Par Mélissa Miller
Cette conférence, présentée au congrès de la Société de Philosophie du Québec en juin 2024, présente les contributions d’Alexandra Kollontaï au féminisme marxiste, soulignant son rôle dans l’intégration des questions féminines dans le mouvement ouvrier. Le Premier congrès Panrusse des femmes permet à Kollontaï de critiquer le féminisme libéral et d’élaborer une perspective marxiste sur les droits politiques, l’indépendance financière et le mariage, en insistant sur le rôle central de la révolution pour réaliser ces revendications. Cet article est le premier d’un diptyque estival sur la pensée de la révolutionnaire russe.


Si la tradition marxiste – de Karl Marx, à Friedrich Engels, en passant par August Bebel – a été l’une des premières traditions révolutionnaires à prendre au sérieux la « question des femmes », ce n’est que grâce à l’action des militantes au sein des partis sociaux-démocrates [c’est-à-dire, des partis communistes n.d.l.r] que son analyse théorique sur cet enjeu a pu être raffinée, puis traduite en pratiques concrètes. En Russie, c’est principalement grâce aux efforts d’Alexandra Kollontaï que les marxistes développent et approfondissent, en théorie et en pratique, la question de l’organisation des femmes du prolétariat.
Qui est Alexandra Kollontaï ? Née en 1872 à Saint-Pétersbourg dans une famille de l’aristocratie terrienne, elle est la fille d’un général d’ascendance ukrainienne et d’une mère finlandaise[1]. Kollontaï adhère au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) en 1898. Au cours de sa carrière militante, Kollontaï, tout comme Clara Zetkin du Parti social-démocrate allemand (SPD), dont elle s’inspire directement, a développé une stratégie pour introduire la question des femmes au sein de son parti, ainsi que méthodes de travail parmi les femmes qui sont une « synthèse partielle du socialisme et du féminisme, défendant l’autonomie des femmes au sein du mouvement ouvrier et mettant en avant des revendications spécifiquement féminines[2] ». Toutefois, Kollontaï ne fait pas qu’introduire les revendications féministes dans le mouvement ouvrier : son « féminisme » s’inscrit spécifiquement dans la tradition marxiste, au niveau épistémologique et pratique. C’est sur la spécificité de cette pensée, et sa différence avec le féminisme libéral qui se développe au même moment en Russie et plus largement en Occident, que porte cette présentation. En particulier, je veux montrer ce qui, selon Kollontaï, différencie la position sociale-démocrate (c’est-à-dire marxiste ou communiste, dans les termes de l’époque) de celle des féministes, à partir des positions qu’elle expose dans son ouvrage Les bases sociales de la question féminine[3] publié en 1909, et dans le pamphlet du même nom qui en est tiré la même année. J’exposerai ces différences en abordant trois thèmes : (1) la question des droits politiques des femmes, (2) l’indépendance financière des femmes et (3) le mariage et la famille.
À noter que dans cette présentation, les termes féministes et féminisme réfèrent au féminisme libéral et aux organisations de femmes bourgeoises qui en sont les promotrices au début du 20e siècle. Si, aujourd’hui, on peut rattacher les positions de Kollontaï au « féminisme » (socialiste, prolétarien, marxiste), elle-même se dissocie du terme, tout comme les militantes ouvrières des 19e et 20e siècles de manière générale. Je parlerai donc de « position marxiste (ou sociale-démocrate) sur la question des femmes » lorsque j’aborde les positions des militantes, et le terme « féministe » sera réservé aux représentantes bourgeoises du mouvement des femmes.

Le Congrès panrusse des femmes de 1908
Les organisations féministes existent en Russie depuis la fin du 19e siècle. Il s’agit pour la plupart d’organisations réformistes qui militent pour l’obtention de droits civils et politiques pour les femmes, au premier chef le droit à l’éducation supérieure et le droit de vote. Ces organisations s’adressent à, et sont animées par, des femmes des classes supérieures, malgré une volonté de dépasser les clivages socio-économiques, entre autres par des activités de charité[4]. La Révolution démocratique de 1905 fait émerger des groupes plus radicaux, qui associent à leurs revendications d’égalité civique des appels en faveur d’une assemblée constituante et d’une réforme agraire, ce qui les rend plus populaires auprès des femmes du peuple[5]. Pour Kollontaï, la situation est grave, puisque le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), même s’il porte des revendications très avancées concernant les droits sociaux et politiques des femmes, n’effectue aucun travail spécifique envers elles.
À partir de 1907, sans l’aide de son parti, Kollontaï se met donc à organiser des groupes de femmes. En 1908, lorsque les groupes féministes de toute la Russie se rassemblent pour un Congrès visant à développer un programme commun de revendications, Kollontaï décide d’y assister avec un groupe d’ouvrières ; elles entendent y former une sorte de « délégation prolétarienne » pour faire valoir leur point de vue. C’est dans ce contexte que la révolutionnaire rédige Les bases sociales de la question des femmes. Ce gros ouvrage de plus de quatre cent pages, tout comme le court pamphlet qui en tiré, font valoir que les femmes ouvrières n’ont rien à gagner à s’allier aux féministes (entendre ici les féministes libérales des organisations bourgeoises). En raison des limitations intrinsèques de leur point de vue de classe et de leurs intérêts objectifs, ces féministes ne sont pas capables de répondre véritablement aux exigences de la libération des femmes ouvrières : elles ne travaillent qu’à libérer les femmes de leur classe. Seul le projet révolutionnaire des sociaux-démocrates est à même de libérer réellement les femmes du prolétariat. Voyons comment Kollontaï arrive à défendre ce point de vue…


L’obtention des droits politiques : une participation égale à l’inégalité
Le premier problème des féministes, selon Kollontaï, c’est qu’elles cherchent l’égalité avec les hommes « dans le cadre de la société de classe existante », mais qu’elles n’attaquent pas « les bases de cette société », c’est-à-dire la division entre les classes dominantes (la noblesse, la bourgeoisie) et les classes dominées (le prolétariat, la paysannerie), un clivage qui divise tant le monde des hommes que celui des femmes. Or, les féministes refusent d’envisager le renversement de la société de classe et ne se soucient pas des revendications de la classe ouvrière. La preuve, selon Kollontaï ? Même les plus radicales d’entre elles refusent de rejoindre les sociaux-démocrates, alors que le parti promeut explicitement l’égalité homme-femme dans son programme : « Lorsqu’elles s’insurgent contre l’indifférence, voire l’hostilité des hommes à l’égard de la question de l’égalité des femmes, les féministes ne s’intéressent qu’aux représentants de toutes les nuances du libéralisme bourgeois, ignorant l’existence d’un grand parti politique qui, sur la question de l’égalité des femmes, va plus loin que les suffragettes les plus ferventes[6]. »
Si les intérêts des femmes bourgeoises et des femmes prolétaires peuvent converger à court terme et sur des objectifs précis comme l’obtention de droits politiques, les objectifs finaux des deux camps entrent en contradiction : « Tandis que pour les féministes, la réalisation de l’égalité des droits avec les hommes dans le cadre du monde capitaliste représente une fin concrète et suffisante en soi, l’égalité des droits n’est, pour la travailleuse, qu’un moyen de porter la lutte contre l’asservissement économique de la classe ouvrière[7]. » Pourquoi ne s’agit-il que d’un moyen ? Parce que l’amélioration des conditions des femmes prolétaires est « constamment entravée par des obstacles qui découlent de la nature même du capitalisme[8] ». Même en bénéficiant d’une égalité formelle en droits, les femmes prolétaires seraient toujours confrontées aux limitations issues de leur condition de classe, à savoir la misère, les bas salaires et l’absence de droits dans le domaine du travail (droit d’association, congé de maternité, protections pour la santé, etc.). En comparaison, les femmes russes des classes supérieures, même mariées, bénéficient d’un certain pouvoir économique et, ce faisant, social : elles gardent le contrôle de leur héritage, peuvent administrer des domaines, gérer des organismes caritatifs et mener une vie publique, etc.[9] C’est ce qui pousse Kollontaï à affirmer que : « Pour la majorité des femmes issues du prolétariat, l’égalité des droits […] ne signifierait qu’une participation égale à l’inégalité[10] ».
Faut-il pour autant que les femmes ouvrières se résignent à attendre passivement la Révolution pour obtenir leur vraie libération ? Bien sûr que non. Selon Kollontaï, les luttes pour des réformes, en particulier des réformes aussi importantes que le droit de vote, sont fondamentales. De telles luttes permettent non seulement d’élever la conscience politique des femmes et d’encourager leur participation à la lutte, mais aussi de renforcer la masse du prolétariat actif capable d’obtenir des réformes économiques[11]. En fait, Kollontaï (tout comme Clara Zetkin) soutient que l’action politique autonome des femmes au sein des partis sociaux-démocrates fait progresser le mouvement de la classe ouvrière et la lutte des classes. Leur position est loin d’être hégémonique au sein de leurs partis respectifs, mais c’est ainsi qu’elles justifient, auprès de leurs camarades, l’intérêt qu’elles portent envers la mobilisation politique du prolétariat féminin sur des questions spécifiquement féminines.


L’indépendance financière : un combat par et pour les ouvrières
Une des revendications principales des féministes russes portait sur l’accès aux professions, un corollaire de leur revendication pour l’accès des femmes aux études supérieures. Dans cette lutte pour l’accès aux professions, les féministes, selon Kollontaï, ont comme principal ennemi les hommes, qui leur refusent l’accès au travail. L’autrice met en lumière le « gouffre » qui semble séparer les féministes des prolétaires sur cette question. En effet, au début du 20e siècle, les femmes forment entre 20% et 30% de la classe ouvrière russe. Celles-ci travaillent déjà, donc ! Mais elles le font dans des conditions misérables : reléguées aux travaux les plus bas, elles sont moins rémunérées que les hommes et n’ont aucune protection liée à la santé, à la maternité ou aux soins des enfants, en plus de devoir prendre en charge le travail domestique une fois la journée à l’usine terminée. « Est-il vraiment possible de dire que les féministes sont les pionnières de la lutte pour le travail des femmes, quand dans chaque pays des centaines de milliers de travailleuses ont déjà occupé les usines et les ateliers […] bien avant que le mouvement féminin bourgeois ne soit né[12] ? », se demande Kollontaï. Question rhétorique, puisque les féministes « oublient qu’en ce qui concerne la lutte pour l’indépendance économique, elles ne faisaient que, sur d’autres terrains, suivre les pas de leurs petites sœurs et récolter les fruits des efforts entrepris de leurs mains cloquées[13] ». Bref, tandis que les femmes bourgeoises disputent aux hommes de leur classe les carrières en médecine ou en droit, les femmes des classes populaires s’échinent déjà depuis longtemps aux travaux des champs, lavent le linge, actionnent les machines à tisser dans les filatures ou s’exténuent du lever au coucher du soleil dans les usines de tabac, de chaussures, etc.
« Il n’y a pas de travail si répugnant, pas de secteur si dangereux, où les travailleuses ne soient pas présentes en grand nombre. Plus les conditions de travail sont mauvaises, plus le salaire est bas, plus la journée de travail est longue, plus les femmes y sont employées. »
Alexandra Kollontaï (source)
De toute façon, pour Kollontaï, l’entrée des femmes dans le travail productif est un phénomène inévitable : c’est le résultat de l’évolution du mode de production capitaliste. Si elle entraîne des misères renouvelées pour les ouvrières, paradoxalement, cette situation porte les germes de leur libération, car elle signifie le retour des femmes dans la sphère productive et la possibilité, pour elles, de développer une réelle indépendance économique. Pour Kollontaï, il existe un lien étroit entre la place des femmes dans la production sociale et leur statut dans une société donnée.
En se basant sur le travail anthropologique d’Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, elle soutient que les sociétés du paléolithique, basées sur la chasse et la cueillette, étaient égalitaires. Elles ne connaissaient pas la propriété privée, femmes et hommes contribuant en commun à la survie du groupe. C’est lors du passage des civilisations humaines à l’agriculture et l’élevage, produisant des surplus, que seraient nés la propriété privée (par l’appropriation du sol et des surplus), les distinctions de richesse (donnant naissance aux classes sociales) et la famille patriarcale (puisque le propriétaire a besoin d’assurer son héritage). Les femmes, alors devenues légalement propriété du père ou du mari, sont exclues de la production économique et des sphères politiques. Confinées à la sphère domestique, leur rôle principal consiste à produire pour la maisonnée et à élever les enfants. Les marxistes constatent que le capitalisme est le premier mode de production qui remet en question les fondements du patriarcat dans l’histoire. D’une part, car il se base sur l’idée d’une masse d’individus juridiquement égaux en capacité de forger un contrat (y compris de travail), plutôt que de reposer sur des distinctions arbitraires de rang, de caste ou de statut (serf, esclave, etc.). D’autre part, parce que son besoin incessant de main d’œuvre, à mesure que la grande industrie se développe, pousse de plus en plus de femmes à travailler à l’extérieur du foyer, bouleversant la dépendance séculaire de celles-ci au sein de la famille traditionnelle. Pour les marxistes, le communisme futur poursuivra cette émancipation en abolissant les lois bourgeoises qui oppriment encore les femmes, l’exploitation salariée ainsi que la propriété privée, la première cause et le dernier bastion de leur infériorité sociale.
Pour l’instant, Kollontaï considère qu’en étant entraînée dans la production capitaliste, l’ouvrière est aussi entraînée, aux côtés de son homologue masculin, dans la lutte pour mettre fin à l’exploitation du travail. Elle constate par ailleurs que le capitalisme impose une « triple charge » aux femmes : le travail, le foyer et la maternité, qui rendent sa situation plus difficile encore que celle de leurs camarades de classe. Si les ouvrières font face à des situations particulières, il reste que dès qu’il s’agit d’obtenir des améliorations au niveau des conditions de travail ou encore de renverser le capitalisme, les femmes prolétaires ont plus en commun avec les hommes de leur classe qu’avec les bourgeoises…dont plusieurs sont liées à des familles d’industriels. Kollontaï suggère ainsi que les syndicats se battent pour le programme social-démocrate, qui comprend des revendications spécifiques concernant l’amélioration des conditions de travail des femmes : journée de huit heures, interdiction du temps supplémentaire et du travail de nuit, 10 semaines de congé de maternité, garderies dans toutes les usines, pauses dans le travail des mères pour s’occuper de leur enfant[14]. Elle prend la pleine mesure de la condition des travailleuses sous le capitalisme et cherche à les intégrer au processus de la lutte des classes : en prenant le contrôle des moyens de production aux côtés des hommes, les femmes participeront à l’abolition des conditions qui les oppriment et prendront en main leur propre émancipation.

Le mariage et la famille : base d’unité de toutes les femmes ?
Le troisième thème abordé par Kollontaï concerne le mariage et la famille. C’est un thème majeur pour les féministes, mais aussi pour Kollontaï , qui développe sa réflexion à ce sujet tout au long de sa carrière (on se rappelle qu’en 1909, elle n’en est qu’à ses débuts en termes de militantisme révolutionnaire !). Peu importe sa classe sociale, nous dit Kollontaï, la femme est opprimée en tant que femme et mère au sein de la famille, en raison du Code civil qui la place sous la dépendance du père ou du mari. Là où le Code civil s’arrête, commence la morale, qui enferme aussi les femmes dans un double standard sexuel par rapport aux hommes. « N’avons-nous pas découvert finalement l’aspect de la question féminine qui unit les femmes de toutes les classes ? Ne pouvons-nous pas lutter ensemble[15]… ? », se demande Kollontaï. À quoi elle répond encore une fois : non.
J’ai esquissé, dans la section sur le travail, le matérialisme historique de Kollontaï, qui postule que les formes d’organisation sociales actuelles résultent, en dernière instance, des transformations du mode de production. La même idée teinte sa pensée concernant la question de l’amour et de la famille en régime capitaliste. Pour Kollontaï, ce sont les transformations successives des formes économiques de la société qui ont donné naissance à la famille telle qu’on la connaît au début du 20e siècle. Pour elle, la famille monogamique patriarcale naît avec l’introduction de la propriété privée, car les hommes souhaitent s’assurer de leur paternité. Le mariage revêt alors une importance particulière pour garantir l’unité productive qu’est la famille et pour maintenir la concentration des richesses via l’héritage. Pour Kollontaï, ce type de famille est pourtant en train de se dissoudre sous le capitalisme, en raison du fait qu’elle ne constitue plus une unité productive (la production est socialisée sous le capitalisme ; les femmes ont de moins en moins besoin de filer la laine et de confectionner les vêtements à mesure que se développe le prêt à porter) et en raison de la généralisation du travail des femmes à l’extérieur de celle-ci. Ces changements se répercutent dans les mentalités, y compris dans les revendications féministes concernant les relations matrimoniales.
Kollontaï reconnaît le courage des féministes qui prônent l’amour libre (entendre, les relations conjugales non sanctifiées par l’Église, les couples non mariés) et le mariage d’amour. Toutefois, elle leur reproche de ne prôner que des solutions individuelles et idéalistes : « La question du mariage, en d’autres termes, est résolue selon elles sans la moindre référence à la situation historique […] indépendamment des changements dans la structure économique de la société. […] Il suffira à une femme de dire tout simplement « osons », et le problème du mariage serait résolu[16] ». Toutefois, nous dit Kollontaï, oser n’est pas suffisant : que faire, par exemple, de l’enfant issu d’une « union libre », alors que la plupart des femmes sont incapables de subvenir à leurs besoins en raison de la faiblesse de leurs salaires ? Comment envisager une union qui ne serait pas fondée sur de viles considérations matérielles, alors que ce sont exactement ces limitations matérielles qui entraînent la dépendance d’une femme à l’égard de son mari ?
Pour Kollontaï, « l’amour libre » n’est réalisable que par la mise en place de réformes fondamentales qui permettent de transférer les obligations de la famille à la société, d’une part, et par la fin du travail exploité, d’autre part. C’est-à-dire qu’il faut socialiser les tâches domestiques, le soin et l’éducation des enfants, instaurer des écoles publiques, des congés de maternité, des crèches et des garderies, du support étatique pour les mères et, surtout, sortir du rapport d’exploitation du travail aux fondements du capitalisme. Kollontaï affirme : « C’est seulement quand les femmes seront libérées de toute contrainte matérielle, qui crée actuellement une double différence, face au capital et au mari, que le principe de l’amour libre pourra être instauré sans apporter de nouvelles souffrances pour les femmes dans son sillage[17] ». À quoi elle ajoute : « Tant que les femmes sont contraintes de vendre leur force de travail et de porter le joug du capitalisme […] elles ne peuvent pas devenir des personnes libres et indépendantes, des épouses qui choisissent leur mari exclusivement en fonction de leur cœur, et des mères qui peuvent envisager sans crainte l’avenir de leurs enfants[18]. »
En somme, Kollontaï adopte une vision en concordance avec le marxisme, selon lequel seule une transformation de l’infrastructure économique permettra une véritable transformation de la superstructure politique et idéologique. Pour elle, seule une révolution dans les rapports de propriété et de production permettra de révolutionner durablement la morale et la famille et de distendre les liens qui enferment alors les femmes dans des mariages de raison ou d’argent indissolubles.

Conclusion
L’ouvrage et le pamhplet de Kollontaï ont causé beaucoup de débats dans les milieux féministes lorsqu’il sont parus en Russie. Il en est de même de la présence de la délégation ouvrière au premier Congrès panrusse des femmes en 1908. Fortes d’une lecture marxiste de l’histoire des femmes et de la conviction qu’une réelle libération n’est possible qu’avec la révolution socialiste, les 45 femmes de la délégation ouvrière ont voté des résolutions indépendantes et radicales sur presque tous les sujets abordés au congrès, avant de quitter celui-ci. Ce fut le premier geste d’éclat d’un mouvement ouvrier féminin que Kollontaï tentait de susciter. Malgré leur départ, toutes les résolutions présentées par le groupe des travailleuses concernant les droits des femmes au travail et les protections sociales pour les mères ont été adoptées par le Congrès. Quant à Alexandra Kollontaï, elle poursuivra durant toute sa carrière militante sa réflexion sur les femmes et la révolution, en gardant toujours les trois axiomes que j’ai exposés ici : (1) les droits formels ne sont pas suffisants sans un changement économique d’envergure, (2) l’indépendance économique des femmes porte les germes de leur émancipation, et (3) une transformation des mœurs et de la famille n’est possible qu’en révolutionnant les conditions économiques de la société, à savoir la socialisation des tâches reproductives et l’abolition de l’exploitation salariée.
Notes
[1] Olga Bronnikova et Matthieu Renault, Kollontaï. Défaire la famille, refaire l’amour, La Fabrique, 2024, p.17.
[2] Ibid., p.62.
[3] Alexandra Kollontai, Social ‘nye osnovy žensko go voprosa (Les bases sociales de la question féminine), Saint-Pétersbourg, izd. tov. Znanie, 1909. L’ouvrage, qui fait plus de 400 pages, aborde les questions de la lutte pour l’indépendance économique des femmes, le problème de la famille et du mariage, les mesures de protections pour les femmes enceintes et ayant accouché ainsi que les droits politiques des femmes.
[4] Barbara Clements, Bolshevik Feminist: The Life of Aleksandra Kollontai, Indiana University Press, 1979 p.43.
[5] “In that revolutionnary year the Russian Women’s Mutual Philanthropic Society openly called for female political equality. It was joined by new feminist groups, the Women’s Progressive Party and the Union for Women’s Equality, which were composed of younger and more impatient professional women. The Union, organized in Moscow, made a strong effort to build an alliance of women from all classes y coupling its demands for equal rights with calls for a constituent assembly and land reform, and by organizing clubs to aid poor women. Kollontai viewed these initiatives with alarm, for she perveived that the feminists were moving away from what she judged to be their narrowly bourgeois concerns toward appeals to the working class, and she saw them gaining support thereby”, Clements, Bolshevik Feminist, p.44.
[6] Notre traduction., Alexandra Kollontaï, “Introduction to the Book The Social Basis of the Women’s Question (1908)” dans Alexandra Kollontai: Selected Articles and Speeches, Progress Publishers, 1984, p.30.
[7] Alexandra Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine, 1909. En ligne : https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1909/00/bases_sociales.htm.
[8] Ibid.
[9] Cette situation différencie d’ailleurs les bourgeoises russes de leurs homologues d’Europe occidentale ou d’Amérique, qui se battent encore, à l’époque, pour obtenir le droit de propriété. Toutefois, leur condition de femmes mariées les prive de certains droits : elles doivent avoir la permission de leur mari pour avoir un passeport, le divorce est difficile, et elles n’ont pas d’accès à l’éducation supérieure. Clements, Bolshevik Feminist, p.41.
[10] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.
[11] Clements, Bolshevik Feminist, p.59-60.
[12] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.
[13] Ibid.
[14] Clements, Bolshevik Feminist, p.45.
[15] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.
[16] Ibid.
[17] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.
[18] Notre traduction. Alexandra Kollontai, “Introduction”, p.33-34.

