Continuités militantes : luttes pour la santé environnementale, de l’usine Canadian Steel Foundries au Terrain vague

Dans l’est de Montréal, des citoyen·ne·s luttent aujourd’hui pour éviter qu’un terrain accaparé par la compagnie Ray-Mont Logistiques soit transformé en plateforme de transbordement de marchandises. Contre ce projet de « réindustrialisation », ils et elles se battent pour que la friche devienne plutôt un parc-nature accessible à toute la population.

Jusqu’en 2003, le terrain au cœur de la contestation était en partie occupé par la Canadian Steel Foundries, une usine spécialisée dans la production de pièces d’acier qui a longtemps été détenue par l’entreprise britannique Hawker Siddeley. En 1972, cette usine a été un des premiers endroits où des militants marxistes-léninistes se sont implantés, au début d’un mouvement qui a vu des centaines de jeunes de gauche se faire embaucher dans des milieux ouvriers pour rejoindre la classe ouvrière.

En effet, dans les années 1970, quelques centaines de jeunes militant·es communistes québécois·es ont décidé de devenir travailleur·euses manuel·le·s à des fins politiques. Pour nouer des relations concrètes avec les travailleurs et les travailleuses, ils et elles se sont se fait embaucher dans des usines et des hôpitaux. Dans ce contexte, ils et elles ont activement contribué aux luttes syndicales et politiques qui secouaient leurs milieux de travail.

Bien que le mouvement citoyen écologiste pour la défense de la friche et le mouvement d’implantation marxiste-léniniste appartiennent dans une large mesure à des univers militants différents, l’histoire de ce terrain et des luttes qui l’ont marqué permet de mettre en lumière les fils qui relient ces deux mouvements, autour de la question de la santé environnementale.

Colline de terre avec des arbres et un tronc d'arbre coupé, sous un ciel bleu.
Largement végétalisé et abritant une importante biodiversité, le site est utilisé par les habitant·e·s du coin pour prendre l’air, promener leur chien et profiter de la nature. Photo prise par l’auteur.

Le quadrilatère Viau-Dickson-Hochelaga-Notre-Dame

Situé dans l’est de Montréal, à proximité des installations portuaires, le terrain accaparé Ray-Mont Logistiques occupe la partie sud-ouest d’un vaste quadrilatère bordé par les rues Viau, Dickson, Hochelaga et Notre-Dame. La compagnie souhaite faire du terrain un espace dédié à la réception, au transbordement et à l’entreposage de conteneurs et de marchandises en vrac à partir de trains et de camions.

Or, le site en question est aujourd’hui largement végétalisé. Dans l’arrondissement densément peuplé et faiblement doté en espaces verts qu’est Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, le quadrilatère remplit un rôle essentiel d’îlot de verdure. Abritant plusieurs boisés, des milieux humides et une importante biodiversité, il est abondamment utilisé par les habitant·e·s du coin pour prendre l’air, promener leur chien et profiter de la nature.

Pendant longtemps, ce quadrilatère a été au cœur du développement industriel de l’est de Montréal. Des milliers d’ouvriers y travaillaient dans des usines importantes comme la Canadian Steel Wheel, Atlas Asbestos et la Canadian Steel Foundries. Ces usines ont toutes disparu, mais le secteur reste industriel. La friche végétalisée est entourée par des infrastructures logistiques, dont le Port de Montréal, des entrepôts et des centres de distribution.

Ray-Mont Logistiques occupe le terrain autrefois détenu par la Canadian Steel Foundries. Fondée en 1912, cette usine métallurgique a été une des plus importantes fonderies au Canada. Elle produisait des pièces de métal d’envergure, dont des hélices de bateaux et des turbines pour les barrages hydroélectriques de la Baie James. L’usine a fermé en 2003 et a été démolie dans les années qui ont suivi.

Après la démolition. Photo: Urban Exploration Resource.

Vue aérienne d'une usine avec des cheminées, des entrepôts et des voies ferrées entourant le site.
L’usine Canadian Steel Foundries. Photo: Urban Exploration Resource.

Canadian Steel Foundries : la première expérience d’implantation

Au début des années 1970, au Québec et ailleurs dans le monde, on vit une période d’effervescence sociale et politique. Les grèves et les manifestations se multiplient, tandis que de nombreux groupes populaires sont mis sur pied et se font de plus en plus revendicateurs. Cependant, de nombreux militant·e·s ont l’impression que leur mouvement est fragile et qu’il ne parvient pas à engendrer des changements sociaux durables et globaux. Face à ce constat, plusieurs en viennent à la conclusion qu’un mouvement transformateur ne pourra naître que d’une réelle jonction avec la classe ouvrière, et que la meilleure manière de réaliser cette jonction est de s’ancrer à long terme dans les milieux de travail ouvriers. Appartenant à plusieurs organisations différentes, la plupart des acteurs de ce mouvement d’implantation se joindront à la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, créée en 1975 et transformée en Parti communiste ouvrier en 1979.

Rémi Théberge et Jean-Claude Dubreuil sont parmi les premiers à tenter l’expérience de l’implantation en usine :

Jean-Claude est un organisateur hors pair, à l’aise dans la relation avec les travailleurs à qui il parle franchement, sans cacher d’où il vient, lors de nombreuses tournées bien arrosées dans les tavernes proches des usines. Il devient rapidement un leader dans l’usine où il est implanté, la Canadian Steel Foundries[1].

Avec son collègue Rémi Théberge, Jean-Claude Dubreuil fonde un comité de travailleurs qui parvient à rallier une quarantaine de personnes. Les conditions de travail dans cette usine sont pénibles et insalubres. En septembre 1973, à l’initiative des deux implanté·e·s, les ouvriers et ouvrières y font une grève sauvage d’une quinzaine de jours. C’est une grève dure, qui exige de bloquer l’usine avec des barres de fer pour empêcher les briseurs de grève d’y entrer. Dans les milieux de gauche, cette grève impressionne : en travaillant efficacement, un comité de travailleurs avait fait la démonstration qu’on pouvait mettre en mouvement la force considérable que représente la main-d’œuvre d’une grande usine. On voit qu’il y a une audience pour le syndicalisme combatif promu par les implanté·es : « Il y avait une masse critique de monde qui disait ‘c’est assez’ », raconte Pierre Beaudet, un des instigateurs du mouvement d’implantation.

Une lutte pour le droit à la santé

La grève sauvage de la Canadian Steel Foundries est une lutte pour le droit à la santé. En faisant passer des tests médicaux à l’ensemble de la main-d’œuvre, le comité de travailleurs démontre que 125 des 750 travailleurs et travailleuses sont atteint·e·s de silicose. Un article de La Presse en témoigne :

C’est la lutte pour la vie et la santé qui se poursuit à la Canadian Steel Foundries. Les 750 ouvriers syndiqués du local 6859 des métallurgistes unis d’Amérique sont fermement décidés à ne retourner au travail que lorsque les conditions d’hygiène et de santé ne seront plus une atteinte à leur vie et lorsque leurs droits syndicaux seront respectés.

Ils ont manifesté hier devant le palais de Justice pour faire connaître leurs problèmes à la population. Portant des “T-shirts” blancs sur lesquels ils ont dessiné leurs poumons “atteints de silicose”, portant des masques légers et des pancartes, ils ont défilé dans le calme, expliquant leur situation.

« La mort lente par la silicose représente bien des profits pour la Canadian Steel et Hawker Siddeley Canada »… […] Au cours de la manifestation d’hier matin, l’un des ouvriers s’est étendu sur l’asphalte devant le palais de Justice, mimant ainsi la mort qui attend les ouvriers, « une mort lente, causée par la silicose, maladie pulmonaire »[2].

Plus tard au cours des années 1970, au sein de la même usine, les militant·e·s marxistes-léninistes continuent à revendiquer des améliorations à la santé et à la sécurité. Ils réclament notamment de hausser les normes pour se protéger de l’exposition au bruit, de la poussière et des gaz toxiques. Ils dénoncent aussi le fait de travailler assommés par le bruit et étouffés par les produits nocifs.

Des décennies plus tard, ce sont des arguments semblables qui sont mobilisés pour s’opposer au projet de Ray-Mont Logistiques. Sur la page Facebook du groupe Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM, un des principaux acteurs de la contestation, on peut lire :

1000 voyages de camions par jour et 200 wagons de train par jour. 15 000 conteneurs et [le propriétaire de Ray-Mont Logistiques] n’a aucune idée de l’impact que ça aura sur les citoyen.ne.s… Ce projet c’est un îlot de chaleur, un poumon noir, 8 étages de conteneurs, des rails de trains et des autoroutes à camions; c’est une destruction complète d’un quartier et de ses espaces verts pour permettre à ce PDG d’exporter toujours plus de grains. Et à proximité de Ray-Mont Logistiques, il y a des familles, un CHSLD, un parc; un milieu de vie complet de personnes qui ont le droit à une qualité de vie! […] Quand un industriel déraille dans ses délires de croissance, c’est la population et l’environnement qui paient le gros prix.

Notons l’utilisation de l’expression « poumon noir », la même qui était utilisée en anglais pour décrire la silicose (« Black lung disease ») qui affectait les travailleurs de la Canadian Steel Foundries.

Les méthodes employées par les implantés et par les citoyen·ne·s ont aussi des points en commun. Tout comme les militant·e·s de la Canadian Steel Foundries ont eux-mêmes organisé l’administration de tests médicaux pour les travailleurs et les travailleuses, les défenseur·euse·s du Terrain vague ont pris en main la question de l’évaluation de la qualité de l’air. Soulignant que la Ville de Montréal et la Direction de la santé publique ne faisaient pas suffisamment d’efforts pour étudier les impacts de la pollution industrielle sur la santé, les citoyen·ne·s ont décidé d’installer des stations d’évaluation de la qualité de l’air en collaboration avec des chercheurs de l’Université de Montréal. Les données recueillies ont été rendues accessibles à tout le monde via un site internet dédié. La lutte pour la défense du Terrain vague est en effet un enjeu de santé publique qui touche l’ensemble de la population.

La grève pour le droit à la santé à la Canadian Steel Foundries n’est pas le seul cas où les implantés marxistes-léninistes se mobilisent autour de la santé, loin de là. La question de la santé devient vite un élément central de leur travail d’organisation syndicale dans différents milieux. La grève sauvage menée à la fonderie a montré à quel point les enjeux de santé et sécurité au travail pouvaient être porteurs. Touchant tout le monde, ces enjeux aident à surmonter les divisions qui existent au sein des entreprises (entre les départements, entre les différents groupes d’employé·e·s, entre les catégories professionnelles, etc.).

Dans plusieurs usines, les implanté·e·s font de la santé et sécurité au travail un aspect clé de leurs revendications. Il n’est pas rare qu’ils ou elles se fassent élire délégué·e en santé-sécurité, ce qui leur donne la possibilité de faire des tournées d’inspection de l’usine, de bien connaître le processus de production et de parler à beaucoup de gens dans l’établissement. Vers la fin des années 1970, des militant·e·s de l’est de Montréal créent un comité intersyndical qui regroupe des travailleurs et des travailleuses de plusieurs usines. Ce comité s’associe avec la clinique des travailleurs de l’Est – que les deux implantés de la Canadian Steel Foundries ont aidé à fonder – pour organiser une tournée d’infirmières dans les usines afin de donner des formations et de faire des tests médicaux. Il invite aussi des conférenciers pour aborder des thèmes comme les maladies industrielles.

À plusieurs reprises, les militant·e·s marxistes-léninistes s’associent donc à des professionnel·le·s de la santé ou s’appuient sur la recherche scientifique pour soutenir leurs revendications. Un militant implanté à Atlas Asbestos, une usine de matériaux d’amiante située dans le même quadrilatère, à quelques centaines de mètres au nord-est de la CSF, raconte ainsi comment il a mobilisé la science pour renforcer les demandes ouvrières :

On avait fait sortir les études qui avaient été faites sur l’amiantose par l’hôpital américain… […] Il y avait une étude qui avait été faite dans les années 1970 sur l’amiantose, par un hôpital reconnu de New York. J’me rappelle plus du nom[3]. Mais cette étude-là faisait école au Québec. Et c’est eux qui avaient permis de découvrir que l’amiantose était une maladie industrielle. Elle était reconnue comme telle maintenant. L’exposition à l’amiante. C’est des choses que nous, les communistes, on suivait de près. On savait. On pouvait en parler aux autres[4].

À Atlas Asbestos, le militant en question participe à une grève victorieuse :

Et comme le conflit de travail a porté beaucoup sur la santé et sécurité, ben on a obtenu une très belle victoire dans le sens où… Comment j’pourrais te dire ça? Écoute, après la grève, là, il y a eu un paquet de changements. Il y a eu un responsable de santé-sécurité dans chacun des départements qui était nommé par la compagnie. Il y a eu des experts qui sont venus pour voir le développement de machines et de techniques pour aspirer la poussière lorsqu’elle était produite, directement sur les plans de travail. Tous les ouvriers avaient maintenant des habits de travail fournis par la compagnie et lavés par la compagnie. Tsé, avant, j’allais là, moi, avec mes jeans pis mon t-shirt pis j’ramenais ça chez nous après le travail. C’était quand même assez dégueulasse…

Un homme assis près d'une machine, portant des lunettes de protection, avec un sac de sucre à côté de lui dans un environnement de travail industriel.
Travailleur de la Canadian Steel Foundries de Montréal. Photo : Pierre Gaudard, série Les Ouvriers (1969–1971), Collection digitale du Musée des Beaux-Arts du Canada.

Lutter pour un environnement sain

Dans une moindre mesure, la question environnementale est aussi mise de l’avant par les implanté·e·s marxistes-léninistes. La dénonciation de conditions de travail dangereuses pour la santé et la sécurité permet de faire des liens avec ce qui se passe à l’extérieur du milieu de travail et de susciter l’appui de la population : les polluants qui nuisent à la santé des travailleurs et des travailleuses vont aussi fréquemment avoir un impact négatif sur l’ensemble de la communauté et sur la nature. À l’époque, la population prend d’ailleurs de plus en plus conscience des effets de la pollution. Les militant·e·s marxistes-léninistes n’y sont pas insensibles.

Par le biais de luttes pour la protection de la santé des travailleur·euses, les militant·es en milieu de travail ont à plusieurs reprises revendiqué le retrait ou la règlementation de produits industriels dangereux qui ont aussi un impact négatif sur l’environnement, tels que l’amiante ou les vapeurs nitreuses. Dans un tract électoral de 1980, Louis Lavoie – implanté dans une usine des environs (la Montreal Locomotive Works, une usine de matériel ferroviaire au coin Dickson et Notre-Dame, juste à l’est de la Canadian Steel Foundries) –fait de la pollution un enjeu prioritaire :

La lourde pollution qui provient des usines comme Atlas Asbestos, la fonderie Canadian Steel et les raffineries, détériorent [sic] la vie des habitants de Gamelin[5] et abîment [sic] les quartiers.

[Louis Lavoie et le Parti communiste ouvrier exigent :]

•          Des systèmes adéquats pour enrayer la pollution de l’air et de l’eau par les raffineries et les usines.

Aujourd’hui, le groupe Mobilisation 6600 Parc-nature MHM, un des principaux acteurs de la lutte pour la préservation de la friche, exprime une de ses revendications ainsi:

Ce que nous demandons comme compensations de la part du port de Montréal et des autres industries sur le territoire, ce sont des espaces verts pour apaiser la chaleur, absorber le ruissellement des eaux, filtrer l’air, favoriser la biodiversité et augmenter notre qualité de vie.

Tous deux revendiquent donc des mesures pour un environnement sain au bénéfice de l’ensemble de la population. En ce sens, malgré le contexte très différent, les revendications des militant·e·s d’aujourd’hui s’inscrivent en quelque sorte dans la continuité des revendications de l’époque.


Notes

[1] Beaudet, Pierre. 2008. On a raison de se révolter: Chronique des années 70. Montréal : Les éditions Écosociété. p. 147.

[2] Berthault, Madeleine, « Canadian Steel Foundries : Les grévistes de retour au travail quand leur santé sera protégée », La Presse, 13 octobre 1973.

[3] Il s’agit de l’école de médecine de l’hôpital Mont Sinaï à New York, dont le département de santé environnementale et occupationnelle, dirigé par le docteur Irving Selikoff, a joué un rôle précurseur dans la reconnaissance et le traitement des maladies industrielles comme l’amiantose et la silicose.

[4] Entrevue avec le militant menée par l’auteur.

[5] Gamelin est une ancienne circonscription électorale fédérale qui incluait notamment le territoire de l’Hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine et le quadrilatère Viau-Dickson-Hochelaga-Notre-Dame