Max Chancy (1928-2002), philosophe et militant socialiste, a consacré sa vie à la défense des droits démocratiques du peuple haïtien, à la construction d’une société égalitaire, ainsi qu’au développement d’une pédagogie émancipatrice. D’abord actif en Haïti, il est forcé à l’exil en 1965, en raison de la dictature de François Duvalier. Il s’installe alors au Québec d’où il organise un réseau de solidarité, tout en participant à la création de la Maison d’Haïti et en s’engageant dans la transformation du système d’éducation québécois. Après la chute de la dictature en 1986, il retrouve son pays qu’il faut dorénavant reconstruire[1].
Max Chancy est né en 1928 à Jacmel en Haïti, mais a principalement été élevé dans la famille de sa mère à Port-au-Prince[2]. Dans ce milieu intellectuel rassemblé autour de l’imprimerie du grand-père, il s’initie rapidement aux idées progressistes. Il est lauréat de la première promotion de l’École normale supérieure d’Haïti en 1947, tout en animant avec quelques ami·es un groupe de réflexion littéraire et sociale, appelé sobrement NOUS. C’est aussi l’époque où il se fiance avec Adeline Magloire qui deviendra sa compagne pour la vie. En 1950, grâce à ses excellents résultats, il obtient une bourse pour étudier à Paris, y découvrant le marxisme et les mouvements anti-coloniaux par l’entremise de militant·es français·es et ouest-africain·es. Après trois ans d’études, Chancy rentre en Haïti afin de participer à la construction d’un réseau scolaire laïc et démocratique. Mais le climat social est à l’affrontement entre les élites conservatrices et un mouvement populaire qui désire instaurer un état social. Dans ce contexte, le régime autoritaire de Paul Magloire (1950-1956) entrave les efforts des progressistes. Chancy profite donc d’une nouvelle bourse pour compléter un doctorat en philosophie à l’Université de Mayence (Allemagne).
Lutter contre la dictature, malgré la prison et l’exil
À son deuxième retour au pays, Max Chancy découvre un climat encore plus délétère, marqué par l’imposition de la dictature de Duvalier père (1957-1971). « Le choc fut brutal, nous avons compris d’un coup la répression sauvage, le traitement fait aux opposants, la milice des tontons macoutes en action. »[3] Max Chancy s’implique alors à tous les niveaux pour lutter contre le gouvernement. En plus de ses activités syndicales, il rejoint le noyau clandestin du Parti populaire de libération nationale (PPLN). Cette organisation marxiste-léniniste, fondée en 1954, s’inspire des différentes luttes révolutionnaires en cours ou victorieuses (comme à Cuba) pour lancer des opérations de déstabilisation du régime duvaliériste. Dès 1959, son action militante entraîne son licenciement de l’enseignement public, bien que son engagement révolutionnaire demeure secret. Privé de revenu, Chancy survit grâce à des contrats de tutorat, mais consacre le plus clair de son temps à l’organisation politique. Il contribue à la grève étudiante de 1960 et anime, à partir de 1962, le journal illégal Haïti demain, organe du PPLN. Adeline Magloire Chancy, pour sa part, participe au comité révolutionnaire Femme patriote. Tous deux travaillent aussi, avec des camarades de plusieurs groupes, à mettre sur pied un front démocratique unifié. L’arrestation de Max Chancy, en octobre 1963, interrompt le projet.
Après plusieurs mois d’incarcération et de tortures, Chancy est relâché, mais sa liberté est relative puisqu’il fait l’objet d’une surveillance particulière. À l’été 1965, une nouvelle vague de répression frappe le PPLN. Chancy est informé que la police le cherche pour l’exécuter. Lui et sa famille sont alors cachés par les réseaux du parti et exfiltrés du pays, avant d’arriver au Canada où ils demandent l’asile politique. Les Chancy s’installent à Montréal et sont rapidement embauchés dans le système scolaire québécois. Il n’empêche que la priorité demeure d’organiser la résistance, à quoi sert le fameux appartement du 798, avenue Champagneur, souvent considéré comme la « première Maison d’Haïti »[4]. Cet objectif implique l’envoi de fonds et d’imprimés aux militant·es resté·es en Haïti, le soutien aux prisonnier·ères politiques, l’aide envers les autres exilé·es et la dénonciation tous azimuts du régime de Duvalier. « Les grands enjeux de l’heure étaient la ligne politique face à la dictature et au terrorisme d’État qui ne laissaient d’autre voie que la lutte armée à ceux qui refusaient l’embrigadement et rêvaient d’une nouvelle Haïti. »[5] Le rôle de Max Chancy est déterminant puisqu’il demeure un cadre dirigeant du PPLN, devenu en 1969 le Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH).

Démocratiser l’éducation pour établir une société juste
Bien que le gouvernement du Canada refuse de régulariser son statut jusqu’en 1982, Max Chancy s’investit dans plusieurs projets destinés aux communautés migrantes comme à l’ensemble des jeunes du Québec. En 1972, un groupe de militantes et de militants (Nirva Casséus, le couple Chancy, Charles Dehoux, Pierre Normil, etc.) fonde la Maison d’Haïti pour offrir des services aux nouveaux·elles arrivant·es et pour défendre les intérêts démocratiques du peuple haïtien. En sus, l’organisme se concentre sur l’éducation populaire pour aider les personnes ayant une faible scolarité, pour développer la conscience politique de la communauté et pour garder vivante la culture haïtienne auprès de la jeunesse. Max Chancy s’implique particulièrement dans la lutte contre les déportations de réfugié·es politiques et dans l’animation de cercles politiques destinés aux adolescent·es. Embauché comme professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit (Longueuil), Chancy milite aussi dans son syndicat où il tente de rattacher les luttes économiques aux combats politiques. En compagnie de Michel Chartrand, il participe à l’organisation d’une Conférence internationale de solidarité ouvrière (juin 1975) à Montréal, qui rassemble plus de 600 personnes venues de trois continents avec l’objectif d’unir leurs forces pour lutter contre l’impérialisme.
C’est d’ailleurs comme enseignant progressiste et militant pour une éducation démocratique que Chancy se fait connaître dans les années 1980. Ayant mené plusieurs enquêtes sur l’intégration des immigrant·es dans le système scolaire, il est nommé au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) du Québec pour développer une politique à ce sujet. Il rédige un rapport intitulé L’école québécoise et les communautés culturelles, rendu public en février 1985. Parmi ses 61 recommandations, il suggère de réviser le matériel didactique pour qu’il tienne compte de la diversité culturelle et d’offrir des formations aux enseignant·es concernant les enjeux propres aux différentes communautés. Le rapport souligne aussi le lien entre l’immigration et la pauvreté, conséquence de la division raciale du travail. Cette situation implique une sous-scolarisation chez les migrant·es à laquelle le gouvernement est sommé de répondre par des programmes spécifiques. L’objectif est de briser le cercle vicieux qui renvoie de la pauvreté à l’éducation lacunaire, et vice-versa[6].

À la même époque, la situation commence à bouger en Haïti. En 1971, Jean-Claude Duvalier a succédé à son père, tout en maintenant son régime despotique. Mais, à partir des années 1980, plusieurs organisations politiques et syndicales défient le régime. À l’automne 1985, une révolte populaire s’étend depuis les campagnes jusqu’aux principales villes. L’année suivante, le dictateur est forcé de quitter le pouvoir et le pays. Max Chancy rentre immédiatement en Haïti pour participer à l’effort de reconstruction. Il reprend ses activités d’enseignement et, comme dirigeant du PUCH, il travaille à l’unité de la gauche haïtienne dans un contexte qui reste chaotique. Malheureusement, une maladie cérébrale ralentit considérablement ses activités à partir du début des années 1990, jusqu’à ce qu’il doive se retirer entièrement de la vie politique. Son combat pour une Haïti démocratique et socialiste est depuis poursuivi par ses camarades. Ceci dit, le parcours de Max Chancy demeure exemplaire et nous pouvons reprendre à son endroit les mots qu’il réservait à Jacques Stephen Alexis : « il est devenu ainsi pour le mouvement révolutionnaire haïtien le symbole du militant qui a vécu pleinement ce qu’il pensait et ce qu’il disait, qui a réalisé l’adéquation entre la théorie et la pratique »[7].
[Photo en couverture : Wikipedia]
Notes
[1] Cet article est d’abord paru dans À Bâbord ! no. 103 [En ligne]
[2] La principale source biographique demeure MAGLOIRE CHANCY, Adeline. Max Chancy (1928-2002), Port-au-Prince, Fondation Gérard Pierre-Charles, 2007.
[3] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 17.
[4] NOËL, Julie. « Le 798, Champagneur ou la première Maison d’Haïti », 11 septembre 2018, en ligne : https://ville.montreal.qc.ca/memoiresdesmontrealais/le-798-champagneur-ou-la-premiere-maison-dhaiti
[5] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 23.
[6] NOËL, André. « Québec reconnaît le besoin d’adapter l’école à la nouvelle réalité multiculturelle », La Presse, 23 février 1985, page A5.
[7] Cité dans MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 88.

