La création du Front de Libération du Québec. Pour l’indépendance et le socialisme (1963)

Cet article se veut le premier d’une série portant sur l’expérience du Front de libération du Québec (FLQ, 1963-1972). Notre enquête vise à éclairer les sources, discours et pratiques de ce mouvement multiforme qui a marqué durablement l’imaginaire québécois. Bien qu’elle soit souvent réduite à la seule Crise d’Octobre, l’histoire du FLQ s’étend sur près de dix ans. Elle reste incontournable pour comprendre l’activisme des années 1960 et l’importance qu’a revêtue la question nationale dans l’histoire révolutionnaire de la province[1].

Au début des années 1960, le Québec est en ébullition. La Révolution tranquille est en marche, alors qu’avec ses nationalisations, le Parti libéral de Jean Lesage proclame « l’ère du colonialisme économique[2] » révolue au Québec. Mais, pour plusieurs, ces réformes restent insuffisantes. Dans ce contexte, de jeunes radicaux fondent en 1963 le Front de libération du Québec (FLQ), « pour l’indépendance et le socialisme ». Ce moment séminal, moins connu que les coups d’éclat de la fin de la décennie, permet de comprendre les motivations de l’indépendantisme révolutionnaire au Québec et sa pérennité. Soixante ans plus tard, que reste-t-il du premier FLQ ?

En septembre 1960, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) est créé. Il fait la promotion de l’indépendance du Québec, tout en adoptant un discours résolument à gauche, incarné par son charismatique leader Pierre Bourgault[3]. En marge du RIN, de petits groupes radicaux se forment, dont le Comité de libération nationale (CLN) et le Réseau de résistance (RR), qui envisagent une action clandestine en appui à l’action légale afin de parvenir à la souveraineté dans une perspective socialiste. De novembre 1962 à février 1963, le RR mène quelques attaques contre des symboles de la domination culturelle et économique anglo-saxonne, avant que trois de ses membres participent à la fondation d’une nouvelle organisation : le Front de libération du Québec (FLQ), dont le nom s’inspire directement du Front de libération nationale (FLN) algérien.

Un Québec à révolutionner

Le nouveau groupe considère que les Canadien·ne·s français·e·s sont colonisé·e·s « politiquement, socialement, économiquement », puisque le Québec est inféodé aux intérêts anglo-saxons (britanniques, américains et canadiens). La domination régalienne de Londres et d’Ottawa est bien réelle, ainsi que la dévalorisation du français dans de nombreux milieux de travail. Les conditions sociales des classes populaires francophones sont misérables, comme le démontrent les commissions Parent (1961-1966) ou Castonguay-Nepveu (1966-1971). En 1960, 36 % des anglophones au Québec effectuent une 11e année de scolarité, contre 13 % des francophones. Dans le même sens, 13 % des anglophones de 20 à 24 ans fréquentent l’université, contre 3 % des francophones du même âge. Enfin, l’économie est dominée par la bourgeoisie anglophone qui possède massivement les capitaux et les industries : elle détient 80 % des actifs à Montréal, alors que les francophones, comme les travailleur·euse·s immigrant·e·s, sont largement confiné·e·s à des emplois peu ou pas qualifiés, généralement mal payés et souvent dangereux. Le FLQ se veut une réponse à ces injustices.

Le FLQ n’est pas le premier groupe à envisager la situation québécoise sous le prisme de l’oppression coloniale. Depuis 1959, la Revue socialiste, animée par Raoul Roy, affirme que les Canadiens français forment un peuple « occupé économiquement par une grande bourgeoisie colonialiste de langue et de culture étrangères[4] ». Au milieu du XXe siècle, tout au bas de l’échelle des salaires et dévalorisés culturellement, les Canadiens français constituent, selon Raoul Roy, une « classe ethnique » au sein du Canada, une « nation prolétaire ». Il reproche à l’élite traditionnelle nationaliste de s’être solidarisée avec la bourgeoisie anglo-saxonne et d’avoir mobilisé le peuple « au service d’un conservatisme immobiliste et de ‘l’entreprise privée’ des étrangers[5] ». Son groupe, l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec (ASIQ), lutte contre la domination économique anglo-américaine et le capitalisme canadien-français, promouvant « un socialisme québécois adapté aux conditions particulières de l’Amérique du Nord ». Sa conception politique influence les premiers felquistes et plusieurs jeunes activistes francophones, dont les rédacteurs de la revue Parti pris, fondée elle aussi en 1963.

Plus largement, l’époque est marquée par l’éveil politique de ce que l’on appelait le « Tiers-monde » depuis la conférence de Bandung en 1952. L’indépendance algérienne et la révolution cubaine marquent les esprits. Les travaux d’Aimé Césaire, Jacques Berque, Frantz Fanon et Albert Memmi circulent abondamment au Québec[6], sous l’impulsion d’indépendantistes de la trempe d’André d’Allemagne, auteur du Colonialisme au Québec (1966). La Revue socialiste, elle, fait abondamment usage de la pensée de Fanon et son réseau diffuse l’ouvrage Les damnés de la Terre, « le livre de la libération par excellence[7] ».

Le paradigme anticolonial adopté par les indépendantistes révolutionnaires marque un changement radical par rapport au nationalisme traditionnel, soutenu par l’élite cléricale et conservatrice canadienne-française depuis le XIXe siècle. Ce nationalisme conservateur voulait améliorer la condition des francophones en soulignant l’appartenance des Canadiens français à la « civilisation occidentale, judéo-chrétienne et d’origine européenne[8] », avec l’objectif d’obtenir une place équitable au sein de la Confédération canadienne. L’indépendantisme révolutionnaire renverse cette perspective en soulignant les similitudes entre l’oppression vécue par les Québécois·e·s, le colonialisme en Afrique et en Asie, et la situation des Afro-Américain·e·s, tout en envisageant la lutte des francophones comme une lutte de libération nationale.

Bien qu’il existe des « différences considérables […] entre le Québec et la colonie classique[9] » et malgré les angles morts de cette analyse qui oblitère les populations autochtones, le recours à l’analogie coloniale permet aux activistes d’exprimer en termes politiques la domination sociale, culturelle et économique que vivent les Canadien·ne·s français·e·s, puis de proposer un renversement concret des structures qui maintiennent ces oppressions. Le recours à l’imaginaire de la décolonisation explique les choix théoriques et stratégiques du premier FLQ, soit la lutte pour l’indépendance et le socialisme. Le FLQ désire attirer l’attention sur la condition des Québécois·e·s, au niveau national comme international. Il cherche à montrer qu’une action combative est possible ici même en Amérique du Nord, au cœur de « l’empire américain ». L’organisation souhaite aussi galvaniser les groupes indépendantistes et accompagner le développement d’un mouvement indépendantiste large. En somme, sa stratégie repose sur la propagande armée et l’agitation, communes aux groupes clandestins du même genre qui émergent en Occident à l’époque.

Des paroles aux actes

À la fin du mois de février 1963, une demi-douzaine de personnes, notamment issues du Réseau de résistance, fonde officiellement le FLQ. Gabriel Hudon, Pierre Schneider, Georges Schoeters et Raymond Villeneuve sont au cœur de l’organisation. Ils passent une première fois à l’action dans la nuit du 7 au 8 mars 1963, ciblant trois casernes militaires de la région de Montréal avec des bombes incendiaires. Cette première action est accompagnée par la publication d’un court manifeste, Avis à la population de l’État du Québec, qui est diffusé par les médias. Le communiqué déclare que le FLQ est « un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêts à mourir pour la cause de l’indépendance politique et économique du Québec ». Il annonce que le groupe compte s’attaquer « aux symboles et aux institutions coloniales », y compris celles représentant les intérêts américains « allié naturel du colonialisme canadien-anglais ». Les usines qui imposent un régime discriminatoire pour les ouvriers francophones ne seront pas épargnées. L’indépendance, pour le FLQ, « n’est possible que par la révolution sociale[10] ».

Début avril, trois nouvelles bombes explosent, visant différents établissements fédéraux. La pression policière commence à se faire sentir, alors que plusieurs indépendantistes radicaux sont arrêtés et interrogés en lien avec ces attaques. Le 21 avril, un malheureux attentat du FLQ dans un centre de recrutement militaire de Montréal coûte la vie au veilleur de nuit de l’établissement. Le 3 mai, une bombe (non amorcée) est déposée au siège social de la Solbec Copper, en solidarité avec les travailleurs en grève de cette entreprise. Cette attaque, dirigée pour la première fois contre une entreprise détenue par la bourgeoisie canadienne-française, est menée à l’instigation de François Mario Bachand, un jeune peintre-décorateur et ancien militant des Jeunesses communistes ayant récemment adhéré au FLQ[11]. Au printemps, différentes attaques sont menées, à nouveau contre des établissements de l’armée, mais aussi de sociétés canadiennes, dont Golden Eagle (Ultramar), et des boîtes aux lettres de la ville bourgeoise de Westmount. Le 20 mai, une explosion spectaculaire touche une caserne militaire de la rue Saint-Grégoire à Montréal : il s’agit de « l’Opération Chénier », lancée par le FLQ à l’occasion de la fête de la Reine (le 20 mai), en l’honneur du patriote Jean-Olivier Chénier. En mai, le réseau felquiste comporte une trentaine de membres à travers la province et semble avoir le vent dans les voiles.

La progression est pourtant de courte durée. Au début du mois de juin 1963, une vingtaine de membres de ce premier réseau du FLQ sont arrêtés. Malgré une certaine sympathie populaire et l’appui qu’ils reçoivent du « Comité Chénier » (un groupe de défense des prisonniers politiques du FLQ), onze felquistes sont condamnés en octobre. Hudon et Villeneuve écopent de 12 ans de prison, et Schoeters de 10 ans. C’est ainsi que se termine l’aventure du premier réseau du FLQ. L’initiative, que le chef de la police de Montréal qualifiait de « petit groupe d’anarchistes[12] » sans importance, allait pourtant faire des petits : pas moins de cinq autres réseaux du FLQ se formeront entre 1963 et 1972, poursuivant la lutte armée clandestine pour l’indépendance et le socialisme. De sa première mouture, on peut retenir plusieurs éléments du FLQ, notamment sa théorie du Québec comme « nation colonisée », le lien organique qu’il établit entre l’indépendance et le socialisme, et la nécessité, dans le contexte des années 1960, de dynamiser le mouvement social par une action de propagande armée.

Soixante ans plus tard

Pourquoi, aujourd’hui, s’intéresser à la première vague du FLQ ? Il nous permet d’abord d’examiner la trajectoire de l’indépendantisme au Québec, qui en vient à s’arrimer à un projet révolutionnaire dans un contexte où les privilèges de classe s’arriment aux privilèges linguistiques. L’émergence de groupes comme le FLQ s’inscrit dans le passage du nationalisme traditionnel, fondé sur le catholicisme et l’idée de la « résistance culturelle », au néonationalisme québécois, laïque et progressiste, qui cherche à modifier en profondeur les structures sociales et politiques de la province. Ce changement est perceptible, entre autres, par le retour de la référence aux Patriotes (républicains et révolutionnaires) chez les felquistes, alors que ceux-ci étaient conspués par les élites cléricales et conservatrices.

S’intéresser à la première mouture du FLQ permet aussi de dissiper le mythe qui fait de ces militants de « simples » indépendantistes. Le Message du FLQ à la nation (16 avril 1963) affirmait déjà : « L’indépendance seule ne résoudrait rien, elle doit à tout prix être complétée par la révolution sociale ». Le caractère rudimentaire de l’organisation, formée de réseaux clandestins qui se font et se défont au gré des arrestations, explique le manque d’uniformité dans l’action et le discours du FLQ au cours de la décennie 1960. Le groupe oscille entre la centralisation et la fragmentation, l’action militaire et l’action de masse, la primauté de la question nationale ou celle de la question sociale. Même si les différentes vagues du FLQ infléchissent chacune à leur manière le discours et la pratique « felquistes », la présence des thèmes relatifs à l’exploitation, au colonialisme et au socialisme, ainsi qu’une valorisation de l’action violente comme outil de transformation sociale, restent une constante dans l’histoire de l’organisation.

/ / /

Pour en savoir plus sur le premier réseau du FLQ, on consultera les témoignages de deux de ses membres : La véritable histoire du FLQ (Claude Savoie, 1963) et Ce n’était qu’un début (Gabriel Hudon, 1977). Les manifestes et les écrits felquistes sont consignés dans l’ouvrage de Robert Comeau et al. FLQ : un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes 1963-1982 (VLB, 1990). Pour une vue d’ensemble sur cette période mouvementée au Québec, on consultera l’ouvrage de Sean Mills, The Empire Within : Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal (McGill-Queens, 2010).


Notes

[1] Le présent article se base sur le texte La création du Front de libération du Québec : pour l’indépendance et le socialisme, paru dans le no 96 (été 2023) de la revue À Bâbord !

[2] Manifeste du Parti libéral du Québec (Québec, 1962).

[3] Il déclare le 3 mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale. »

[4] « Propositions programmatiques de la Revue socialiste », La Revue socialiste, no 1 (printemps 1959), 13.

[5]  « Le Québec est une colonie ! Sus au colonialisme ! », La Revue socialiste, no 6 (automne 1962), 8. Voir aussi Stéphanie Jodoin, « Socialisme et décolonisation dans le Québec de la Révolution tranquille à travers La Revue socialiste et Parti pris » dans Patrick Dramé, Pascal Scallon-Chouinard et Françoise Nozati(dir.) Décolonisation et construction nationale : Afrique, Asie et Québec (Sherbrooke : Les Éditions de l’université de Sherbrooke, 2016), 101-114.

[6] Sean Mills, The Empire Within. Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal (Montréal, Kingston, London, Chicago : McGill-Queen’s University Press, 2010), 42.

[7] La Revue Socialiste, no 6 (automne 1962).

[8] Michel Bock. « De l’anti-impérialisme à la décolonisation : la transformation paradigmatique du nationalisme québécois et la valeur symbolique de la Confédération canadienne (1917-1967) », Histoire, économie & société, vol. 36, no 4, 2017, 28-53, 30.

[9] Ibid., 7.

[10] Manifeste du FLQ de 1963, cité dans Louis Fournier, FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin (Montréal : Québec / Amérique, 1982), 14.

[11] Ibid., 45.

[12] Ibid., 49.