UNE HISTOIRE DES MOUVEMENTS ÉCOLOGISTES AU QUÉBEC

Cet article vise à présenter l’évolution des courants environnementalistes et écologistes au Québec depuis le début du XXe siècle. Ce tour d’horizon n’a pas la prétention d’être exhaustif, considérant la myriade de groupes « verts » ayant existé au cours du siècle dernier. Après une brève présentation des origines de la pensée écologiste, nous tenterons de restituer l’évolution des factions plus radicales de l’écologisme au Québec. Le caractère planétaire de la question environnementale nous autorise à dépasser à quelques reprises les frontières coloniales du Québec et du Canada, entre autres puisque certains courants européens et américains ont eu une influence déterminante sur les mouvements d’ici. Cet article rend aussi compte des convergences entre les luttes des nations autochtones pour leur autonomie territoriale et des initiatives écologistes lorsque celles-ci se produisent. Notre récit se divisera en quatre parties, chacune traitant d’une période clé de l’évolution des mouvements écologistes au Québec.

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À gauche, débardage du bois vers la fin du XIXe siècle. Au centre, la mine Wright au Témiscamingue, fondée par l’exploitant forestier ontarien Edward Wright et ses associés. À droite, le quartier ouvrier (principalement irlandais) de Griffintown à Montréal en 1896, marqué par son développement rapide et son insalubrité. Sources : I, II, III.

L’exploitation des ressources du territoire canadien – fourrures, bois puis minerais – s’intensifie depuis le XVIIIe siècle, alors que les premières modifications substantielles de celui-ci proviennent du défrichement massif des vieilles forêts nécessaire au développement de l’agriculture. Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle, toutefois, que les impacts négatifs des activités productives commencent à être prises en compte.

Sous la férule des investisseurs capitalistes (principalement anglais, écossais puis américains) qui voient dans le territoire canadien un réservoir de ressources à commercialiser dans le contexte colonial, l’exploitation gagne en intensité, devenant de plus en plus destructrice pour la nature et les humains qui y habitent. Si l’expansion de l’agriculture, le développement des réseaux de communication et la production d’objets de consommation recèlent le potentiel d’améliorer les conditions de vie de la population, dans les faits, ces infrastructures nuisent aux populations laborieuses et à l’environnement. D’une part, l’extension de la colonisation vers l’Ouest lance un processus massif d’appropriation des territoires autochtones (cette fois par le biais des traités numérotés) et d’accaparement des terres par des consortiums de grands propriétaires terriens. D’autre part, le développement industriel, voué en priorité à l’exportation, vise essentiellement à générer des profits pour les propriétaires d’industries. Dans ce contexte d’expansion capitaliste, on fait peu de cas du renouvellement des ressources naturelles, des perturbations écologiques et sociales, ou de la pollution engendrée par le développement rapide et peu planifié des espaces urbains. Vers la fin du XIXe siècle, il devient évident pour plusieurs observateurs que les ressources du territoire – d’abord considérées comme inépuisables – se tarissent plus vite qu’elles se renouvellent. C’est à ce moment que la pensée écologiste apparaît.

La pensée écologiste a pris différentes formes en Occident. Certains courants ont pensé l’écologie à partir d’une vision idéaliste et individualiste du monde, comme dans l’anarchisme à l’américaine inspiré par Henry David Thoreau. D’autres courants ont plutôt été marqués par des principes anti-humanistes et autoritaires, inspirés par l’économiste Thomas Malthus, prônant le contrôle social et démographique des populations. Une tradition écologiste libérale, progressiste et bourgeoise militera, quant à elle, pour l’utilisation responsable des ressources dans le but de soutenir la prospérité économique des États capitalistes. Enfin, une branche de l’écologie s’est démarquée par sa réflexion sur les rapports sociaux. Ce courant, inspiré par les travaux de Karl Marx, Pierre Kropotkine et Élisée Reclus, établit le lien entre les rapports d’exploitation propres à la société de classe capitaliste et la déprédation du vivant.

Ce ne sont pas tous ces courants qui ont durablement marqué le Québec, mais ils ont tous eu une incidence, à un moment ou un autre, sur les mouvements écologistes d’ici. Les peuples autochtones dans les Amériques ont organisé leurs propres formes de résistance à l’exploitation territoriale coloniale. Si leurs luttes ne sont pas écologistes au sens strict du terme, elles sont devenues une référence dans la défense des territoires et des environnements, et ont souvent servi de modèles aux mouvements écologistes tout au long du XXe siècle.

À gauche, John Muir, fondateur du Sierra Club, en compagnie de Theodore Roosevelt, alors président des États-Unis (1903). À droite, des vacanciers admirant la Chute du Diable, dans le parc du Mont-Tremblant, au début du XXe siècle. Sources : I, II.

1900 – 1960 : Conservationnistes, préservationnistes et naturalistes

Les premiers environnementalistes au Québec et au Canada, sont issus, pour la plupart, des élites sociales et scientifiques et partagent un intérêt pour la protection des espèces animales et végétales face à l’exploitation industrielle. Trois tendances se dégagent à cette époque : les conservationnistes, les préservationnistes et les naturalistes.

Les premiers groupes conservationnistes sont animés par des industriels et des scientifiques impliqués dans les entreprises extractives. L’Association forestière canadienne, fondée en 1900 et dirigée entre autres par le « baron du bois d’œuvre » J.R. Booth ainsi que par l’ancien premier ministre du Québec, sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière, en est un bon exemple. L’objectif des conservationnistes est de réformer les pratiques d’exploitation des ressources afin de les pérenniser. Ils souhaitent réglementer, restreindre et gérer de manière scientifique les activités d’extraction des ressources, afin de sauver les industries qui en dépendent à long terme. Ce mouvement élitiste fait surtout usage du lobbying pour arriver à ses fins. Il réussira à convaincre le gouvernement d’imposer des réglementations aux entreprises privées, telle l’industrie forestière. Le mouvement conservationniste s’intéresse aussi à la gestion des pratiques agricoles et industrielles qu’il estime polluer l’air, l’eau et les sols. En somme, à partir d’études scientifiques et de commissions gouvernementales, le mouvement conservationniste tente d’influencer le gouvernement afin que celui-ci impose un cadre légal qui garantira le développement durable du territoire et de l’économie ; le concept apparaît d’ailleurs à cette époque.

Le mouvement préservationniste se forme aux États-Unis autour du réseau de John Muir, fondateur en 1892 du Sierra Club, une association de randonnée en montagne. Représentant des associations de pêcheurs, de chasseurs, mais aussi de scientifiques naturalistes, le mouvement préservationniste fait pression sur le gouvernement pour qu’il protège des aires naturelles menacées ainsi que les espèces animales et végétales qui s’y trouvent. Ces préoccupations se répercutent sur les politiques gouvernementales du Québec, alors que le gouvernement commence à inventorier et à répertorier les aires forestières et à préserver certaines zones de l’exploitation. Ainsi, en 1895, le parc de la Montagne Tremblante (devenu le parc national du Mont-Tremblant) ainsi que le parc des Laurentides (aujourd’hui la réserve faunique des Laurentides) sont créés. Ces réserves forestières sont dédiées à la préservation des espèces animales et végétales, et conçues comme des espaces de détente et de loisir pour les citadins qui ont les moyens de s’éloigner de l’air pollué de la ville. Les parcs nationaux ainsi créés ont comme corrolaire d’en chasser les populations Autochtones qui l’occupent ou en font usage. Ainsi, la création du parc provincial d’Ipperwash (Ontario) a dépossédé les Chippewas de 140 acres, qui ne leur furent rétrocédés qu’en 2007 à la suite de leurs luttes.

Les naturalistes, quant à eux, sont des scientifiques dont l’intérêt principal est le monde naturel : botanistes, zoologues, géologues, etc. Au début du XXe siècle, des professeurs montréalais comme Pierre Dansereau élaborent une vision holistique du monde naturel, tandis que des initiatives sont prises pour diffuser les connaissances scientifiques et éveiller une conscience environnementale au sein de la population. C’est dans cette optique que le frère Marie-Victorin fonde en 1931 le Jardin Botanique de Montréal, ou que le frère Adrien Rivard fonde la même année le Cercle des Jeunes Naturalistes. Axé sur l’éducation populaire, ce groupe a comme but d’éveiller les jeunes à la science, aux merveilles du monde naturel et d’en promouvoir la préservation.

Ailleurs dans le monde, les géographes Élisée Reclus et Pierre Kropotkine développent des théories holistiques sur l’interaction de l’humain avec son environnement. Ces deux scientifiques de tendance libertaire, adhérants de l’Association internationale des travailleurs (AIT), élaborent une pensée écologiste et révolutionnaire. Pour eux, c’est la société de classe et le libéralisme économique qui est au centre du rapport destructeur que les humains entretiennent avec la nature. Ces auteurs proposent des formes d’existence humaines axées sur l’égalité et la collaboration. L’ouvrage de Reclus, L’Homme et la terre, aborde en plusieurs tomes ces questions. Les deux auteurs s’intéressent d’ailleurs aux sociétés autochtones, tant pour les rapports que celles-ci entretiennent avec la nature que pour leurs modèles sociaux plus égalitaires que la société de classe européenne. Ces idées ont un certain rayonnement en Europe, mais peu de résonance au Québec.

Les mouvements conservationniste, préservationniste et naturaliste sont ceux qui dominent, durant un demi-siècle, les réflexions sur l’écologie au Québec. Il faut attendre les années 1960 pour que se renouvelle cette pensée, alors que certaines idées radicales commencent à s’imposer au sein de groupes influencés par l’Europe et les États-Unis.

Manifestation à l’occasion d’une rencontre ministérielle des pays de l’OTAN à Ottawa en 1963. Source.

1960-1980 : le mouvement social

Le mouvement écologiste prend son essor au Québec dans les années 1960. La modernisation du Québec, le développement d’une société de consommation, les catastrophes environnementales et les scandales écologiques, la publication de Silent Spring par Rachel Carson en 1962 sur les effets mortels du DDT et les premiers sommets d’experts sur le climat (tel que le Club de Rome en 1968) rendent plus présente la question environnementale dans la société. Les groupes écologistes qui se développent au Québec dans la décennie 1960 s’intéressent initialement à des enjeux circonscrits comme gestion des déchets, le recyclage, le transport ou la préservation de la forêt et s’appuient sur des fondements idéologiques semblables à ceux des conservationnistes et des préservationnistes du début du siècle. Le développement durable et la lutte contre le gaspillage des ressources constituent leurs principales préoccupations. Au fil des années, ces groupes prennent de plus en plus en compte les questions sociales et participent à l’émergence d’organisations écologistes politisées. Certaines d’entre elles prônent des valeurs socialistes, alors que d’autres s’ancrent dans les pratiques et les valeurs de la contre-culture, notamment par le biais des communes.

Le journal Our Generation Against Nuclear War est fondé à Montréal en 1961. Dans le contexte de la guerre froide, ce journal s’inscrit dans le mouvement pour la paix et la dénucléarisation. Au milieu des années 1960, il se tourne vers des positions socialistes libertaires, inspirées par la théorie du municipalisme libertaire et de l’écologie sociale de Murray Bookchin (sur lequel nous reviendrons). L’influence du journal est relativement grande dans les milieux politiques anglophones, mais plus limitée chez les francophones. Les perspectives qui lient problèmes sociaux et problèmes environnementaux, encore balbutiantes, prendront de l’importance au fil des années et influenceront les analyses des militant.e.s anti-nucléaires au Québec, comme c’est le cas dans le reste du Canada et aux États-Unis.

Au tournant des années 1970, un vaste mouvement contre-culturel se développe, principalement à Montréal autour de revues telles Mainmise ou Le Village. Ce mouvement de culture alternative prend de forts accents écologistes (promotion du vélo, du végétarisme, de l’alimentation naturelle) et libertaires (autogestion, amour libre, écoles alternatives). Les acteurs de la contre-culture mettent ces idées en pratique en créant des communes rurales et des coopératives d’alimentation. Ils préconisent l’expérimentation d’un nouveau mode de vie ici et maintenant. Le Répertoire québécois des outils planétaires (1977), exemple paradigmatique de cette tendance, fournit des références pour ceux et celles qui souhaitent vivre en autosuffisance.

Un premier groupe d’action d’envergure, la Société pour Vaincre la Pollution (SVP), est créé en 1970. Il devient un acteur majeur de la lutte contre l’énergie nucléaire durant toute la décennie. En effet, en 1966, Hydro-Québec participe à la construction d’un réacteur expérimental en partenariat avec l’Énergie atomique du Canada Limitée à Gentilly. En 1970, Hydro-Québec a une position résolument pronucléaire avec le projet de construire 35 centrales dans la vallée du Saint-Laurent. En réaction, la SVP publie en 1975 une brochure d’une soixantaine de pages intitulée Tout ce que vous aimeriez ne pas savoir sur l’énergie nucléaire et que l’on ne voudrait pas non plus vous dire, qui contribue à la mobilisation et à la mise en échec du projet de centrales nucléaires aux abords du fleuve Saint-Laurent. Une nouvelle organisation, Greenpeace, installée dans l’ouest du Canada, participe au même moment à la lutte anti-nucléaire. L’organisation est un mélange éclectique d’objecteurs de conscience américains, de hippies et de membres du Sierra Club. Ils font rapidement parler d’eux dès 1971 alors que certain.e.s militant.e.s tentent de naviguer à bord du Phyllis Cormack pour aller protester au site d’essais nucléaires américain d’Amchitka en Alaska.

En 1971, une équipe de militants antinucléaires s’embarque sur un chalutier pour protester contre les essais nucléaires américains. Cette action est considérée comme l’acte de naissance de l’organisation Greenpeace (à gauche). À droite, le collectif le Monde à bicyclette, qui fait la promotion du vélo comme moyen de transport au Québec. Sources : I, II.

En 1977, une quinzaine de groupes écologistes se coalisent et forment le Front Commun Anti-Nucléaire, qui rassemble des groupes montréalais (le Monde à bicyclette, Sauvons Montréal et la SVP notamment) et des collectifs régionaux (principalement de Lotbinière, Trois-Rivières, Grondines et Alma).  Le Front Commun organise le 22 octobre 1977 la plus grande manifestation antinucléaire en sol québécois, qui rassemble 800 personnes. Le Front Commun se transforme en 1978 en une coalition appelée l’Alliance Tournesol, qui milite pour le développement des énergies renouvelables.

Au fil des années, le discours porté par les militant.e.s en lutte contre le nucléaire évolue d’une critique de l’énergie nucléaire basée sur la peur de ses effets destructeurs potentiels vers une remise en cause plus profonde de l’organisation socio-économique du Québec. Les militant.e.s en viennent à remettre en cause la domination technico-scientifique sur les personnes et la nature, la fausse démocratie qui permet d’imposer des projets destructeurs à des communautés qui n’en veulent pas et le fait que les grandes entreprises transfèrent les coûts écologiques de leurs activités à la collectivité (tout en gardant pour elles les profits générés par ces mêmes activités). Le but principal des militant.e.s est de freiner la construction de centrales nucléaires tout en faisant advenir un débat public sur l’énergie. Pour les militant.e.s anti-nucléaire, il est impératif que la question de l’énergie soit débattue publiquement et démocratiquement, « le peuple » devant pouvoir décider lui-même de la forme d’énergie à utiliser.

Les années 1970 sont aussi marquées par la lutte contre le mégaprojet hydro-électrique de la Baie-James, annoncé en 1971 par le gouvernement de Robert Bourrassa. Les peuples autochtones, dont les territoires sont directement visés par ce projet, sont les premiers à s’organiser contre celui-ci. Les Inuits notamment s’organisent contre la construction du complexe de La Grande, alors qu’une partie d’entre eux refusent de négocier la cession de leurs territoires. Les résistant.e.s s’organisent au sein de l’Inuit Tungavingat Nunamini, qui coalise les villages refusant de négocier, puis de signer la Convention de la Baie-James, qui entérine la cession territoriale. La lutte contre les centrales hydroélectriques à la Baie-James donnera lieu à des initiatives diverses afin d’y mettre un frein, mais ces efforts n’empêcheront toutefois pas sa construction.

Un Comité de défense de la Baie-James, fondé en 1972, lance une campagne intitulée La Baie-James c’est grave, grave, grave… Une brochure éponyme aborde la question des coûts écologiques de ce mégaprojet et ses impacts potentiels sur les activités de chasse et de pêche des Cris de la région. D’une part, la brochure veut informer la population québécoise des impacts réels de la construction de ce mégaprojet, symbole de la modernité québécoise. Elle démontre, d’autre part, par le biais d’études anthropologiques, que les Cris font usage de leur territoire et de ses ressources de manière rationnelle. La brochure défend l’idée que les populations autochtones de la région devraient avoir leur mot à dire dans le développement de leurs territoires.

En 1978, 180 groupes se coalisent pour former le Regroupement écologique québécois et adoptent un manifeste dans lequel ils définissent les structures qui devraient fonder une société écologique. Le texte s’articule autour d’une remise en cause profonde du mode de production capitaliste, cause de la crise environnementale.

La société écologique implique un rejet des formes économiques capitalistes, à la source des problèmes de santé des travailleur.euse.s, de l’aliénation des individus et de la pollution de l’environnement. La société envisagée dans le manifeste serait « radicalement différente » au niveau économique, technologique et politique. Équilibre naturel et équilibre social sont vus comme les deux faces d’une même médaille et la société écologique envisagée par le manifeste se fonderait sur la coopération plutôt que sur la compétition.

Au niveau économique et technologique, la conscience que l’humain doit vivre en équilibre avec son environnement nécessite de faire collectivement des « choix lucides […] sur les moyens à prendre pour produire, distribuer et préserver les biens et les services que nous jugerons essentiels ou désirables pour notre épanouissement d’êtres humains ». Le manifeste souligne que les pratiques industrielles polluantes, en plus de briser l’équilibre naturel, entraînent des maladies chez les travailleurs.euse.s : « On connaît les méfaits de l’amiantose, on connaît les cas d’empoisonnement au monoxyde de carbone dans les industries (par exemple à la Great Lakes Carbon de Berthierville), les cirrhoses, les empoisonnements par le plomb (à la Carter White Lead de Montréal) […] on connaît aussi l’augmentation graduelle des cancers, surtout chez les travailleurs d’usines. Les cancers sont, dans la plupart des cas, nettement attribuables à des facteurs de l’environnement. » Dans ce contexte, les méthodes de production polluantes devront être, pour la plupart, abandonnées ou remplacées par une production qui prend en compte la santé des travailleur.euse.s, des résident.e.s qui habitent à proximité des usines, des consommateur.trice.s ou de tout autre groupe concerné.

La société écologique garantira, de plus, une sécurité économique à tous ses membres. La production sera planifiée dans l’objectif que chacun « soit assuré de manger à sa faim une nourriture saine et pleinement nutritive, que chacun soit vêtu, logé, soigné et éduqué adéquatement, et à ce que chacun ait accès aux autres biens et services qui, sur le plan social, sont jugés essentiels à la valorisation humaine. »

Au niveau politique, la démocratie parlementaire sera rejetée au profit d’un système décentralisé qui encourage la participation des citoyen.ne.s aux processus décisionnels et aux projets les concernant. Cette participation devra être assurée par la diffusion large de « l’information nécessaire à la prise des décisions politiques et économiques conscientes ». Enfin, une société écologique ne saurait préserver son caractère impérialiste. Les États du Nord global devront cesser de dévaster écologiquement les pays dominés et de leur imposer leur modèle économique et politique. Le manifeste soutient aussi le droit à l’autodétermination des peuples autochtones.

En bref, la société écologique, par le contrôle collectif des moyens de production, par la garantie qu’auraient tous ses membres de vivre bien, en santé et en harmonie avec l’environnement, par l’instauration d’une démocratie participative, aura aboli les classes sociales et fait advenir une nouvelle conception du vivre ensemble, basé sur l’équilibre, l’égalité et le bien-être des membres de la collectivité.

On nous dit de ne pas jeter nos papiers dans la rue et on construit des autoroutes devant nos balcons.

Manifeste écologiste, p. 10

Le plan d’action exposé dans le manifeste comprend la valorisation et la création d’alternatives locales (par exemple, des noyaux de vie écologiques à la campagne) et la diffusion de celles-ci, ainsi que la mise en place d’une éducation populaire concernant l’environnement. Plusieurs revendications, que le mouvement compte adresser au gouvernement, sont listées (bien que le gouvernement est lui-même considéré comme partie prenante de la catastrophe écologique).

Ces revendications adressées au gouvernement comprennent des amendements au code du travail pour la santé et la sécurité des travailleur.euses, le revenu minimum garanti pour tous, l’arrêt de l’épandage inutile de pesticides aux bords des routes, le démantèlement des centrales nucléaires Gentilly I et II, le développement d’un vaste réseau de transport en commun gratuit, un appui gouvernemental aux coopératives (sans ingérence dans la gestion de celles-ci), etc. Le Regroupement écologique québécois, fort de ces conceptions politiques, tentera de se lier aux autres groupes en lutte. Il agira notamment en solidarité avec le mouvement ouvrier et syndical en participant aux festivités du 1er Mai 1978.

À gauche, Sociologie et sociétés (avril 1981), numéro dirigé par Jean-Guy Vaillancourt, fait un premier bilan de l’écologisme au Québec. À droite, Révoltes (printemps 1987), un journal de rencontre pour les anarchistes et les communistes, réfléchit à l’interconnection entre l’impérialisme, les problèmes écologiques et les luttes autochtones.

Les années 1980 au Québec voient une pénétration de plus en plus marquée des idées environnementalistes dans la société en général et un affaiblissement parallèle de l’organisation et de la puissance des groupes écologistes militants. Si les principes écologistes sont enseignés dans les écoles et que les médias donnent de plus en plus de couverture aux questions climatiques, l’institutionnalisation marquée des positions écologistes contribue à diminuer leur potentiel subversif.

D’une part, l’environnementalisme fait son entrée sur la scène politique officielle. En 1983 est fondé Parti vert du Canada (PVC). Ce parti se fait initialement le porte-voix d’une transition vers une société durable qui n’utilise pas l’énergie nucléaire. Si ce parti est généralement considéré comme étant de centre-gauche, il s’est longtemps réclamé de l’apolitisme, mesurant son succès à l’aune de l’adoption, par les autres partis, de politiques « vertes ». En 1985, le Parti Vert du Québec est fondé. La première mouture de ce parti s’effondre en 1994, lorsque son chef, Jean Ouimet, le quitte afin de rejoindre le Parti Québécois. Le parti est refondé en 2001, sur des bases sociales-démocrates et réformistes affirmées. Depuis les années 1980, ces deux partis encouragent la participation citoyenne dans le développement durable et veulent réformer l’économie afin de la rendre plus « verte », sans chercher à modifier les fondements économiques ou politiques du Canada ou du Québec.

D’autre part, les groupes formés dans la décennie précédente conservent toujours, dans les années 1980, leurs positions éco-socialistes. Pourtant, l’intérêt pour les modes de vie sains et la santé (végétarisme, anti-tabagisme, alimentation biologique, déplacement à vélo…) se fait de plus en plus marqué, en phase avec l’individualisme qui accompagne la défaite de plusieurs mouvements sociaux au cours de cette décennie. La même dynamique de modération s’opère pour des groupes militants tels que Greenpeace, qui passe rapidement d’une petite organisation militante à une puissante ONG réformiste. Cette organisation développe une bureaucratie internationale qui ponctionne la majorité de son budget tout en devenant, au fil des années, de moins en moins combative.

En 1978, le gouvernement crée le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) en réaction à l’incidence de la mobilisation écologiste des années 1970. Ce bureau, chargé du processus de consultation scientifique et citoyen autour des projets de développement, donne aux écologistes un outil plus efficace pour faire entendre leur voix. Mais l’adoption de plus en plus marquée de politiques vertes par les gouvernements, si elle peut constituer un gain objectif pour la protection de l’environnement, enferme d’un autre côté les groupes écologistes dans un dialogue avec le gouvernement, en lieu et place de l’instauration d’un rapport de force avec celui-ci. Les groupes écologistes deviennent dès lors des agents réformateurs dont la principale tâche est d’orienter le gouvernement vers des politiques « vertes » plutôt que de réfléchir à un autre type de société (une tendance qui semblait se développer à partir du milieu des années 1970). L’institutionnalisation marquée de l’écologie au tournant des années 1980 favorise aussi l’émergence d’entreprises et d’emplois écologiques (par exemple dans le domaine du recyclage) et contribue au développement d’un « capitalisme vert », une tendance (mondiale) qui gagnera en importance au fil des années.

En 1990, Earth First! occupe la zone de vente de bois Fairview de la forêt nationale Shawnee de l’Illinois pendant 79 jours, afin d’en empêcher la coupe commerciale (Source : Langelle).

Après 1980 : l’écologisme face à la catastrophe

En réponse à l’institutionnalisation de plusieurs groupes de pression écologistes au Québec comme ailleurs en Occident, on assiste à partir des années 1980 à une radicalisation de certaines franges du mouvement écologiste. Au niveau théorique, on assiste à un approfondissement des thèses écologistes alors qu’au niveau pratique de nouvelles formes de contestations apparaissent.

Les problématiques environnementales sont de plus en plus réfléchies en regard de leur imbrication avec d’autres problématiques sociales. L’écoféminisme, par exemple, postule que c’est la même idéologie patriarcale qui permet l’exploitation de la nature et l’oppression des femmes. Une jonction se fait aussi entre le mouvement écologiste et les groupes de solidarité internationale. Ce rapprochement permet de réfléchir la destruction du vivant par-delà les frontières nationales et les problématiques locales. Une partie de l’extrême-gauche québécoise non explicitement écologiste, comme la revue Révoltes (1984-1988), propose des analyses liant les enjeux de souveraineté autochtone, de l’impérialisme et de l’exploitation du territoire par les multinationales.

On tente aussi de repenser les fondements épistémologiques de l’écologie. L’écologie profonde (deep ecology), théorisée par Arne Næss vers 1973, critique les solutions superficielles et anthropocentriques de l’environnementalisme classique tout en défendant une approche biocentrée de l’écologie, c’est-à-dire une écologie dont l’humain n’est pas le centre. L’écologie profonde propose un changement de paradigme dans lequel l’humain n’est plus « maître et possesseur de la nature », mais plutôt partie prenante de celle-ci, quitte à défendre, au nom de la préservation du vivant, des positions néo-malthusiennes. Par ailleurs, on trouve parfois dans l’écologie profonde un spiritualisme éclectique, issu du rejet des conceptions spirituelles occidentales. Malheureusement, cette recherche d’une nouvelle conception du monde verse parfois dans l’appropriation culturelle et religieuse, éloigné de toutes considérations politiques.

Parmi les groupes qui adhèrent à l’écologie profonde, on trouve Earth First! qui apparait en 1979 dans le sud-ouest des États-Unis. Influencé par les idées préservationnistes, Earth First! pratique le sabotage et le tree-sitting, autrement dit, « l’occupation » d’arbres dans une forêt afin d’y empêcher la coupe commerciale et la destruction des habitats naturels. Le groupe fera beaucoup parler de lui durant la décennie 1980 en raison de ses actions de désobéissance civile et de sabotage. Dans les années 1990, deux organisations émergent de Earth First! : le Earth Liberation Front et le Animal Liberation Front. Ces deux groupes se rendent célèbres en raison de leurs sabotages écologistes (le fameux « écoterrorisme »).

L’écologie sociale de Bookchin, théorisée notamment dans The Ecology of Freedom (1982), se popularise à partir des années 1980. L’écologie sociale fait écho aux théories de Reclus et de Kropotkine et postule que les problèmes écologiques actuels sont la conséquence d’un système social dysfonctionnel, caractérisé par l’existence de l’état-nation, des classes sociales et d’une économie de marché capitaliste. Elle envisage une société démocratique et organisée en communautés de taille réduite unies dans une fédération. La philosophie de l’écologie sociale influence de nombreuses initiatives militantes et rejoint particulièrement les milieux libertaires. L’écologie profonde et l’écologie sociale sont les deux courants qui influencent le plus durablement les milieux radicaux alors que ceux-ci intègrent les considérations écologistes à leur projet révolutionnaire. Le groupe de guérilla urbaine Direct Action, issu de la scène anarcho-punk de Vancouver, représente bien cette jonction alors qu’il lance, au début des années 1980, une série d’attaques à la bombe contre un projet de centrale électrique sur l’île de Vancouver et contre une usine de fabrication de missiles à Toronto. Direct Action reçoit plusieurs appuis au sein de l’extrême-gauche québécoise.

À droite, démonstration de solidarité avec le mouvement zapatiste lors du Sommet des Amériques, Québec, 21 avril 2001. À gauche, une manifestation lors du Sommet des Amériques (photo : CDHAL).

Les années 1990 sont marquées par la montée en puissance du mouvement altermondialiste. La révolte des zapatistes au Chiapas en 1994 puis la fondation de l’Action Mondiale des Peuples en 1998, sont deux inspirations pour le mouvement altermondialiste en Occident. Ce mouvement tente de lutter solidairement avec les peuples autochtones et opprimés dans une perspective anticapitaliste, décoloniale et libertaire. Le mouvement est marqué par de très fortes considérations écologistes. Au Québec, le journal Le cri de la Wawa ! reflète bien cette nouvelle configuration idéologique des milieux radicaux. Cette conscience politique renouvelée donne lieu aux grandes mobilisations contre les traités de libre-échange illustrée lors des contre-sommets de Vancouver (1997), Genève (1998), Seattle (1999) et Québec (2001). On y dénonce le capitalisme néolibéral ainsi que ses conséquences néfastes pour l’environnement comme pour les peuples autochtones et du Sud global.

Dans les années 2000, les petits collectifs dédiés à l’écologie radicale, toujours minoritaires au Québec, s’intéressent surtout à l’agriculture biologique, à la réappropriation des moyens de production alimentaire et à la lutte contre l’agro-industrie. Ils pratiquent des activités de récupération et de distribution alimentaire, créent des jardins collectifs et valorisent le Do It Yourself (« fais le toi-même », pour les produits domestiques ou de soins corporels, les médicaments naturels, etc.). Toutes ces pratiques s’inscrivent dans une volonté de développer l’autonomie des individus par rapport au système capitaliste et aux produits de consommation. Œuvrant au sein de la Coalition des Luttes Anti-Capitalistes (CLAC), le collectif Liberterre porte ces idées et publie une revue, Terre et Liberté. En 2001, le collectif La Mauvaise Herbe est fondé. Depuis, ce collectif publie une revue éponyme qui traite les questions écologiques d’un point de vue anarchiste.

Les grands sommets mondiaux, comme la Conférence de Rio (1992) et le Sommet de Johannesburg (2002) popularisent le concept du développement durable. Le concept est graduellement adopté par les gouvernements, les ONG et les groupes citoyens. Ce concept polysémique est ancré dans la volonté d’harmoniser la croissance économique (capitaliste) et la protection accrue de l’environnement. Il rencontre ainsi une certaine sympathie de la part des industriels et des États. Équiterre, une ONG fondée en 1993 sur les principes énoncés par la Conférence de Rio, représente bien ce courant au Québec. Cette ONG fonde son action sur le développement d’une économie verte, du commerce équitable et de l’agriculture biologique. La position qui valorise le développement capitaliste « vert » reste une des tendances majeures du mouvement écologiste québécois en bénéficiant d’une visibilité accrue dans le débat public.

Le Camp de la rivière, 2017-2018.

En guise de conclusion : perspectives pour le XXIe siècle

Depuis les années 2000, la question environnementale est mise de l’avant par plusieurs groupes. L’approche individualiste, qui fait reposer le poids de la crise écologique sur les « mauvaises » habitudes des individus et qui prône l’action individuelle (végétarisme, simplicité volontaire, pailles en carton, produits de consommation verts, etc.) reste malheureusement la plus diffusée socialement. Le capitalisme vert se nourrit de cette approche, qui lui permet de développer de nouveaux marchés « écologiques ». Faute d’avoir la puissance nécessaire pour s’attaquer véritablement aux entreprises polluantes, faute d’avoir développé une analyse complète des causes systémiques de la crise crimatique, nombre d’écologistes se sont repliés sur cette solution. En 2018, les Vendredis pour le futur ont rassemblé des milliers de jeunes dans les rues demandant aux gouvernements de prendre au sérieux la crise climatique et d’entamer des changements structurels.

Des tendances éco-socialistes ont aussi vu le jour, ainsi que des initiatives promouvant la décroissance. Plusieurs communautés autochtones ont été au premier rang des combats pour la défense de l’environnement, alors qu’elles cherchent à protéger à la fois leurs territoires, leurs langues, leurs spiritualités et leurs cultures de la déprédation industrielle (notamment l’installation de pipelines pétroliers et la fracturation hydraulique). C’est le cas par exemple lors des luttes d’Elsipogtog en 2013, de Standing Rock en 2016 et sur les territoires traditionnels Wet’suwet’en depuis 2019. Pour certains groupes allochtones, la décolonisation est maintenant perçue comme fondamentale dans la lutte pour la continuité des milieux vivants. Des groupes comme Ni Québec Ni Canada ou les Comités de Défense et de Décolonisation des Territoires (CDDT) se sont ainsi formés dans une perspective qui lie explicitement les luttes autochtones avec les perspectives écologistes. Le CDDT a d’ailleurs été créé en 2017 par des participant.es au Camp de la rivière en Gaspésie, qui luttait contre un projet de forage de la pétrolière Junex. Cette action a été menée en solidarité avec les personnes représentant la souveraineté traditionnelle Mi’kmaq en lutte contre ce projet visant leurs terres ancestrales. Autour de 2020, la pratique de désobéissance civile pacifique préconisée par Greenpeace et Earth First! est reprise par des groupes comme Extinction Rébellion (XR).

Ce qui semble fondamental pour le XXIe siècle est de développer une politique capable d’articuler un dépassement du capitalisme, une philosophie humaniste qui place le bien-être des populations en priorité et une réflexion sur l’organisation de la production et de la société. Si la solution à la crise climatique ne réside pas dans un impossible retour à l’âge pré-industriel, il nous faut réfléchir collectivement aux manières d’habiter le monde de façon équilibrée, dans une égalité des peuples, et de maintenir une qualité de vie digne par delà le capitalisme, ses conséquences écocidaires et l’aliénation qu’il génère.

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Cet article est la version modifiée et mise à jour d’une conférence présentée au cégep de Maisonneuve et à l’UQAM, respectivement en janvier et en février 2020. Pour en savoir plus sur l’histoire des mouvements, des idées et des groupes écologistes au Québec, on pourra consulter Une histoire de l’écologie au Québec d’Yves Hébert (2007), premier ouvrage du genre. Sur les luttes écologistes québécoises des décennies 1970 et 1980, on lira avec intérêt les travaux du sociologue Jean-Guy Vaillancourt, ainsi que l’ouvrage 30 ans au RQGE, par Philippe Saint-Hilaire-Gravel. Sur les collectifs écologistes radicaux, on consultera le mémoire de Bruno Massé.

1 réflexion sur « UNE HISTOIRE DES MOUVEMENTS ÉCOLOGISTES AU QUÉBEC »

  1. Merci pour l’ évocation de Rachel Carson ! En hommage à cette grande dame, je me permets de vous proposer la découverte de deux séries de dessins « La robe de Médée » : https://1011-art.blogspot.com/p/la-robe-de-medee.html, réalisée pour l’exposition ainsi que « Vous êtes ici » : https://1011-art.blogspot.com/p/vous-etes-ici.html.
    Présentées à l’exposition « Tout contre la Terre », au Muséum de Genève (2021-2022)

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