LA GUERRE D’ESPAGNE – Partie I. Les origines d’un conflit

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Longtemps considérée à la marge de l’Europe, l’Espagne a rarement été un objet d’étude pour les intellectuel.les d’extrême gauche, qui n’y voyaient souvent qu’une nation agraire peinant à s’industrialiser et figée dans un conservatisme militaro-clérical. Pourtant, c’est dans ce pays qu’une révolution (suivie d’une guerre civile) se produit durant les années 1936-1939.  Pourquoi et comment un tel processus révolutionnaire a-t-il pu s’enclencher en Espagne ? Comment celui-ci diffère des autres situations européennes ? Pourquoi et comment cette révolution « inattendue » a-t-elle échoué et ultimement été brisée manu militari par les fascistes en 1939 ?

Nous tenterons, dans une série de cinq textes, de répondre à ces questions grâce à une exploration du contexte d’émergence de la révolution, une analyse des forces en présence puis des événements de 1936-1939, et, enfin, par une réflexion politique et stratégique sur le conflit. Nous chercherons notamment à mettre en valeur les alliances et leurs limites, les fractures au sein du mouvement révolutionnaire, les lignes idéologiques et stratégiques, et, plus largement, la composition du camp révolutionnaire afin de saisir ses forces et ses faiblesses. Dans ce premier article, nous abordons le contexte espagnol qui donnera naissance à la révolution de 1936.

Manifestation durant la Semaine tragique, 1909.

Le développement des idées révolutionnaires en Espagne

Le XIXe siècle espagnol est caractérisé par une lutte entre les tenants du conservatisme, généralement monarchistes, et les défenseurs du libéralisme (social et économique). De ces tensions découlent trois guerres dites carlistes (1833-1840, 1846-1849 et 1872-1876) qui opposent essentiellement les traditionalistes carlistes qui appuient le frère de Ferdinand VII, don Carlos, aux libéraux soutenant un régime de monarchie constitutionnelle avec Isabelle II comme monarque. Durant cette période trouble, les militaires tentent de s’imposer comme une force stabilisatrice en Espagne et mènent plusieurs coups d’État « par le haut » afin d’éviter que le pouvoir ne tombe aux mains des libéraux et pour contrer les masses populaires (parfois révolutionnaires), ce qui « saperait l’unité espagnole » aux yeux des réactionnaires. Au total, 37 pronunciamientos sont tentés, dont 12 qui réussissent, entre 1814 et 1874.

Cette tradition d’implication des militaires dans le domaine politique perdure jusqu’au XXe siècle et sera une cause importante de la Guerre civile de 1936-1939. Malgré une première « victoire » républicaine en 1873, les libéraux sont rapidement vaincus par les monarchistes qui procèdent à une restauration avec Alphonse XII (roi de 1874 à 1885). Cet épisode marque également le retour de l’influence cléricale sur le pouvoir politique. En parallèle et face à la faiblesse objective du mouvement libéral, les idées socialistes et libertaires prennent leur essor. Les premières formes d’anarcho-syndicalisme s’organisent à la toute fin du XIXe siècle, formant à terme le principal foyer de contestation en Espagne. L’organisation fédéraliste promue par les anarchistes, qui permet de tisser des liens avec les divers mouvements anticentralisateurs et autonomistes d’une Espagne soumise aux monarques castillans, explique l’attrait de cette tendance. Par exemple, en Catalogne et plus particulièrement à Barcelone, le mouvement syndicaliste s’articule autour des idées libertaires qui résonnent chez les ancien.nes paysan.nes (opposé.es au centralisme) venu.es chercher du travail dans les industries de la métropole. À l’époque, la capitale catalane devient le centre de diffusion des idées socialistes et anarchistes en Espagne. La ville reçoit une quantité importante d’immigrant.es des quatre coins de l’Europe qui se joignent à la paysannerie espagnole fraîchement arrivée en ville. Cette composition sociale forme la base communautaire et coopérative d’où fleurira l’anarchisme avec ses traditions de solidarité et d’entraide.

En ce qui concerne le socialisme marxiste, surnommé parfois « los autoritarios », son développement est beaucoup plus lent dans ce pays principalement agraire. Le Partido socialista obrero español (PSOE) est l’un des premiers partis marxistes à être fondé en Europe en mai 1879, mais son essor est difficile. Le mépris de certains marxistes à l’égard de la paysannerie n’aide pas sa cause et maintient le parti dans une position de faiblesse jusqu’aux années 1910. Les socialistes se concentrent principalement dans les régions de Madrid, des Asturies et du Pays basque, alors que le large bassin d’ouvriers et d’ouvrières catalan.es est surtout influencé par l’anarcho-syndicalisme. La modération du PSOE, qui ne rejette officiellement la monarchie qu’en 1914, nuit aussi à sa popularité.

Barcelone en flammes pendant la Semaine tragique de 1909.

Les relations entre anarchistes et socialistes en Espagne sont parfois tendues, mais des alliances sporadiques apparaissent dans des moments de fortes mobilisations. C’est le cas lors de la « Semaine tragique » de 1909. Alors que l’Espagne cherche à envoyer des conscrits dans sa colonie marocaine, un mouvement populaire opposé à la mesure voit le jour. S’appuyant sur le rejet par les classes populaires de la conscription (qui vise à réprimer une révolte dans le Rif marocain), les mouvements ouvriers appellent à la grève générale en juillet 1909. Ils veulent mettre fin aux menées impérialistes des élites espagnoles dont le peuple fait les frais. Le mouvement prend de l’ampleur, surtout en Catalogne, grâce à une alliance entre les anarcho-syndicalistes (majoritaires) et les socialistes (minoritaires), et se répercute à Madrid. Fin juillet et début août, la grève prend un caractère insurrectionnel qui voit se multiplier les actions anticléricales et antimilitaristes, dont des incendies d’églises, des profanations de tombes religieuses et la destruction d’infrastructures de transport et de communication utilisées par l’armée. Le mouvement réussit à retarder d’environ un mois les opérations militaires espagnoles au Maroc. Pourtant, le mouvement est maté dans le sang et on compte plus de cent morts du côté des grévistes. À la suite de ces événements, les anarcho-syndicalistes entreprennent de former une organisation confédérale d’envergure nationale à partir de leur structure syndicale. C’est en novembre 1910 que la fameuse Confederación Nacional del Trabajo (CNT) est créée. En ce qui concerne les affiliations syndicales, la CNT a une longueur d’avance sur sa rivale liée au PSOE, la Unión General de Trabajadores (UGT). En 1919, la première compte 700 000 adhérents pour à peine 160 000 à l’UGT.

Entre 1917 et 1920, plusieurs conflits dans les milieux ouvriers, agricoles et miniers marquent l’Espagne. Durant cette période se développe le pistolerismo qui se caractérise par l’embauche de criminels par les patrons afin d’éliminer les chefs syndicaux. Rapidement, des bandes révolutionnaires armées se forment pour répliquer à la violence patronale. Ce climat social délétère qui s’ajoute aux défaites de l’armée espagnole au Maroc augmente la pression sur le souverain, qui doit mettre sur pied une enquête royale. C’est alors que le capitaine général de la Catalogne, Miguel Primo de Rivera, procède à un énième pronunciamiento afin de « restaurer l’ordre ». Sa prise de pouvoir est bien vue par les industriels et la bourgeoisie qui aspirent à une stabilité sociale qui sera favorable aux affaires. Le nouveau dictateur d’Espagne, conscient qu’une réforme agraire est nécessaire, refuse de l’entreprendre par peur d’éveiller un processus révolutionnaire. Primo de Rivera cherche également à mieux contrôler le mouvement ouvrier et à canaliser sa puissance afin de renforcer la légitimité de son régime : il approche ainsi les socialistes. Le dictateur invite Francisco Largo Caballero, leader de l’UGT, à devenir conseiller d’État, ce qu’il accepte. Cette décision lui vaut d’âpres critiques de l’aile parlementaire du PSOE, ainsi que des libertaires qui soulignent son opportunisme crasse. Les organisations plus radicales, pour leur part, sont déclarées illégales. Pour préserver ses activités, le PSOE ne critique pas ouvertement la dictature centralisatrice. Cette configuration politique intenable fera long feu.

La foule proclamant la République à la Puerta del Sol à Madrid le 14 avril 1931.

L’avènement de la Seconde République espagnole

À partir de 1926, la contestation contre le régime de Primo de Rivera permet une résurgence républicaine en Espagne. Aux prises avec des problèmes économiques découlant de la dévaluation de la peseta, le régime perd rapidement ses appuis : même Largo Caballero de l’UGT admet que sa collaboration avec le régime était une erreur. En 1930, le PSOE officialise son opposition à Primo de Rivera. Le parti devient alors une force politique importante et les adhésions à l’UGT augmentent en flèche, passant de 211 000 en 1923 à 500 000 en 1932. Face à la pression populaire, des anarchistes et maintenant des socialistes, le dictateur Primo de Rivera démissionne le 28 janvier 1930. Le roi transfère le pouvoir à un autre général, sur fond de suspension du pouvoir législatif : la chambre parlementaire n’a pas été convoquée depuis un an. La situation provoque l’ire de la population et en août 1930 une coalition républicaine est formée, comprenant même d’anciens monarchistes (tel le dorénavant leader du comité révolutionnaire, Niceto Alcalá Zamora). Un soulèvement est prévu en décembre 1930, mais les leaders se désistent à la dernière minute sans avertir la garnison de Jaca qui se révolte seule. Forcés de se rendre et sévèrement réprimés, les révolutionnaires de Jaca deviennent des martyrs de la cause républicaine.

Malgré l’échec de décembre, la pression s’accentue sur le pouvoir, dans la rue comme lors des grèves universitaires menées par des étudiant.es libéraux.ales. Pour calmer le jeu, le roi convoque des élections municipales pour le 12 avril 1931. Les résultats sont sans équivoque : les candidatures républicaines et socialistes remportent la quasi-totalité des capitales provinciales. Une foule en liesse se rend au centre de Madrid et acclame « le gouvernement » du comité révolutionnaire de Zamora. Devant une mobilisation d’une telle envergure, même le général chargé de gouverner par le roi somme les troupes de respecter la volonté populaire par peur d’attiser encore plus la flamme révolutionnaire des masses. Des négociations sont entreprises entre le comité révolutionnaire républicain et le gouvernement monarchiste. On propose de ramener au pouvoir l’héritier du roi, mais Zamora refuse catégoriquement. Il affirme que « si d’ici la tombée de la nuit, la République n’a pas été proclamée, la violence du peuple pourrait provoquer la catastrophe[1] ». Complètement désavoué, le roi s’enfuit vers Paris au matin du 14 avril 1931. C’est donc sans effusion de sang que la Seconde République espagnole met fin à la restauration des Bourbons. Zamora transforme son comité révolutionnaire en un gouvernement provisoire. Il est nommé président de la République quelque temps plus tard.

La République porte l’espoir d’un progrès rapide, alors que l’Espagne reste profondément sous-développée en regard du reste de l’Europe. Les réformes les plus importantes doivent se faire dans le milieu agricole, l’armée et l’éducation, en plus de régler les questions des autonomies basque et catalane, et de séculariser l’État. La tâche s’avère ardue dans le contexte des années 1930 et de la Grande crise économique, qui diminue de moitié les exportations espagnoles et paupérise sa population. Face à la précarité du nouvel État, la réaction ne tarde pas à se faire sentir. En effet, les banques mondiales voient d’un mauvais œil l’avènement d’un régime républicain pendant la crise économique : Morgan annule un prêt de 60 millions de dollars octroyé au précédent gouvernement, tandis que les investisseurs et les grands propriétaires se braquent devant la nomination de deux socialistes comme ministres, aux Finances (Indalecio Prieto) et au Travail (Francisco Largo Caballero).

« Bienio liberal » (1931-1933)

Les deux premières années de la République révèlent les tensions qui traversent la société espagnole des années 1930. Le gouvernement républicain tente de mettre en place certaines réformes pour permettre à l’Espagne de faire face à la modernité, tout en limitant les tentatives révolutionnaires qui pourraient découler de ces changements. Dans ces conditions, la rédaction de la nouvelle Constitution s’avère un défi important.

En ce qui concerne la réforme agraire, les premières avancées se font par décret. La pression est forte sur le gouvernement républicain, car la paysannerie vit dans une précarité difficilement conciliable avec le travail qu’elle réalise. La journée de huit heures, acquise grâce à la lutte menée par les syndicalistes de la CNT en 1919, est étendue aux ouvrier.ères agricoles aux premiers instants de la République. On interdit également l’expulsion des métayer.ères et l’emploi de journalier.ères en dehors de leur municipalité. L’Institut de réforme agraire est implanté pour favoriser la réinstallation de dizaines de milliers de familles expulsées par les grands propriétaires terriens. Cependant, le gouvernement accorde un maigre budget de 50 millions de pesetas à l’Institut, bien insuffisant pour réaliser les réformes promises. Dans son 44e article, la Constitution ouvre la porte aux expropriations gouvernementales pour les terres non cultivées, ce qui ne manque pas de terrifier la droite qui redoute une extension de ce droit d’expropriation pour des raisons de bien commun.

Du côté de l’armée, le nouveau ministre de la Guerre Manuel Azaña, issu de la gauche républicaine, tente de limiter le lourd fardeau que la troupe, pléthorique et incompétente, représente pour l’État. Il procède à une réorganisation de l’État-major et réduit le service militaire à une seule année, en plus d’accorder une solde aux officiers désirant quitter le front marocain pour les casernes tranquilles de la métropole. Le ministre annonce aussi la fermeture de l’École militaire générale de Saragosse, qui était dirigée par Francisco Franco. Le ministre fait par contre l’erreur de maintenir le général Sanjurjo à la tête de la Guardia Civil, la police nationale qui avait la réputation de réprimer la contestation ouvrière. Ses réformes ne règlent pas vraiment les problèmes d’une armée trop présente en Espagne, mais permettent plutôt de laisser le temps aux officiers séditieux de se préparer tranquillement à renverser le gouvernement républicain.

Favorable à la décentralisation par l’octroi de pouvoirs régionaux, la République n’ignore pas la montée du républicanisme catalan qui obtient de bons résultats électoraux aux municipales d’avril 1931 par l’entremise de l’Esquerra Republicana de Catalunya. Le leader de ce mouvement, Luis Companys, force la main de la nouvelle République en proclamant que la Catalogne sera une république au sein d’une Espagne fédérale, ce qui n’avait pas été convenu entre les forces républicaines dans le pacte qu’ils avaient signé à San Sebastián en août 1930. Rapidement, la Catalogne obtient une autonomie et son propre parlement régional, la Generalitat. Peu après, l’autonomisme basque est aussi pris en compte par le nouveau gouvernement libéral de la République.

En ce qui regarde la sécularisation de l’État, le clergé ne tarde pas à réagir contre ce qu’il perçoit comme « son démembrement intégral ». Quinze jours après l’avènement de la République, le cardinal Pedro Segura publie une violente dénonciation du gouvernement qui cherche à favoriser la liberté de culte et la laïcisation de l’État. Ayant des racines anticléricales profondes, les républicains libéraux n’hésitent pas à réagir fortement à cette première contestation directe. Le cardinal et un évêque de son entourage sont expulsés du pays. L’enseignement religieux obligatoire est aboli. Le 11 mai 1931, un incident impliquant un chauffeur de taxi républicain molesté par des religieux dégénère en violences anticléricales. Dans la foulée de ces événements, l’immeuble de la presse monarchiste ABC est incendié, ainsi que plusieurs églises et bâtiments catholiques. De plus, la Constitution devait initialement dissoudre les ordres religieux, ce qui provoque des débats houleux. Finalement, seule la Compagnie de Jésus est dissoute et ses biens nationalisés, alors que l’État met fin aux subventions versées à l’Église. Malgré la puissance de l’Église, ses assises sociales deviennent ténues à l’époque, alors que seulement 20 % des Espagnol.es fréquentent la messe catholique.

Un groupe célèbre la proclamation de la Seconde république espagnole (avril 1931).

Malgré son opposition à un gouvernement bourgeois, la CNT croyait que l’avènement de la République offrirait des conditions favorables à l’amélioration des conditions matérielles du prolétariat et de la paysannerie. En dépit des réformes apportées par le nouveau gouvernement, les luttes populaires se maintiennent. Les travailleur.euses reçoivent des augmentations salariales, mais celles-ci sont nettement insuffisantes pour compenser la dévaluation de la monnaie qui se poursuit. Le licenciement des ouvrier.ères continue sur fond de crise, le chômage augmente et, du même coup, les adhésions à la CNT. Le 6 juillet 1931, une grève dans le domaine de la téléphonie est déclenchée par la centrale anarcho-syndicaliste. La situation s’aggrave et donne lieu à des actes de sabotage, notamment contre les propriétés d’une compagnie de téléphonie américaine. Des briseurs de grève de l’UGT sont appelés pour mettre fin au conflit, mais le débrayage prend alors une ampleur nationale en solidarité avec les grévistes ayant perdu leur emploi. Le gouvernement libéral envoie la Guardia Civil pour réprimer la contestation, provoquant une nouvelle offensive de la CNT. L’organisation libertaire déclare la guerre à la République et menace de renverser le gouvernement par l’entremise d’une révolution sociale. Les ouvrier.ères espagnol.es radicaux.ales, qui avaient placé de grands espoirs en cette République, réalisent que celle-ci est aussi répressive que la monarchie et la dictature lorsqu’il s’agit de protéger le Capital. En face de la CNT, les membres de l’UGT profitent de la complaisance gouvernementale, intensifiant la collaboration entre socialistes et gouvernement libéral. Cette union permet à l’UGT de talonner la CNT en termes de membres avec 1 440 000 adhérents, contre 1 580 000 pour sa rivale anarcho-syndicaliste.

Au même moment, la droite se réorganise. À la suite d’incidents dans les campagnes en lien avec les revendications de la paysannerie, la Guardia Civil abat un paysan, entraînant le lynchage de quatre gardes civils par la population locale. Une spirale de violence s’enclenche et force le gouvernement à agir. En décembre 1931, le commandant Sanjurjo est démis de ses fonctions puisqu’incapable de contenir la brutalité de ses gardes civils. En furie, l’ancien numéro un de la police nationale prépare un putsch militaire, déclenché à Séville en août 1932. Les ouvrier.ères de la ville résistent et le coup se révèle un échec cuisant. Sanjurjo est arrêté et rapidement condamné à mort (sa peine étant subséquemment commuée en emprisonnement). Ce soulèvement militaire affaiblit la coalition libérale-socialiste. En vue des élections de novembre 1933, Azaña et ses alliés négligent leur campagne, convaincus de triompher sans embûche. La droite, par contre, s’est réorganisée depuis la chute de la monarchie et forme une coalition électorale puissante sous la direction de la Confederación Española de Derechas Autónomas (CEDA). Alejandro Lerroux du Partido Republicano Radical (PRR) se présente comme le candidat modéré, lui qui avait été mis de côté par ses confrères républicains à cause de la corruption de son parti. Pour sa part, la CNT appelle à un boycottage des élections, suivant une stratégie « de la tension » qui considère qu’il sera plus facile de lancer une révolution sociale contre un gouvernement profondément conservateur que contre un gouvernement libéral.

Solidaridad Obrera, le journal de la Confederación Nacional del Trabajo (CNT) pour la Catalogne, 12 août 1932.
On y lit : « La CNT et la FAI s’imposent en Andalousie – Les affiliés à l’organisation confédérale s’attaquent et enflamment les casernes militaires, centre de la réaction monarchiste »

« Bienio conservador » (1933-1935)

L’élection voit ainsi triompher la droite et entraîne un recul concernant plusieurs réformes entreprises lors des premières années de la République. Le PRR de Lerroux rafle une grande part des sièges, mais doit former une alliance avec la CEDA pour être en mesure de gouverner. C’est le début de la période « noire » de la République, d’abord marquée par l’amnistie de Sanjurjo, qui avait orchestré un putsch moins d’un an auparavant.

D’emblée, l’alliance avec la CEDA force le PRR à adopter des « contre-réformes » qui réinstaurent l’éducation religieuse dans les écoles élémentaires, abolissent les mesures visant la laïcisation, annulent la confiscation des terres appartenant aux grands propriétaires et défont la loi protégeant les ouvrier.ères agricoles. Ces reculs ont pour effet immédiat de favoriser la radicalisation de l’aile caballériste du PSOE qui se concentre dans les rangs de l’UGT. Dans un retournement politique marqué, leur dirigeant affirme dorénavant vouloir la mise à mort de la « bourgeoisie criminelle » et appelle à une guerre des classes au lieu d’encourager l’harmonie sociale. Le programme des caballéristes préconise alors la nationalisation des terres, la suppression de tous les ordres religieux et la saisie de leurs biens, ainsi que la dissolution de l’armée et de la Guardia Civil (afin de les remplacer par une milice démocratique). Dans cette optique, les caballéristes forment une « Alliance ouvrière » (Alianza Obrera) dans le but d’unir les forces révolutionnaires (communistes et socialistes) présentes au sein de la République. Invitée, la CNT refuse l’offre, à l’exception des mineurs des Asturies. Un des objectifs de cette alliance est de renverser le gouvernement par la force des armes s’il le faut. C’est en octobre 1934 que la décision d’enclencher le processus révolutionnaire par l’entremise d’une grève générale puis d’une révolte armée est prise. Le mouvement débute le 5 octobre à l’échelle nationale, mais le 8 octobre, la majorité des membres du comité révolutionnaire (chargé de la direction du mouvement) sont arrêtés. L’état de guerre est déclaré par le gouvernement qui en profite pour retirer son statut d’autonomie à la Catalogne, sous prétexte que Companys avait déclaré, encore une fois, la République catalane. Rapidement, le mouvement est étouffé partout en Espagne, sauf dans les Asturies, où l’Alliance ouvrière est plus solide grâce à l’appui des mineurs de la CNT. On estime que de 15 000 à 30 000 ouvriers prennent les armes seulement dans cette région du nord de l’Espagne. Même le modéré Prieto participe au mouvement en organisant une commande d’armes pour les insurgés, avant de fuir en France par peur des conséquences de son implication. Les mineurs vont jusqu’à utiliser de la dynamite, surnommée « l’artillerie de la révolution », pour combattre la Guardia Civil et les militaires qui tentent de les déloger des places stratégiques d’Oviedo. Les révolutionnaires réussissent à instaurer une commune et remplacent l’argent par des coupons signés par le comité révolutionnaire. Les propriétaires de mines et d’industries, ainsi que les membres du haut clergé qui tombent entre les mains des révolutionnaires, ne sont pas épargnés et sont exécutés sommairement. Au final, la révolte dure un peu moins de deux semaines avant d’être écrasée dans le sang.

Manifestation de mineurs à Mieres (octobre 1934).

En effet, les forces policières et militaires procèdent à une répression brutale du mouvement. Un croiseur et deux canonnières sont utilisés pour bombarder les grévistes de la ville de Gijón, alors que l’aviation y est aussi envoyée afin de déloger les révoltés de leurs positions. À partir du 12 octobre 1934, les forces de « l’ordre » contrôlent la quasi-totalité de la ville d’Oviedo. La zone insurgée étant considérée comme « territoire ennemi », les soldats multiplient les pillages, les viols et les meurtres à l’endroit de toutes les personnes liées de près ou de loin à l’Alliance ouvrière. Au total, c’est plus de 1 000 personnes qui sont tuées, alors que des milliers sont blessées ou emprisonnées dans les Asturies à l’automne 1934. Une vingtaine de prisonnier.ères sont aussi condamné.es à mort. La droite en profite par ailleurs pour décupler sa propagande anti-ouvrière, centrée sur le danger insurrectionnel des masses « communistes et athées ». Finalement, ce n’est pas cette tentative révolutionnaire qui fera tomber le gouvernement conservateur, mais plutôt sa propre corruption, qui forcera le président de la République, Zamora, à demander la démission du gouvernement dans les derniers mois de 1935, alors que les prochaines élections devaient se tenir le 16 février 1936.

Sous le couvert d’une lutte acharnée entre libéraux et monarchistes au 19e siècle, un mouvement révolutionnaire germe au sein de la péninsule ibérique. Celui-ci se compose de deux blocs principaux. Le premier et le plus important, articulé autour de revendications anticentralisatrices et libertaires, prend une tendance résolument anarcho-syndicaliste en Andalousie et en Catalogne. Le deuxième, minoritaire, s’accorde plus aisément avec les tendances centralisatrices castillanes et s’oriente autour du mouvement socialiste qui adopte une approche plus souvent réformiste que révolutionnaire dans les régions des Asturies, de Madrid et du Pays basque. Malgré ces lignes de fracture, quelques alliances sporadiques auront lieu entre les deux principales tendances révolutionnaires lors de moments de fortes mobilisations populaires au début du 20e siècle (par exemple, la Semaine tragique et la révolte des Asturies). Ensuite, les tentatives de réformes ambitieuses de la République auront pour effet d’accentuer les espoirs de voir des changements structurels se mettre en place dans cette Espagne qui peine à se moderniser. C’est à la suite de ces premières années républicaines, marquées par l’incurie tant des libéraux que des conservateurs, et leur commune propension à la répression des ouvrier.ères, que se constituera le Front républicain, puis qu’émergera la Révolution espagnole. 1936, année clef dans la consolidation de ce processus, sera analysée dans la deuxième partie de cette série consacrée à la Guerre d’Espagne.

La révolte des Asturies laisse un souvenir puissant, qui sera exploité par la propagande républicaine durant la guerre civile, comme en témoigne cette affiche.

Note

[1] Suárez, Eduardo (2006). « Tres días de abril que revolucionaron España », La Aventura de la Historia (90), p. 54-60.

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