Par Flandrine Lusson, Ph.D en études urbaines
Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral du Canada annonce que le nouvel aéroport international du Québec prendra place au sein d’un territoire paroissial à dominance agricole : Mirabel. Le projet est immense, pensé en trois phases censées se construire jusqu’en 1990. Pour faciliter son implantation, le projet s’accompagne de la fusion de 14 paroisses et l’expropriation de 97 000 acres sur lesquels vivent 3 126 familles, environ 11 000 individus, majoritairement agriculteurs. Retour sur la lutte d’une communauté contre la surface d’expropriation.

Devoir quitter son « chez-soi » ou vivre en territoire exproprié : les mémoires d’un déplacement forcé
Avant le 27 mars 1969, rien ne présageait que l’aéroport allait prendre place dans ce qui deviendra la Ville de Mirabel. Six sites sont à l’étude. La décision est annoncée dans les médias. 1 668 habitant·es reçoivent rapidement leur avis d’expropriation. Ils ont 90 jours pour préparer leur déménagement et se relocaliser avec leurs faibles compensations économiques, bien en deçà des valeurs réelles des propriétés. Dans ce contexte, certains n’ont d’autres choix que de partir loin, produisant l’éclatement des familles, d’autres d’abandonner l’agriculture. Les quelques 9 332 autres expropriés ont quant à eux le droit de rester vivre sur le territoire mais à la condition de devenir – pour une durée indéterminée – locataires du gouvernement fédéral du Canada. Bien que n’ayant pas à vivre le processus de relocalisation forcée, eux aussi vivent une dépossession, celle de leur milieu de vie. Entre 1969 et 1972, les déménagements se multiplient, suivis par le départ des commerces et de toutes les activités qui rythment la vie des anciennes paroisses.
La construction de l’aéroport débute en 1971. Dès le départ, les exproprié·es tentent de résister. Certains refusent de signer leur bail, d’autres de recevoir leur compensation économique, ou de partir de chez eux. À ces situations, le gouvernement fédéral répond par la menace : tantôt les exproprié·es voient leur compensation financière réduite d’environ 5 000$, tantôt des huissiers sont envoyés aux portes. Certaines lignes téléphoniques sont mises sur écoute. Les exproprié·es qui sont restés vivent dans un contexte de tension quotidien qui provoque de nombreux effets négatifs sur leur santé physique et mentale (dépressions sévères, alcoolisme, maladies, suicides).

Les mémoires de la lutte pour le territoire
Voyant leur cadre de vie se transformer en profondeur d’un point de vue spatial, social, communautaire et économique, c’est le sentiment d’injustice qui prévaut le plus dans le discours des exproprié·es. Si les conséquences des expropriations ont provoqué un sentiment généralisé d’impuissance et de perte d’avenir, elles ont également nourri un besoin de contestation collectif qui a mené à l’organisation progressive d’une lutte pour le territoire. Celle-ci s’est réellement organisée à partir de 1972, soutenu par deux phénomènes. En premier lieu, les exproprié·es ont commencé à se faire entendre dans les médias, suscitant progressivement un changement de discours de l’opinion publique. De plus, une seconde expropriation d’importance a lieu mais cette fois-ci en Ontario, pour la construction du nouvel aéroport international de Toronto dans le district de Pickering. Leurs compensations sont bien supérieures à celles des expropriés de Mirabel: « c’était deux poids, deux mesures ».
C’est dans ce contexte que se forme le Centre d’Information et d’Action Communautaire (CIAC), le mouvement des exproprié.es de Mirabel. Dès le début, le CIAC ne se positionne pas contre le projet aéroportuaire mais contre la taille du périmètre d’expropriation. Son objectif est de montrer l’injustice des documents qui ne laissaient pas la possibilité aux exproprié·es de se relocaliser dans les mêmes conditions. De nombreux dossiers sont amenés devant la cour, accompagnés à chaque fois par plusieurs personnalités du CIAC. Cependant, les premières tentatives de contestation judiciaire conduisent à un échec et celles et ceux qui sont allé·es en justice ont subi des menaces et des augmentations de loyer de la part du gouvernement fédéral. Malgré cela, plus les cas se multiplient, plus le CIAC gagne en compétence.
Une étape importante de renforcement de la structuration du CIAC est la décision de ses membres de partager leurs informations avec les expropriés de Pickering, représentés par le groupe People Or Planes, et avec ceux du Parc national de Forillon en Gaspésie, expropriés à la même période. Cette solidarité avec d’autres expropriations, mène à l’organisation de manifestations communes, permettant de porter publiquement la voix des expropriés et de rallier à leur cause des partis politiques de l’opposition, dont le Parti Québécois. En Ontario, les contestations ont contribué à l’abandon définitif du projet en 1975. A noter que les terres de Pickering sont à l’heure actuelle toujours expropriées.


À Mirabel, malgré la mobilisation, le gouvernement fédéral n’accorde aucunement raison aux exproprié·es et l’aéroport ouvre bel et bien ses portes en 1975. Cependant, six mois après son ouverture, seulement 5 000 passagèr·es par mois et environ 200 par jour atterrissent à Mirabel. Ces chiffres sont très loin des 6 millions de passagèr·es prévus d’ici à 1985. En 1979, après 10 ans de fonctionnement, le projet est largement qualifié dans les médias « d’éléphant blanc ». La construction des phases 2 et 3 est suspendue pour une durée indéterminée.
Dans ce contexte, le combat des exproprié·es de Mirabel ne s’amenuit pas. Au contraire, il se prolonge jusqu’en 1984. Tout au long de cette période, de nombreuses manifestations sont organisées. Leur demande concerne la rétrocession de 80% des terres excédentaires situées en dehors de la zone opérationnelle de l’aéroport. En 1980, le CIAC s’entoure d’une procureure et conseillère juridique. Face à l’échec de l’aéroport de plus en plus assumé publiquement, d’autres partis politiques décident de soutenir la cause des expropriés. C’est le cas du Parti progressiste-conservateur du Canada qui est élu lors des élections de 1984. Rapidement après l’élection, il décide de concrétiser sa promesse de rétrocession des 80 000 acres. Un comité est créé pour négocier le protocole de revente, imaginé par le CIAC. Le processus prend un an à se mettre en place. Au final, cela permet la rétrocession de l’ensemble des terres expropriées à l’exception de la zone opérationnelle de l’aéroport ne recouvrant plus que 17 000 acres en 1986.
Après 18 ans de lutte, et suite à la victoire de la rétrocession, le gouvernement fédéral annonce en 2004 la fermeture définitive de l’aéroport et son retour à Dorval, là où il était avant 1969. Cette fermeture laisse un sentiment généralisé de « tout ça pour rien ». Pour ne pas oublier cette lutte, pour commémorer les souvenirs de celles et ceux qui ont lutté, les exproprié·es de Mirabel et leurs descendances initient à partir de ce moment un long travail de mémoire, toujours en cours aujourd’hui. Celui-ci vise la réparation politique, juridique, sociale et symbolique des expropriations. Il s’agit aussi à garder vivant les mémoires de nombreuses familles mirabelloises, et de les partager dans le but de ne plus jamais reproduire la même chose. Ce travail a permis deux nouvelles vagues de rétrocession, en 2011 puis en 2019 (la surface toujours expropriée aujourd’hui est de 6 000 acres), ainsi que l’organisation de deux commémorations pour le 40ème et le 50ème anniversaire de l’expropriation, en 2009 et 2014.


