NOUS, LE PEUPLE – compte-rendu de lecture

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Élise Marienstras (née en 1932) est une éminente historienne des mentalités et des concepts politiques, dont les travaux se centrent sur l’histoire des États-Unis. Son œuvre porte en particulier sur la naissance de la république américaine et ses mythes fondateurs, avec une attention marquée pour les groupes marginalisés lors de ce processus constituant. Spécialiste des idéologies nationalistes, elle pratique par ailleurs une « histoire par le bas » qui place au centre de ses réflexions et de son récit le petit peuple, afin de renouveler le traitement de grands évènements historiques. Après avoir publié Les mythes fondateurs de la nation américaine (Maspero, 1976), l’autrice offre son magnum opus : Nous le peuple. Les origines du nationalisme américain (Gallimard, 1988). Cette somme, tirée de sa thèse d’État, permet une fascinante incursion à travers les éléments constitutifs du nationalisme américain, éclairant pour l’histoire de ce pays comme pour son actualité.

Ce livre pose d’emblée la thèse que la nation américaine n’est pas fondée sur une ethnogenèse au sens traditionnel, mais plutôt sur une construction idéologique et institutionnelle qui a pour objectif conscient la création d’un corps social (national) unifié contractuellement. Cette construction, l’œuvre principalement des colons blancs fortunés (notamment les grands planteurs de Pennsylvanie), est foncièrement oppositionnelle, à savoir construite « contre » l’Empire britannique, les peuples autochtones, les populations noires, les femmes et les pauvres. La nation américaine, si elle se veut républicaine et moderne, reste avant tout une construction défensive des élites coloniales et une tentative de cristalliser leurs privilèges. Cette volonté ne se cache pas, puisque les colons fortunés considèrent en effet que leur réussite prouve leur « destin manifeste » et que leurs réclamations sont donc légitimes : l’État qu’ils se construisent est fondé en droit divin. Deux éléments majeurs traversent ce nationalisme naissant : le ressentiment et le sol.

Les États-Unis se construisent fondamentalement sur le ressentiment. Une première frustration, suivant l’arrivée des colons au début du XVIIe siècle, est la présence des peuples autochtones en Amérique. En effet, les colons ont quitté l’Angleterre pour des raisons politiques et religieuses, avec la promesse de trouver une terre « vierge » leur étant destinée outre-Atlantique. Si les colons sont d’abord heureux de leur nouvelle liberté politico-religieuse, ils se trouvent rapidement en conflit avec les légitimes habitant.es des territoires. Dans leurs luttes contre celles et ceux-ci se développent un mécontentement puis une haine des Autochtones. Contre toute logique, les peuples premiers sont peu à peu perçus par les colons comme des accapareurs indus des territoires. Par cette inversion (les peuples autochtones voleraient « ce qui est dû » aux colons) se déploie un premier objet ressentimental. Un second ressentiment, à la mécanique semblable, est celui qui se développe envers les esclaves. Effectivement, plus le temps passe, plus les grands propriétaires et les planteurs développent un sentiment de frustration et de haine envers les esclaves, dont la présence vient sans cesse prouver leur malveillance et leur caractère profiteur. Ainsi, les esclaves deviendront objet de frustration pour les colons, car elles et ils sont la preuve vivante du caractère corrompu et paresseux desdits colons. Ceci est d’autant plus mécontentant que les colons se voudraient essentiellement vertueux (puisque très religieux) et besogneux : deux traits fondamentaux de la mythologie du colonialisme. Un troisième élément de ressentiment pour les planteurs est lié à la présence des pauvres, de plus en plus nombreux aux États-Unis, qui contredisent par leur existence le « destin manifeste » américain, qui devrait garantir abondance et succès pour tous les colons blancs. Il n’est pas du ressort de Marienstras de tracer des parallèles avec l’Amérique moderne, mais ceux-ci sont pourtant faciles à percevoir ; il n’est qu’à songer aux ressentiments et frustrations des élites blanches contemporaines envers les peuples autochtones, les personnes noires et les pauvres.

Un dernier ressentiment des élites coloniales s’adresse à la métropole britannique, qui exploite la colonie et taxe les colons sans contrepartie, notamment politique. De cette situation inégale naît une profonde frustration contre les Britanniques et leurs institutions, à l’origine d’ailleurs de la Guerre d’indépendance (1775-1783). Les élites coloniales, à un certain point, n’acceptent plus leur dépendance envers la métropole. Ce qui s’en suit, c’est la création d’une nation américaine et d’institutions indépendantes : les élites coloniales se donnent les moyens de leurs ambitions souveraines.

Le second point fondamental du nationalisme américain concerne le sol. Les colons partis d’Europe sont venus d’abord pour jouir d’un territoire qui leur serait propre, sur lequel ils pourraient croître et établir leur société vertueuse. L’accaparement du territoire fonde donc l’Amérique, comme d’ailleurs toutes les colonies de peuplement. Dans le cas américain, le territoire et son accaparement jouent aussi un rôle de consolidation de la société coloniale et proto-américaine, alors que celle-ci est pourtant divisée (classes sociales, genres, races, etc.). La société coloniale tente de se consolider en promettant des terres à tous, et en se coalisant pour conquérir et préserver les territoires contre les peuples autochtones. Ce projet « collectif » colonial permet dans une certaine mesure de lier les élites coloniales avec le petit peuple blanc, surtout les agriculteurs. La nation fondée sur le lieu d’habitation, promue par Thomas Paine (janvier 1776), entre pourtant en contradiction avec les présences autochtones et noires. En fait, le peuple colonisateur doit reconduire sans cesse la ligne de rupture brutale avec les peuples autochtones, qui sont de facto (essentiellement même) exclus de la nation américaine. Les femmes et les esclaves sont aussi exclu.es de cette « coalition coloniale », mais dans une moindre mesure, puisqu’elles et ils peuvent théoriquement obtenir l’émancipation donnant droit à la propriété terrienne. Marienstras souligne aussi avec acuité comment la question du sol joue un rôle crucial dans le conflit avec la métropole, sous le principe du « nous les habitants du territoire américain, contre les habitants d’un pays étranger : l’Angleterre ». En somme, la nation américaine se construit sur le ressentiment et l’accaparement du sol, deux éléments qui se cristallisent lors de la Guerre d’indépendance, alors que les colons attaquent les élites britanniques honnies afin de « reprendre leurs territoires ».

Élise Marienstras souligne aussi dans son ouvrage de nombreux autres éléments constitutifs de la mythologie américaine : démographie galopante qui prouverait le « destin manifeste », soi-disant vertu intrinsèque de l’Amérique, « éthique de l’économie », centralité du propriétaire, peuple en armes pour sa liberté ou encore religion civile américaine. Ces mythologèmes ne peuvent pourtant cacher les fractures radicales (de classe, de genre et de race) qui déchirent l’Amérique depuis sa fondation, ce que l’autrice met bien en valeur par l’étude (entre autres) de nombreux journaux intimes et de lettres personnelles du petit peuple. Le chapitre XIV présente par ailleurs un intérêt tout particulier, traitant des luttes des peuples autochtones contre les révolutionnaires américains et de la « Déclaration d’indépendance » des Noir.es américain.es.

Ce court résumé n’épuise pas la matière offerte par Élise Marienstras en quelque 500 pages, notamment au sujet du développement du sentiment d’américanité chez les élites, explicité par l’étude des cas de Charles Carroll père et fils. Les éléments soulignés peuvent pourtant aider à la compréhension du nationalisme américain passé et présent. Ainsi, il est possible de voir les États-Unis d’Amérique pour ce qu’ils sont : une nation construite par et pour les élites blanches, dont le ressentiment et l’accaparement territorial fondent la mentalité comme les institutions. Cette réalité ne saurait être masquée par l’universalisme langagier employé par les « pères fondateurs ». Si ces derniers sont allés jusqu’à créer le terme « constituent power » (page 299) pour décrire leur action, nous savons que celle-ci ne relevait pas du peuple, qui d’ailleurs n’exprime aucun sentiment patriotique, même lors de l’Indépendance (page 406).

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