La conjoncture actuelle, marquée par la montée de l’internationale réactionnaire, semble avoir fait reculer les luttes écologistes. Au Canada et au Québec, l’élite indexe sa politique économique nationale sur celle du plus gros poisson de la chaîne impérialiste mondiale : les États-Unis. Si Trump recule en bloc sur les accords de Paris, la preuve est faite : nous devons faire de même. Alors qu’elle cherchait jadis à apparaître sous son jour le plus « vert », la bourgeoisie canadienne se recentre sur ses vieilles priorités : la compétitivité, le flux des capitaux, en un mot, la croissance capitaliste.
Ce texte s’inscrit dans ce moment politique. Il rappelle que l’écologie peut et doit continuer à être l’un des ciments des luttes populaires. L’auteur défend que l’écologie marxiste devient un champ de débats à investir pour revitaliser ces luttes, en plus de fournir une réflexion stratégique et des pistes d’action. C’est son grand mérite que d’offrir une synthèse générale des principales discussions théoriques sur l’éco-marxisme, tout en les articulant au contexte québécois.
Par D.R. (été 2025)
Au moment d’écrire ces lignes, l’alliance des Premières Nations MAMO[1], composée de chefs héréditaires et gardiens du territoire Atikamekws, Innus et Abénakis bloquent plusieurs routes et chantiers forestiers. Des appels à la solidarité et au soutien se partagent dans les réseaux progressistes[2]. Pendant ce temps, celui des vacances de la construction, les VR fusent sur la 40 et la 20, sur la 132 et la 138, les quartiers de lime se font enfoncer dans les longs goulots des coronas lights tenus par les amis de la famille assis sur leurs chaises de camping, et on entend les gens regretter l’époque où on pouvait goûter sans tracas la légèreté de l’émission estivale Sucré Salé. Les gardiens du territoire autochtones dans les mouches à chevreuil et les machineries à l’arrêt, les classes populaires qui recherchent à goûter enfin un moment de détente qui rompt avec le quotidien : deux solitudes au fond de l’été.
Les Atikamekws, Innus et Abénakis ne sont pas pour autant les seuls à lutter, mettant leurs corps et leurs existences légales en jeu, pour la protection du territoire – qu’on ne saurait plus simplement nommer aujourd’hui « québécois » l’esprit tranquille. Les raisons ne manquent effectivement pas. Les dernières années de l’épisode caquiste, qui semble bientôt tirer à sa fin, aura été le théâtre de nombreux affronts lancés aux milieux sociaux et naturels du Québec. Le projet de loi 97, déposé en avril 2025, qui pourrait céder sans consultations adéquates le tiers des forêts québécoises aux extractivistes forestiers et qui a provoqué la mobilisation de MAMO, n’est que la plus récente attaque. Rappelons que le projet de loi 69, actuellement en révision parlementaire jusqu’en septembre 2025, compte libéraliser le secteur de l’énergie au Québec, mettant ainsi à mal le monopole déjà fissuré d’Hydro-Québec, et ce, au nom de la lutte « efficace » contre les changements climatiques et la croissance économique « verte ». Pensons en outre au projet de loi 81 qui vise à permettre à l’exécutif d’autoriser des « travaux préalables » pour des projets extractifs avant l’évaluation environnementale du BAPE, dans le but d’entraîner des économies pour les (amis des) entreprises. Les simples noms de Stablex, Northvolt, TES Canada, Fitzgibbon et ses « blocs d’électricité » à lui, suffisent pour évoquer l’essentiel : l’odeur âcre de dépossession qui flotte dans l’air, mêlée à la fumée des feux de forêt.
C’est dans ce contexte que le mouvement environnemental québécois est secoué de son sommeil pandémique et, obligé par les événements, qu’il a renoué avec la critique de la consanguinité nauséabonde entre capital, colonialisme et État. Car il est en effet difficile de ne pas voir dans le gouvernement de la CAQ l’ingénuité de ceux qui croient que de se faire le comité d’administration de la classe capitaliste est le meilleur moyen de garantir la place au soleil du peuple (blanc et francophone) québécois. Le rapport au territoire ne change pas, mais la justification, si, qui est dorénavant vertueuse : on le fait au nom de « la transition écologique ». Cette vision est largement technocentriste, axée sur l’enjeu carbone, néo-extractiviste, clientéliste et néolibérale. Élargissant la sphère du marché, l’État québécois intervient néanmoins de manière active afin de rendre le territoire québécois plus investissable, de rendre moins risquée la recherche de profitabilité sur ses étendues, et – le refrain – de le valoriser pour en distribuer les fruits sous forme de (quelques) emplois. Ainsi, la transition énergétique et/ou écologique s’est de plus en plus affirmée dans les dernières années comme le moyen de réaliser la chimère de la croissance verte, et – non accessoirement – de soigner le complexe atavique du « retard québécois », quoi qu’à la manière étroite du mononc’ appliquant, comme les plus hot que lui, la logique concurrentielle du « manger ou être mangé ». En un mot : Elvis Gratton en char électrique.
Les projets justifiés au nom de « la transition » prennent et risquent de prendre de plus en plus le devant de la scène écologique politique en tant que forces à affronter, théoriquement et pratiquement. Dans ce contexte, la question du rapport entre antagonismes de classe, capital, État, lutte et transition écologique est plus actuelle et urgente que jamais. C’est pour nous préparer à encaisser ce choc, qui a déjà commencé, que je propose de faire connaître l’éco-marxisme qui, à mes yeux, recèle la potentialité de contribuer à l’affûtage des armes théoriques et politiques des mouvements de résistance écologiques et socialistes québécois. Ainsi, le présent essai a pour objectif de faire connaître quelques aspects de la littérature éco-marxiste contemporaine et de révéler succinctement ces bénéfices pour regarder la conjoncture québécoise les yeux dans les yeux, et l’affronter. Un mot, toutefois, sur ma démarche.
Parlant de la tradition politique occidentale, Hannah Arendt aimait citer le mot de René Char, poète et résistant, selon lequel « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». C’est qu’il appartiendrait à toute collectivité politique de s’approprier réflexivement, dans l’élément de l’action, les concepts hérités de liberté, d’égalité, de politique, d’action et ainsi de suite. Or, une des spécificités de la tradition marxiste est qu’elle a précisément longtemps été, au contraire, précédée d’un testament – d’ailleurs assez contraignant – sous la forme de la doctrine soviétique, des lignes de partis et autres orthodoxies institutionnalisées. Cela est lié à la finalité pratique de la théorie marxiste, et à tout un tas de contingences historiques et politiques. Néanmoins, le fait est que donner réellement vie à l’héritage marxiste exige – là est la porte étroite que je tenterai d’emprunter ici – de s’inspirer sans imiter le geste de tous les marxistes nous ayant précédés, et de conserver un esprit de liberté par rapport à la lettre marxienne et engelsienne.
C’est pourquoi ce court essai ne prendra pas la forme d’une énième démonstration du fait que le « isme » du marxisme tombe effectivement, essentiellement ou objectivement, sous le « isme » de l’écologisme. À mes yeux, il s’agit d’une question qui a fait couler trop d’encre, et pour somme toute peu de résultats qui importent réellement d’un point de vue politique[3]. Ces débats servent d’excellents prétextes pour justifier la rédaction d’articles académiques, mais en tant que débats qui ont souvent simultanément des aspirations analytiques, politiques et stratégiques, ils ne sont pas sans lien avec la dynamique factionnaire commune dans les mouvements de gauche. En plus de laisser place, en somme, à de sempiternelles discussions historiographiques et exégétiques d’ordre essentiellement herméneutique, qui peuvent par ailleurs avoir leur pertinence dans certains contextes spécifiques, ils mènent la plupart du temps à des combats ringards d’hommes de paille qui nous font oublier l’essentiel. Que pendant qu’on s’arrache les cheveux à essayer de (se) convaincre du caractère vert de la pensée du vieux Marx ou du véritable sens du concept de dialectique, nous sommes en réalité seuls au milieu d’un champ ayant été délaissé depuis longtemps par les gens qui cherchent des ressources théoriques utiles pour penser leur action, et que nos discussions font l’effet d’un épouvantail pour ceux et celles qui se demandent « quoi faire » et qui tentent de trouver la clé de la synthèse rouge-verte tant espérée. Mon point : elle ne se trouve pas clé en main dans une note de bas de page du Capital.
C’est pourquoi j’aborderai ici l’éco-marxisme comme un champ de recherche, comme un champ de problématiques ouvert, caractérisé par une sensibilité pour certains types de problèmes et unifié par une communauté d’hypothèses de travail – et non comme une doctrine plus ou moins dogmatique condamnée à se répéter inlassablement. Ainsi, l’enjeu est pour moi de montrer que l’éco-marxisme pose les bonnes questions, sans avoir toutes les réponses, de dégager les champs d’enquête qu’elles ouvrent et, au passage d’en tirer quelques enseignements pertinents pour l’intelligence de notre conjoncture et des luttes actuelles.

L’approche matérialiste historique de l’écologie
J’aimerais d’abord aborder le type de posture critique et politique qu’implique l’éco-marxisme, qu’on pourrait aussi appeler l’écologie matérialiste historique. Car en effet, la première hypothèse de travail de l’éco-marxisme est celle du matérialisme historique, à savoir que ce qui doit être premier dans notre conception du rapport nature-société, c’est le travail concret et matériel de reproduction de la vie humaine par lequel celle-ci, en modifiant les conditions biophysiques (la « nature ») dont elle dépend toujours, s’assure une durabilité et, en même temps, transforme ses structures sociales. Beaucoup d’efforts ont été consacrés pour déterminer si cette conception du rapport nature-société est dualiste ou non, le dualisme moderne étant généralement associé par les critiques de la modernité occidentale à une foule de rapports hiérarchiques structurant les processus de naturalisation de la domination sociale[4].
Qu’on me permette d’enjamber ces débats assez techniques pour signaler simplement que l’approche matérialiste historique a, selon moi, le bénéfice, d’un côté, de faire théoriquement droit au rapport de dépendance indépassable (le moment « matérialiste »), quoique hautement modifiable suivant les transformations des structures sociales (le moment « historique »), que les sociétés humaines entretiennent avec la nature, dont elles font évidemment partie. De l’autre côté, cette approche révèle que la distinction analytique entre société et nature est nécessaire afin d’analyser, mais surtout de critiquer, la manière dont certaines structures sociales (telles que le « capitalisme industriel ») transforment la nature de manière plus délétère que d’autres. Après tout, il faut bien être capable d’isoler non seulement la responsabilité humaine indéniable dans les bouleversements écologiques actuels, mais, plus encore, de pointer du doigt les structures de classe, de genre et de racialisation qui rendent certains types de société, certains groupes et certains individus plus responsables que d’autres de cet état de fait. C’est d’ailleurs pourquoi le concept d’anthropocène n’est pas en soi inutile, mais que celui de capitalocène est sans doute meilleur d’un point de vue critique. C’est aussi pourquoi l’éco-marxisme est évidemment une théorie anticapitaliste et révolutionnaire, étant fondée sur l’étude de contradictions indépassables, bien que pouvant être différées[5], entre rapports de production, forme de vie et croissance capitaliste, d’un côté, et conditions biophysiques, de l’autre.
Ces remarques conceptuelles ne sont pas sans conséquences pour la théorie ni pour les dimensions éthiques et politiques des luttes en cours au Québec. Elle permet d’abord de faire droit à deux grands slogans des luttes écologiques, qu’il faut savoir tenir ensemble. D’un côté, le « nous sommes la nature qui se défend » souvent entendu dans les manifestations écologistes, qui signale la relationalité fondamentale qui relie les humains à leurs conditions biophysiques et qui montre que défendre la nature, c’est défendre les humains. De l’autre côté, « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage » qui signale que cette relationalité est un lieu de luttes et de rapports de force, que certains types de relations à la nature sont préférables à d’autres, et qu’une élite doit être tenue responsable pour le désastre écologique et social contemporain.
Ensuite, ce point de départ matérialiste implique, fort pragmatiquement, que nos pratiques de reproduction de nos vies, nos pratiques de subsistance, délimitent les visions du monde que nous sommes susceptibles d’adopter durablement et profondément – plus longtemps qu’une fin de semaine au chalet. Un·e montréalais·e dont la subsistance dépend presque entièrement de l’expérience aliénante du salariat et de l’existence d’un marché de biens et services, qui est matériellement coupé des conditions écologiques permettant la production (une fois passée dans les dédales de la techno-masse industrielle moderne) de son alimentation, peut difficilement être animiste. Il s’agit du fondement de la théorie matérialiste qui exige de la pensée critique et stratégique un peu de pragmatisme. Il est peut-être vain, et même contre-productif et offensant dans certains cas, pour un·e franco-québécois·e appartenant à la majorité allochtone et vivant dans les centres urbains de la vallée du Saint-Laurent, de singer l’animisme dans ses pratiques de luttes, dans ses discours à teneur politiques ou dans ses efforts de mobilisation. À ce titre, il appartient à tous et toutes d’être honnêtes avec soi-même.
Par ailleurs, loin de moi la volonté d’accuser unilatéralement le mouvement environnementaliste québécois de « singer l’animisme », ni de discréditer la nécessaire solidarité que nous devons entretenir avec les luttes autochtones, ni d’ignorer le fait que les blancs aient énormément à apprendre des cultures, traditions et pratiques de luttes autochtones, ni de me prononcer sur la validité des visions du monde occidentales et/ou autochtones. Mon seul point est de dire que si l’imagination politique est certainement une partie intégrante de la réflexion et de l’action écologiste et socialiste, et que s’il est vrai que les visions du monde autochtones inspirent objectivement un grand nombre de personnes et groupes en luttes, tout comme les luttes autochtones font souvent office de flambeaux dans la nuit pour ceux qui rêvent d’un monde plus juste ; malgré tout cela, il subsiste le fait qu’il est mal avisé de baser un discours de transformation écologiste et socialiste sur « l’indigénisation » des masses blanches. Ce discours stratégique a pris racine dans plusieurs milieux militants, souvent universitaires. Or, les vents de face sont simplement trop forts. C’est un enseignement essentiel de ce que j’appelle l’éco-marxisme.
N’en déplaise à plusieurs, le vieux débat « matérialisme versus idéalisme » refait ici surface, dans la réflexion stratégique rouge-verte. L’argument de l’éco-marxisme est que la posture matérialiste a l’avantage de souligner, simplement, qu’il faut sortir de la problématisation de l’enjeu écologique comme une interrogation sur la posture morale qu’il faudrait adopter, de quelle vision du monde est la plus écologique, comme si la volonté morale pouvait émanciper le sujet politique de ses conditions matérielles sociales, comme si on pouvait tout simplement choisir, grâce à une parfaite liberté d’airain, les valeurs qui nous animent, et par effet de contamination, se faire les passeurs de la vertu pour convertir les récalcitrants. On perçoit ici un réflexe de consommateur de l’action et d’une conception libérale des processus de transformation sociale.
L’hypothèse des éco-marxistes est qu’il faut plutôt reposer le problème à partir de celui des conditions matérielles d’existence, de l’exploitation et de l’aliénation dans l’organisation du travail concret[6]. On ne saurait penser les conditions d’émergence de sensibilités et de visions du monde plus « écologiques », qui devront effectivement voir le jour, notamment chez les Québécois·es urbanisé·es, sans s’attaquer frontalement à la question des conditions de subsistance et réussir à montrer que les conditions de vie, qui sont si malmenées depuis la contre-révolution néolibérale, sont en grande partie déterminées par des facteurs écologiques, par le métabolisme de nos sociétés et donc par la santé des écosystèmes. Bref, comme souvent, les problèmes théoriques, abstraits et moraux, se résolvent dans la pratique : ici, dans celle visant à transformer l’organisation concrète de la reproduction de la vie. C’est peut-être un des chemins qu’on peut emprunter pour montrer en quoi les luttes anticapitalistes et les initiatives de reconfiguration des rapports de subsistance concrets au territoire peuvent être qualifiées d’écologistes.
Travail et écologie
La question du travail et des conditions de vie est donc centrale pour les penseurs éco-marxistes, autant théoriquement que stratégiquement. Nombre de celles-ci pourraient être interprétées comme des extensions et des applications contemporaines de la thèse séminale de Marx selon laquelle le procès de production capitaliste dégrade tout autant le travailleur que la terre[7], les deux phénomènes étant les deux faces d’une même médaille, deux regards sur le même phénomène. On pourrait ainsi dire que la littérature éco-marxiste se caractérise par la volonté de tenir ensemble ces deux enquêtes qui n’en font finalement qu’une seule.
La position éco-marxiste se démarque d’un point de vue théorique, celui de l’étude des causes présidant à la catastrophe écologique qu’on connaît aujourd’hui, mais aussi d’un point de vue stratégique, celui de savoir par quel bout doit être prise la question d’échafauder un projet écologique populaire. Le pari est qu’on gagne à prendre ces problèmes à partir « du point de la production », où est concentrée le pouvoir de créer des chemins de dépendances aux conséquences écologiques dévastatrices (investir dans un oléoduc), le pouvoir de se doter d’une demande pour des biens et services écologiquement désastreux au point de consommation, bref de contrôler l’économie. La posture éco-marxiste prend le contre-pied analytique et stratégique de la position libérale dominante qui consiste à inonder d’une lumière accusatrice et moralisante le consommateur individuel et à lever les yeux sur le rapport capital-travail. Or, c’est lui qui oriente le plus, dans la production et la reproduction sociale, dans la sphère du travail (payé ou non) et dans les modalités du salariat (ou du chômage), la conception du monde plus ou moins verte ou rouge que les gens sont susceptibles de manifester. On pourrait même dire que leur qualité de vie reste et sera toujours le facteur déterminant dans la mobilisation écologiste des classes moyennes et populaires, et ce, à une échelle mondiale[8]. Lier la question des conditions de vie concrètes, de la misère et de la précarisation, avec celle des conditions écologiques, est la tâche la plus importante, mais aussi la plus difficile, que se donne le programme éco-marxiste.
Corollairement, il semble stratégiquement essentiel de donner une voix, de reconnaître et de rendre visible la misère du Nord pour rendre audible dans les cafés de quartiers populaires, dans les gaz-bars et les poutineries, la douleur du Sud. On ne peut pas niveler les rapports de classe dans le Nord et opposer en bloc le Nord et le Sud, comme si tous les Québécois·es, par exemple, étaient responsables de la même manière des injustices environnementales accablant les régions pillées et exploitées du globe[9]. Il en va de la possibilité même de rendre plausible, convaincant et simplement possible un environnementalisme des classes travaillantes.

Capital et énergie
Un des dadas de la littérature éco-marxiste est son investigation des liens de dépendance structurelle entre le capitalisme et sa base énergétique. Tandis que l’histoire de l’analyse de la spatio-temporalité du capitalisme industriel est depuis longtemps un sujet d’intérêt pour les géographes marxistes, commençant avec l’œuvre titanesque de David Harvey[10], poursuivie par des figures telles que Neil Smith, Noel Castree, ou Matt Huber, la question du rapport entre capitalisme et énergie a progressivement pris une place de plus en plus importante au fur et à mesure des diverses vagues de greenwashing ayant accompagné les diverses annonces de « transition énergétique ». À ce niveau, un pan du travail éco-marxiste a été et continue d’être l’investigation du rapport historique, actuel et à venir entre les énergies fossiles et le capitalisme comme mode de production et de forme de vie. À ce niveau, la spécificité de l’éco-marxisme est, encore une fois, de localiser son point de départ analytique dans les rapports de production et de propriété changeant selon les époques et les contextes. Tout rapport de production ne s’harmonise pas arbitrairement avec n’importe quelle source énergétique. La proposition fondamentale de l’éco-marxisme est que les rapports de production et les rapports sociaux capitalistes, basés sur la privatisation des moyens de travail et la médiatisation de la reproduction de la vie par un marché relativement compétitif, ont trouvé leur base énergétique adéquate, permettant à ceux-ci de prendre une dimension véritablement globale, dans les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz)[11]. Celles-ci ont en effet l’avantage (aux yeux du capital) d’être stockables et donc accumulables et contrôlables, transportables, énergétiquement denses et polyvalentes, conférant une mobilité spatiale et une élasticité temporelle aux processus matériels de métamorphose du capital.
Un autre champ d’enquête, plus récent encore, consiste en la théorisation du soi-disant « capitalisme vert » qui serait basé non plus sur les énergies fossiles, mais sur les énergies renouvelables qui ont évidemment un tout autre profil spatio-temporel, étant généralement moins denses, polyvalentes et stockables (à l’exception de l’hydroélectricité), que le charbon ou le pétrole. La question en débat est de savoir si un capitalisme basé sur des énergies renouvelables serait même possible et, si oui, avec quelles transformations sociales, politiques et économiques, étant donné que les énergies fossiles ne fournissent pas seulement la base énergétique de nos sociétés industrielles avancées, mais aussi une grande part de sa base matérielle (le plastique) et alimentaire (les fertilisants synthétiques)[12].
Ces deux grandes questions sont traitées par les éco-marxistes en termes théoriques généraux, mais sont aussi mises en contexte. La question du capitalisme fossile et celle du capitalisme vert ne se posent évidemment pas de la même manière au Québec qu’au Qatar. De même que la grande œuvre d’Andreas Malm sur l’émergence du capitalisme fossile en Angleterre pendant la révolution industrielle n’a pas de validité universelle. Beaucoup reste à faire au niveau de la contextualisation et de l’historicisation du rapport entre relations de production et relations sociales capitalistes, et la possibilité de les harmoniser à des énergies renouvelables.
Lutte des classes et transition
Il est beaucoup plus facile de célébrer ou de déplorer vocalement la lutte des classes, dépendant du côté où on se situe, que de l’analyser. C’est sans doute encore plus vrai quand il s’agit d’opérationnaliser une analyse de classe marxiste avec les enjeux socio-environnementaux soulevés par les efforts (authentiques ou hypocrites) de transition hors du capitalisme fossile[13]. Pourtant, il est d’une importance cruciale, là est la conviction de tout éco-marxiste, de fournir une analyse de classe de la transition énergétique qui rompt avec la conceptualisation dominante, techno-centrée, ingénue et power-blind. Celle-ci pourrait presque se résumer de la manière suivante : attendre que les capitalistes développent lentement des technologies vertes moins dispendieuses, que les consommateurs d’énergie vont alors acheter mécaniquement, à la recherche d’intrants énergétiques au plus bas coût, le processus parrainé par un État maniant à l’égard des capitalistes fossiles la carotte plutôt que le bâton[14]. Or, contrairement à cette recette pour un désastre, il s’agit de prendre acte avec les éco-marxistes, encore une fois, de l’enracinement des forces productives dépendantes des énergies fossiles dans les rapports de production et de propriété dont la configuration étatique et capitaliste varie selon les contextes.
Contextualiser cette question force les éco-marxistes, avec beaucoup de gains en concrétude et en force de persuasion, à développer une théorie sociopolitique de l’hégémonisation des intérêts de classe liés aux secteurs fossiles et à leur conversion ou leur diversification dans les secteurs renouvelables. À ce sujet, l’empreinte d’Antonio Gramsci est partout, comme celle de Nikos Poulantzas. Les théories de l’hégémonie et de l’État marxistes permettent dans ce contexte de comprendre comment les intérêts de classe sont négociés dans les diverses alcôves des appareils d’État et dans la société civile, comment ils font l’objet de processus de légitimation discursifs menant à la construction et au maintien constant d’un certain « sens commun » anti-écologique ou fondamentalement inoffensif, et comment ils sont affrontés par diverses forces contre-hégémoniques[15].
À mes yeux, c’est ici qu’il y a le plus à faire, notamment au Québec, qui a la particularité de ne pas avoir de bloc hégémonique fossile domestique extrêmement puissant, ce qui ouvre la porte à l’hégémonisation d’un programme de croissance verte plus affirmé. Celui-ci doit néanmoins toujours composer avec les pressions du bloc fossile de l’Ouest canadien tout en réussissant à rendre crédible le mariage d’intérêts entre le projet local de croissance verte et celui des divers vautours internationaux à la recherche d’intrants permettant de verdir leurs industries – hydroélectricité, terres abordables et eau douce. Il est difficile de comprendre les luttes écologiques politiques actuelles et celles à venir au Québec sans avoir l’esprit lucide par rapport à la question du rapport non accidentel entre les luttes des classes domestiques et globales, l’agenda québécois pour la croissance verte, la démonopolisation d’Hydro-Québec, les attaques sur la souveraineté territoriale autochtone, la marchandisation encouragée par l’État caquiste de biens communs écologiques, la légitimation verte de l’extractivisme et j’en passe. Voilà l’hypothèse de travail que propose, sans détours, l’éco-marxiste face à la conjoncture québécoise : la lutte des classes est la clé de compréhension permettant de connecter tous les points. Mais, encore une fois, beaucoup reste à faire à ce niveau : il s’agit maintenant de se mettre au travail.
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[1] L’alliance des Premières Nations MAMO a été créée à la suite d’une assemblée tenue à La Tuque le 11 avril 2025 pour faire face à la surexploitation de leurs terres ancestrales par les entreprises minières, forestières et énergétiques qui menacent leurs traditions et coutumes ancestrales. « Mamo » en Nehiromowin (langue des Atikamekw) et « mamu » en Innuaimun (langue des Innuat) signifient « ensemble ». Voir en lige :
https://www.facebook.com/people/Premi%C3%A8re-Nation-MAMO-MAMU-First-Nation/61576252172060/?_rdr
[2] Pour contribuer : https://gardiensduterritoire.com/
[3] Entre autres, on a reproché à la tradition marxiste d’être anthropocentrique, prométhéenne, de ne pas prendre en compte les limites naturelles, de concevoir la nature de manière instrumentale, d’échouer à incorporer des valeurs authentiquement écologiques dans son armature normative, de dénigrer la vie paysanne et j’en passe – ce à quoi les marxologues éco-socialistes ont répondu point par point. Pour ceux et celles que ça intéresse, voir pour commencer John Bellamy Foster et Paul Burkett, Marx and the Earth: An Anti-Critique (Leiden : Brill, 2016).
[4] Pour des discussions serrées de ces enjeux, voir Kate Soper, What is Nature?: Culture, Politics and the Non-Human (Oxford ; Cambridge, Mass : Wiley-Blackwell, 1995); Andreas Malm, The Progress of This Storm: Nature and Society in a Warming World (London ; New York : Verso, 2018); Kohei Saito, Marx in the Anthropocene: Towards the Idea of Degrowth Communism, nouvelle édition (Cambridge ; New York, NY : Cambridge University Press, 2023).
[5] Sur la question du déplacement des coûts sociaux et environnementaux du capitalisme, par exemple dans le contexte de la transition énergétique, voir Christos Zografos et Paul Robbins. « Green Sacrifice Zones, or Why a Green New Deal Cannot Ignore the Cost Shifts of Just Transitions », One Earth 3, no 5 (20 novembre 2020) : 543‑46. https://doi.org/10.1016/j.oneear.2020.10.012; Miriam Lang, Mary Ann Manahan, et Breno Bringel, The Geopolitics of Green Colonialism Global Justice and Eco-social Transitions (London : Pluto Press, 2024); Andreas Roos et Alf Hornborg. « Technology as Capital: Challenging the Illusion of the Green Machine », Capitalism Nature Socialism 35, no 2 (2 avril 2024) : 75‑95. https://doi.org/10.1080/10455752.2024.2332218.
[6] C’est une intuition qui fonde par exemple la proposition stratégique suivante, qui a en outre ses propres problèmes : Matthew T. Huber, Climate Change as Class War: Building Socialism on a Warming Planet (London ; New York : Verso, 2022).
[7] Karl Marx, Le Capital, Volume I (Paris : Éditions sociales, 2022), 484.
[8] Évidemment, l’hétérogénéité des expériences est ici immense et suit les lignes de pouvoir impérialistes, coloniales et de genre, entre autres. Voir là-dessus les classiques Maria Mies, Patriarchy and Accumulation On A World Scale: Women in the International Division of Labour (London : Palgrave Macmillan, 1998); Ariel Salleh, Ecofeminism As Politics: Nature, Marx and the Postmodern (London ; New York : Zed Books, 1997).
[9] Pour une discussion de ces enjeux, voir Ulrich Brand et Markus Wissen, The Imperial Mode of Living: Everyday Life and the Ecological Crisis of Capitalism (London ; New York : Verso, 2021).
[10] David Harvey, The Limits to Capital, nouvelle édition (Oxford : Basil Blackwell, 1984).
[11] Andreas Malm, Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Illustré édition (London : Verso, 2016); Matthew T. Huber, Lifeblood: Oil, Freedom, and the Forces of Capital, Illustré édition (Minneapolis : Univ Of Minnesota Press, 2013); Adam Hanieh, Crude Capitalism: Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market (London New York : Verso, 2024); William K. Carroll, Refusing Ecocide: From Fossil Capitalism to a Liveable World (London : Routledge, 2025).
[12] Voir Brett Christophers, The Price is Wrong: Why Capitalism Won’t Save the Planet (London ; New York : Verso, 2024); Hanieh, Crude Capitalism, 135 et ss.
[13] Un excellent état de la question : Murat Arsel. « Climate change and class conflict in the Anthropocene: sink or swim together? », The Journal of Peasant Studies 50, no 1 (2 janvier 2023) : 67‑95.
https://doi.org/10.1080/03066150.2022.2113390.
[14] Pour une déconstruction chirurgicale de ce narratif, voir Christophers, The Price is Wrong.
[15] Dans le contexte du Canada, voir par exemple Carroll, William K., dir., Regime of Obstruction: How Corporate Power Blocks Energy Democracy (Edmonton, AB : Athabasca University Press, 2021).

