une certaine méfiance par rapport aux porte-paroles de leurs associations, mené·e·s à jouer le jeu des médias, devenant de véritables stars. En raison du pouvoir symbolique conféré aux porte-paroles par les médias, une distance entre les grévistes et ces visages médiatiques s’est creusée au fil du mouvement. Cette situation empêchait de (re)présenter honnêtement le fonctionnement horizontaliste qui s’est accentué dans la rue au cours du mouvement. Tout comme la police, les médias ont beaucoup de mal à comprendre qu’il n’y a pas de « chef » à la tête des actions de perturbation et des manifestations spontanées, d’où la distance entre le mouvement et sa représentation.

La connivence des médias avec la police, facilitant parfois des accusations judiciaires, leur représentation démagogique du mouvement par une manipulation des mots, puis leur inclination à présenter les propos des portes-paroles étudiant·e·s comme voix unique du mouvement, ont contribué à créer une violence médiatique envers les grévistes. Alors que le mouvement social dominait les unes des périodiques et les grands titres des téléjournaux, l’écart entre l’expérience de la rue et sa représentation devint frustrant pour plusieurs acteurs et actrices de 2012. Les plus radicaux répondent par des actions directes à la propagande des médias mainstream. À force de corroborer le discours étatique et de justifier les accusations du système judiciaire envers les grévistes, les médias dominants deviennent alors une des cibles des manifestations et se retrouvent dans la mire de l’un des mouvements sociaux les plus importants de l’histoire de la province. La prétention du quatrième pouvoir à jouer le rôle de « chien de garde de la démocratie » apparaît ainsi remise en question par ces grévistes.

Par conséquent, bien des vitres volent en éclats au printemps 2012, dont la façade du Journal de Montréal et celle de La Presse, sans compter le bris de plusieurs caméras (de Radio-Canada, TVA, V Télé, etc.) détruites en pleine manifestation. Pour nombre de personnes, ces actes apparaissent comme une réponse légitime à la violence médiatique. Cette vision n’est pourtant pas commune à tou·te·s les manifestant·e·s : à ce moment de la contestation, la thématique de la violence devient centrale dans le débat public et dévie complètement la question de l’accessibilité des études supérieures. Theurillat-Cloutier souligne cette incongruité :

Il est même plutôt étonnant de constater à quel point l’enjeu du financement de l’éducation post-secondaire a été si peu présent durant ces six mois de grève. […] Après avoir présenté les positions des parties en présence pendant les premiers jours du conflit, les médias ont surtout fait porter leur attention sur la démocratie étudiante, le droit de grève étudiant, le droit de manifester, les manifestations « violentes » et les interventions policières, les injonctions et le refus de négocier du gouvernement. [9]

Invoqué par le gouvernement libéral de Jean Charest, puis repris par les médias, le thème de la violence devient omniprésent dans la sphère publique. La légitimité du mouvement étudiant est mise en cause, les bris matériels survenus au cours du mouvement étant qualifiés de « dangereux » et « d’anti-démocratiques ». Les médias montrent « la violence » portée par la grève, tout en taisant ce contre quoi elle s’exerce. Le débat sur la hausse des frais de scolarité devient secondaire et la répression physique et psychologique vécue quotidiennement par les grévistes, pour laquelle les médias ont leur responsabilité, est complètement passée sous silence.

Séparer le bon grain de l’ivraie

Une partie non négligeable des manifestant·e·s moins prompte à l’action directe reprend cette distinction imposée entre « bons » et « mauvais » grévistes. Un discours selon lequel les casseur·euse·s auraient infiltré le mouvement (supposé pacifique par essence) vient légitimer la répression policière et judiciaire envers les « mauvais·e·s » grévistes. Cette posture n’est pas nouvelle et forme un des principaux mécanismes de délégitimation des mouvements sociaux. Le Collectif de débrayage commente à ce sujet : « Si l’opinion publique est prompte à s’outrer des violences réservées aux étudiants, c’est le plus souvent pour en attribuer la responsabilité aux “casseurs” qui auraient à chaque fois parti le bal. Conformément à la tradition qui depuis la Commune de Paris présente les “provocateurs” comme des étrangers, on ne cessera pendant la grève de 2012 de décrire les casseurs comme des parasites infiltrant le corps étudiant. » [10] Cette stratégie médiatique a largement contribué à la diabolisation des grévistes utilisant l’action directe pour faire vivre le mouvement. Le discours qui fait des « casseur·euse·s » des agents provocateurs apparaît surfait puisque les bris matériels n’apparaissent qu’en réponse à la violence étatique et médiatique : « Tout au long du Printemps érable, les autorités et les médias imposèrent une distinction manichéenne entre les “bons manifestants”, pacifiques, raisonnables et dont la cause est légitime, et les “casseurs” qui ne défendraient aucune cause politique ou qui nuiraient à la bonne cause. » [11]

Pourtant, aucune révolte n’est homogène et l’idée de préserver le mouvement dans son unité pacifique – impossible à réaliser – a entraîné de graves tensions. Sous prétexte de plaire aux médias et à la fumeuse « opinion publique », une catégorie de grévistes surnommé·e·s les paciflics [12] faisait tout son possible pour préserver une image pacifique du mouvement. « Leurs actions concordent avec l’argumentaire des élites politiques et médiatiques, et même celui de la police, qui affirme qu’un mouvement social doit avoir une image publique respectable, c’est-à-dire pacifique, pour exercer une influence politique. Plusieurs personnes qui sympathisaient avec le mouvement de contestation, ou même qui y participaient, partageaient d’ailleurs la conviction que la “violence” devrait être dénoncée et, si possible, neutralisée – ou à tout le moins rejetée hors du mouvement. » [13] Ces manifestant·e·s partent en guerre contre celles et ceux que les médias et les élites politiques qualifient de casseur·euse·s. Ironiquement, les paciflics théoriquement opposé·e·s à la violence usent fréquemment de celle-ci contre les manifestant·e·s détruisant du mobilier urbain et des vitrines. Cette polarisation des grévistes entre « casseur·euse·s » et « paciflics » contribue à invisibiliser la brutalité policière ainsi que la répression juridique expérimentées par les militant-es de 2012. S’échelonnant sur plusieurs années, cette répression a eu de lourdes conséquences pour plusieurs acteur·rice·s du mouvement, allant de la dépression au suicide.

Un intéressant développement se produit en mai 2012, avec l’entrée en scène du mouvement des casseroles, soit des manifestations populaires et pacifiques s’opposant au durcissement de la répression contre les manifestant·e·s. Cette nouvelle pratique réconcilie en partie la population avec les éléments plus radicaux du mouvement, celle-ci finissant par condamner globalement la violence policière et les mesures anti-manifestations (tel l’amendement au règlement P6 [14], et ce malgré les justifications données par le gouvernement et les médias. Le Collectif de débrayage considère que le mouvement obtient alors l’appui public [15]. À partir de mai, les actions collectives massives contrebalancent le discours méprisant et délégitimant des médias : il n’est plus question, pour la population, de tolérer une répression aveugle sous prétexte de quelques débordements. La thématique de la violence perd peu à peu sa consistance face à la massification et à la diversification du conflit.

La volonté de désactiver le mouvement en l’associant à la violence avait surgi alors que le rapport de force augmentait en faveur des étudiant·e·s grâce à leurs actions de perturbation économique. Plusieurs se disaient alors favorables aux revendications étudiantes, tout en critiquant les moyens des grévistes pour se faire entendre : une brèche que le gouvernement a encouragée, sinon créée lui-même. Cette attitude est compréhensible dans l’exacte mesure où le rapport de force penchait du côté des grévistes : il fallait à tout prix comprimer le mouvement. On retrouve les mêmes procédés de décrédibilisation des actions directes – et d’invisibilisation postérieure de leur portée – dans les récits de nombreux soulèvements, du mouvement indépendantiste (dynamisé par le Front de libération du Québec) en passant par le Front commun intersyndical de 1972 (animé par les actions directes des travailleurs) jusqu’aux luttes pour le droit de vote des femmes et le droit à l’avortement, marquées par les actions violentes. Bien que l’oblitération de la violence présente au sein de ces mouvements laisse croire à une résolution par le dialogue, ils ont surtout puisé leur puissance dans l’instauration d’un rapport de force. Cette négation du rôle stratégique de la violence vise à perpétuer la faiblesse des luttes sociales : « pour éradiquer le désordre, le désaccord, le conflit, l’insurrection et la révolte civile, il faut faire peur et suffisamment peur pour que l’expérience de la violence provoque une autodiscipline et assure la pérennité des rapports de domination » [16].

Réappropriations narratives : plateformes web et récits subversifs

« Si la grève a créé une communauté de l’urgence et de l’action, la question qui se pose aujourd’hui est celle de la survivance. » [17]

Devant le manque de rectitude factuelle et d’honnêteté des médias, et pour mieux s’organiser, s’exprimer et partager l’information, les grévistes ont fait un usage important et novateur des médias sociaux durant le conflit de 2012. Une nouvelle façon de se réseauter émerge alors : plusieurs événements marquants de la grève sont lancés en ligne sans devoir faire appel aux grandes associations étudiantes. Malgré le peu de lieux dont le mouvement disposait pour s’organiser, plusieurs institutions scolaires ayant notamment fermé leur porte, l’invitation aux manifestations de nuit et l’appel des casseroles ont pu se faire entendre, d’abord en ligne, puis dans la rue.

De plus, le partage d’informations sur le déroulement des actions et des manifestations en cours permettait aux militant·e·s de rejoindre les événements en cours, sans délai. Le Collectif de débrayage résume cette situation :

Sur twitter, tout particulièrement, les hashtags #ggi et #manifencours deviennent parmi les plus utilisés au monde, surchauffant les serveurs. On commence à suivre le compte Twitter du SPVM pour voir où en sont les manifs : les renforts affluent continuellement au cours de la nuit. Certains soirs, plus de 5000 spectateurs regardent la manif en direct sur la webtélé CUTV, où l’on assiste au pinacle du livestream avec l’intervieweuse qui se fait projeter par terre et le caméraman qui reçoit des coups de matraque en temps réel. [18]

Le Collectif renchérit et évoque « une génération forte de sa maîtrise complète des outils de communication actuels », soulignant qu’internet « a permis un contact étroit avec la rue » [19]. Le web permet également de montrer les violences policières filmées par des passant·e·s, souvent sans lien avec le conflit social, que les grands médias ne présentent pas a priori. Parmi ces captations, la vidéo de l’arrestation brutale de grévistes par l’agente 728 du SPVM, incarne le potentiel de dénonciation offert par le web, qui permet aussi le passage de l’indignation à l’appel à l’action. Par la diffusion d’informations produites par et pour les grévistes, par l’horizontalisme qu’offre ce nouvel outil, ainsi que sa (toute relative) autonomie face aux diktats gouvernementaux, la plateforme web a permis une forme de réappropriation narrative de la lutte en cours par ses premier·ère·s acteur·rice·s. De plus, le partage à grande échelle de certaines vidéos ou informations a parfois obligé les grands médias à relayer l’information, permettant une percée à travers leur récit formaté. Stratégiquement utilisés pendant la grève de 2012, les réseaux sociaux ont également joué un rôle essentiel dans la création des soulèvements populaires du monde arabe (à partir de 2010) ou des mouvements Occupy (2011) et Idle No More (2012). Cependant, le contrôle (par les gouvernements et en vertu de leur propre idéologie) de plus en plus marqué des médias sociaux diminue leur intérêt depuis quelques années.

Suites narratives / Poursuites de la lutte

À l’heure où les grands médias font le bilan des 10 ans de la grève, soulignant son caractère historique, les représentations du mouvement semblent encore une fois, sans surprise, complètement déconnectées de la réalité. Victime d’un révisionnisme historique servant l’idéologie dominante, le grand mouvement social de 2012 est réduit à une simple question économique : sa radicalité ainsi que ses tendances révolutionnaires sont complètement passées sous silence. Souvent, le récit des grévistes (plus de 350 000 au plus fort de la grève) est mis en équivalence avec le récit des « carrés verts », opposés au mouvement (quelques centaines d’individus au total) : cette déformation des proportions réelles tend invariablement à minimiser l’importance de leurs revendications et du mouvement qui les a portées. Il est évident que cette représentation de la grève de 2012 vise à oblitérer son ampleur et sa portée radicale et sociale.

En s’en tenant à un récit réduit à quelques évènements spectaculaires et à quelques figures, en insistant surtout sur le « trauma » causé par l’évènement et la distance qui nous sépare de cette « dure période », les médias visent à annihiler tout recommencement d’une telle action collective. On passe sous silence le rôle central des actions de perturbation économiques au sein du mouvement, qui ont entrainé une sérieuse considération par les élites politiques. D’un côté, les médias figent le mouvement dans une histoire ancienne, une époque révolue où la jeunesse était en éveil (dans un temps passé, dans une certaine rupture avec le présent), taisant les raisons à l’origine du mouvement et l’ampleur des contradictions sociales alors soulevées. D’un autre côté, un désintérêt total des médias quant à la répression politique post-grève est visible : « Loin des feux de la rampe, certaines personnes font face à de graves accusations criminelles et à des conditions de liberté restreinte très sévères. » [20] Enfermer la lutte politique dans le passé et cacher la répression (conséquence des contradictions sociales), tels semblent être les deux objectifs poursuivis par les grands médias en ce dixième anniversaire de la grève de 2012.

Devant cette violence médiatique et politique, se créer une mémoire et un discours social révolutionnaires, et le donner à voir, le faire exister dans le temps à l’extérieur de la fable médiatique voyeuriste et réactionnaire, s’impose comme une nécessité. En opposition aux gros titres criards est apparu le besoin d’offrir un récit pluriel, tirant ses racines au sein même du mouvement et rendant compte des différentes formes de la lutte, des réalités vécues par les actrices et les acteurs de cette grève, dans les rues, sous la fumée des lacrymogènes, en direct des barricades, un récit relatant les joies et les violences, pour qu’elles persistent et continuent de nous inspirer. Les métamorphoses que la grève a entraînées, y compris les traumas parfois encore vifs, doivent être racontées dans une perspective de perpétuation et de réactivation. Contre la malveillance du récit officiel, plusieurs voix s’élèvent ; du côté de l’art ou de récits publiés de manière indépendante, des discours distincts se constituent. Ils permettent de faire vivre l’histoire révolutionnaire contre l’ordre établi et viennent informer nos luttes présentes. En passant outre le torchon de Mathieu Denis et Simon Lavoie, demeurent des œuvres tels Insurgence (2013) et les multiples récits révolutionnaires inspirés de 2012. Au-delà des récits médiatiques à saveur policière arrimés au marché, au-delà du travail de délégitimation du mouvement, de la rue et de sa « violence », au-delà de l’œuvre commune des médias et de la justice pour faire condamner la part la plus radicale des militant·e·s, et au-delà du pitoyable cirque actuel visant à enterrer toute forme de grève nouvelle, il y a nos mémoires, nos récits et surtout, cette capacité commune à se soulever contre la violence d’un système.


Pour mieux connaître le déroulement de la grève de 2012, dans une perspective plutôt favorable à l’ASSÉ, on lira Printemps de force d’Arnaud Theurillat-Cloutier (2017). Pour une lecture anarchiste des évènements, on se référera à On s’en câlisse du Collectif de débrayage (2013). Pour saisir l’ampleur de l’appui médiatique aux politiques gouvernementales, on consultera Les médias et la hausse des frais de scolarité de 2005 à 2010 (Simon Pepin-Tremblay, 2013). Sur le rôle des médias sociaux dans l’instauration d’un contre-récit et d’une pratique novatrice : De l’école à la rue (Philippe Ethier et Renaud Poirier St-Pierre, 2013). Pour une lecture critique des évènements, sensible à la violence policière et au rôle idéologique des médias, on consultera les deux livres de Francis Dupuis-Déri : À qui la rue ? (2013) et Un printemps rouge et noir (2014). Enfin, pour une réflexion critique sur le rôle de la police dans le contrôle des mouvements sociaux et ses liens avec le monde médiatique, on lira Mater la meute de Lesley Wood (2015) et l’ouvrage collectif Défaire la police (2021).

Notes

[1] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/561152/metro-suspects-fumigenes

[2] Collectif de débrayage, On s’en câlisse, pages 144-145.

[3] À qui la rue? page 252.

[4] Printemps de force, page 326.

[5] Printemps de force, pages 337-338.

[6] Défaire la police, pages 18 et 51-52.

[7] Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), élargie en CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) durant la grève de 2012.

[8] Printemps de force, page 388.

[9] Printemps de force, page 387.

[10] On s’en câlisse, page 81.

[11] Un printemps rouge et noir, page 338.

[12] Theurillat-Cloutier rappelle l’apparition des paciflics : « Le 13 mars, lors de la manifestation de solidarité internationale de la CLASSE, un black bloc a fait sa première apparition et suscité la controverse dans le cortège. Une vive tension sera palpable dans plusieurs manifestations entre les partisans de l’action directe, qui n’hésitaient pas à fracasser les vitrines des banques et à riposter aux attaques de la police, et ceux qui refusaient ces gestes, parfois avec force et en usant de la délation, ce qui leur vaudrait d’être qualifiés de “paciflics” (contraction de “pacifiques” et “flics”) par ceux qui revendiquaient le caractère politique des émeutes. » (Printemps de force, page 331)

[13] Un printemps rouge et noir, page 339.

[14] L’amendement au règlement P6 de la ville de Montréal interdit de manifester masqué·e ou sans itinéraire préétabli (à plus de 50 personnes). En plus de restreindre le droit de manifester, ce règlement est critiqué pour son coût d’application aberrant. Il est supprimé en 2019 par l’administration en place.

[15] On s’en câlisse, page 183.

[16] Défaire la police, page 54.

[17] On s’en câlisse, page 275.

[18] On s’en câlisse, page 181.

[19] On s’en câlisse, page 268.

[20] Un printemps rouge et noir, page 361.

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